Si vous avez accepté de participer à Belgica, c'est parce que vous avez avant tout été touchés par le scénario ?
Stephen : On a d’abord accepté parce qu’on connaît le réalisateur - Felix - vraiment bien. On le connaît depuis vingt cinq ans, et on a d’ailleurs réalisé la B.O de son premier film. Avant même qu’il n'écrive le scénario, ce sont d’autres gens qui nous ont approchés et nous ont dit que Felix avait l’intention de réaliser un film autour du Charlatan, qui était le club de son père et de ses frères. On a aimé l’idée d’être intégrés au projet avant de le savoir. Donc lorsque Felix est venu nous en parler, il n’avait qu’une vague idée de l’histoire qu’il voulait filmer, et on a commencé à en discuter. On est rapidement venus à la conclusion qu’on devait réaliser l’intégralité de la B.O. pour conserver une cohérence esthétique.



Il a tout de suite été question de faire de la musique l'un des acteurs du film ?
David : Ah oui ! Il n’a jamais été question de faire un CD indépendant.

Je me suis mal exprimé. Ce que j’entendais, c’est que Belgica est un film sur un lieu et que c’était à vous d’écrire la personnalité du lieu. Du coup, j’ai l’impression que c’est autant le scénario qui a conduit la musique que la musique qui a conduit le scénario. 
David : Oui, tout à fait. On a aidé dès le début à l’écriture du scénario. Il y avait des trous, et on se disait que ce serait bien de placer ici ou là tel et tel groupe pour le dynamisme de l’histoire. On articule l’histoire, mais on fait en fonction d’elle malgré tout.

Vous auriez pu presque être crédités en tant que scénaristes, en fait…
David : C’est ce que voulait Felix au début, à vrai dire. Il voulait que l’histoire se raconte en musique, en même temps que le dialogue et l’image. Et ironiquement, c’est nous qui avons poussé Felix à couper la musique pour avoir du repos. Parce que si c’est trop musical, comme le film Purple Rain, ça devient étouffant et ça gêne l’histoire.
Stephen : Et puis nous, on n’a pas eu Prince ! (Rires)
David : Il fallait vraiment faire attention à ne pas remplacer le narratif par le musical.

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Oui, éviter la comédie musicale…
Stephen : Oui absolument, et puis ce qui était important pour nous, c’est que dans l’histoire,  il y avait autant du blues que de la minimale avec de la kétamine, et que nous pouvions enregistrer live avec les groupes. Ce qui n’est pas du tout facile quand tu fais un film. Mais Felix était aussi partisan de ça. Et ça se voit dans le film qu’ils jouent live - tu entends précisément comment les choses résonnent dans le lieu parce que tu es tout le temps enfermé dans ce club et qu’on voulait en accentuer l’aspect claustrophobe. Le live participe réellement à l’émotion du film.

Il s'agissait de musiciens que vous connaissiez ?
David : La plupart oui. Mais on en a aussi pas mal cherché. On a passé des journées entières à regarder des clips YouTube. Heureusement qu’on connaissait quelqu’un qui lui-même connaissait plein de musiciens. Du coup, c’est devenu l’aspect le plus facile, trouver les musiciens. 

Qu’est ce qui a été le plus dur, du coup ?
David : Trouver l’équilibre entre ce qu’on voulait faire et ce qu’il fallait faire pour le film. C’était difficile.

Ce ne sont que des musiciens locaux qui ont été pris pour le film ?
Stephen : Oui, tous. Au plus loin, ils viennent tous de Belgique. Il n’y a qu’Igor (Cavalera, ndlr) de Sepultura - venu faire le truc hardcore - et un batteur de rockabilly hollandais qui sont étrangers. A part eux deux, ce ne sont que des musiciens de groups locaux. Et c’était cool de travailler ainsi parce que c’est la génération d’après, ce sont un peu les enfants des groupes que l’on a côtoyés à l’époque du Charlatan (l’inspiration pour le club fictif du film, voir ci-haut), et on a retrouvé le même esprit en travaillant avec eux.



Igor Cavalera est dans le film ?
David : (Rires) Oui mais tu ne l’as pas vu parce qu’il a été coupé à la dernière minute au montage ! Le film était trop long donc on a insisté pour qu’il coupe quinze minutes, et Igor en faisait partie.
Stephen : Du coup, je pense que la scène où il apparaît, on va la mettre d’ici deux semaines sur YouTube. C’était génial de pouvoir faire un truc hardcore avec Igor Cavalera.

Et c’était un rêve pour vous de pouvoir être dix groupes à la fois ?
David : Je ne dirais pas un rêve, mais c’est quelque chose de super excitant d’être à la fois là et pas là, de devoir faire des choses que l’on ne ferait jamais autrement et de se surprendre à aimer faire des choses que l’on n'aime pas faire d'ordinaire.
Stephen : Ce qui est super amusant, c’est que la fiction est devenue réalité. Les groupes réunis pour le tournage voulaient continuer après le film et ils nous ont demandé d’écrire d’autres morceaux pour eux. Je trouve ça fantastique qu’ils aient envie de continuer à jouer ensemble.
David : C’est à dire que comme ils jouaient live, on répétait avec les groupes. Et entre les répétitions et le live, ils sont devenus de vrais groupes, ça a existé. Mais on aimerait que ça continue à exister indépendamment de nous.

Et ils vont continuer a priori ?
Stephen : Je ne sais pas s’ils vont le faire, mais ils veulent le faire. On a de temps en temps un email qui nous demande un nouveau morceau.

Et vous ne seriez pas tentés de les produire ?
(Ils se regardent en hésitant)
David : Tous ont manifesté leur envie, mais…
Stephen : Tu sais, certains sont aussi des acteurs ou alors ont d'autres groupes plus actifs. Mais je trouve ça vraiment cool que ces groupes aient eu une vie à eux. Maintenant, c’est comme des enfants, tu veux qu’ils aient une vie propre sans que tu aies à intervenir...

Comme le Charlatan a participé à l’éclosion de toute une scène, ce serait incroyable que son double de cinéma, le Belgica, lui aussi fasse exploser une nouvelle scène.
Stephen : Ce serait génial.
David : Si c’est le cas, on les aidera. Mais nous, on n’a pas l’énergie ni le temps pour les pousser encore plus.

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Et vous qui avez l’habitude de piocher partout pour faire une musique composite selon vos propres règles, est-ce que c’était excitant d’avoir à se contraindre aux codes du genre et de devoir composer précisément du rockabilly, du punk ou de la techno ?
Stephen : C’était super.
David : Pour nous… tu vois, lorsque tu parlais d’un rêve, le rêve pour nous, ce n’est pas d’être dix groupes mais plutôt d’avoir toujours des contraintes créatives qui se renouvellent.
Stephen : Artistiquement parlant, c’est important. Par exemple, avant le film, on n’avait jamais écrit un morceau turc et on était hyper-fiers de pouvoir écrire quelque chose qui collait à Kursat tout en restant fidèle à Soulwax. Même avec le hardcore, c’est Igor à la batterie et deux mecs qui sont dans le straight edge - (David le coupe)
David : Attends, attends, ils n'étaient plus straight edge, dis pas ça tu vas les fâcher !
Stephen : Ah bon ? Ben en tout cas ils étaient super intransigeants sur la musique, et lorsqu’on leur a proposé le morceau de hardcore, on était hyper-contents qu’ils le trouvent bon et qu’ils aiment le jouer. C’est dingue de voir que ça marche, que ça prend vie. On n'a jamais écrit un morceau de reggae, par exemple. Pour nous, c’était la première règle qu’on s’est fixés avec Soulwax : ne jamais faire du reggae ! (Rires) Ce n’est jamais bien des… Belges blancs qui font du reggae. (Rires)

Et justement, vous qui touchez absolument à tout, il y a des genres comme ça que vous vous êtes interdits ou que vous n’arrivez pas à travailler ?
David : Pendant le film ?

Pendant le film, ou même généralement.
Stephen : Pendant le film, il y a un chanteur flamand qui est mort juste avant le tournage. C’est peut-être la seule grosse vraie déception. Pour le reste, j’ai l’impression qu’on voit très large au niveau du spectre. Même le mec de Logos, qui joue nu avec son piano… J’ai l’impression qu’on peut toucher à tout. Mais c’est important aussi de rencontrer quelques travers, ça nous pousse à réfléchir intelligemment à comment nous adapter. 
David : Felix a connu un peu la même histoire avec les comédiens. À l’origine, au casting, il devait y avoir un acteur belge très connu qui a annulé deux mois avant le tournage. Et j’ai presque envie de dire que c'était pour le mieux parce que le mec qui le remplace est incroyable. L’adversité te pousse à faire autre chose, et c’est souvent mieux.

Et en travaillant sur des genres précis, vous n’avez pas eu envie d’en développer un en particulier un peu plus que les autres ? Est-ce qu’on entendrait Soulwax tenter un album de hardcore, par exemple ?
Stephen : On a crée un studio à Gand et un label, Deewee, et l’idée, c’est vraiment de faire ce qu’on veut avec les gens qu’on veut. Et la soundtrack, c’est un peu le premier album que l’on a fait dans le genre. L’expérience nous donne envie d’aller plus loin. Alors je ne sais pas si ça va donner un album de punk ou de rockabilly, mais on sait qu’on a cet endroit où tout est possible et qui nous inspire. Après, nous, on ne parle jamais vraiment comme ça. On commence par tenter des choses, on cherche, on prend du recul... et après, on essaye d’aller encore plus loin.



Vous enchaînez projets gigantesques après projets gigantesques. Comment réussissez-vous à vous maintenir stimulés et créatifs ?
David : On enchaîne les projets immenses parce que… on a conscience que les projets «normaux» nous ennuient. Ça ne nous ressemble pas, et on a besoin de quelque chose d’énorme pour être excités.
Stephen : On ne se sent pas bien d’être juste DJ's ou juste un groupe en tant que Soulwax. Tout ça, ce ne sont que des mots. Dès qu’on sent que les gens nous attendent quelque part, on va ailleurs. Même sans savoir ce que veulent les gens, on va ailleurs pour nous surprendre nous-mêmes.
David : Oui, je crois qu’on se dirige inconsciemment vers des projets énormes parce qu’on sait consciemment qu’on s’ennuierait à enchaîner juste des sorties. Et puis on veut surprendre, effectivement.
Stephen : Toute notre carrière est guidée par des choix excitants.
David : Oui, mais on le fait parce qu’on a la chance de pouvoir le faire. En dehors du fait qu’on est contents de pouvoir le faire, on a la chance – je dis la chance mais on a travaillé pour l’avoir, cette chance – d’avoir des projets comme Soulwax ou 2 Many DJ’s qui nous permettent de perdre de l’argent à côté. Et de bosser sur des choses pendant des années qui nous coûtent cher. Tout le monde n’a pas cette opportunité.

Est-ce que le fait d’être à deux, ça vous pousse à vous surpasser ? Vous vous provoquez mutuellement ? Vous êtes dans cette dynamique-là ?
David : Peut-être, oui.
Stephen : Tu sais, lors des interviews on nous pose toujours la question de comment on travaille, comment on répartit les tâches. Mais finalement, on parle assez peu entre nous : tout est naturel. C’est James Murphy (le fondateur de LCD Soundsystem et de DFA Records, ndlr) le premier qui a abordé notre façon de travailler, et c’était très juste. Il disait qu’il n’y a rien de défini entre nous, tout évolue en permanence et je trouve ça juste. À tour de rôle, l’un et l’autre, on devient «good cop, bad cop». Nous devenons vraiment d’autres personnages lorsque nous travaillons - et bien plus que deux frères.
David : Je ne dirais pas vraiment «good cop, bad cop» ; c’est surtout que lorsque tu es artiste solo, souvent, tu n’as pas le recul pour te dire «ah, ça, c’est pas bon». L’un est toujours la safety blanket de l’autre, il y en a toujours un pour avoir le recul nécessaire et oser dire «OK, on a peut-être bossé un mois là-dessus mais on n’est toujours pas là où on veut».
Stephen : Et puis entre deux frères, on peut se permettre de dire les choses. Bon, heureusement, nous ne sommes pas comme les deux frères du film, on a cette chance Dave et moi de pouvoir se dire honnêtement les choses. Quoi que je dise, il va toujours être mon frère (David hoche la tête pour nier) et… c’est toujours la musique qui compte ! Tout le monde s’en fout de savoir si on s‘est engueulés à tel ou tel moment. C’est bien pour les behind the scenes, mais c’est le résultat, la musique qui prime. C’est ça le plus important.

C’est amusant que tu abordes les frères du film. Etant donné que vous travaillez entre frères, comme les tenanciers du Belgica, je me demandais si vous aviez touchés par leur dynamique.
Stephen : Ohlala, heureusement qu’on n'a rien à voir !
David : Ah oui, nous sommes complétement différents. Eux sont très extrêmes. Après, la démarche des deux frères - ou leur personnalité - ne nous ressemble pas, mais leur recherche d’équilibre entre eux et le travail, ça par contre, ça nous ressemble beaucoup.
Stephen : Felix aussi a beaucoup travaillé avec son frère à lui sur le tournage. Ça faisait beaucoup de frères dans le film ! Mais on avait l’esprit. Et les deux frères du film existent vraiment, ils sont toujours à Gand. Et… ils ne sont pas du tout Dave et moi.



Toute la B.O. est composée par vos soins, sauf trois morceaux dont Kernkraft 400 de Zombie Nation. Dans le film, le morceau à l’air d’avoir une importance particulière pour les Belges ou les Gantois…
(Ils rient tous les deux)
David : Ah mais oui en vérité ! C’est le morceau des supporters de l’équipe de Gand et toute la ville adore ce morceau.
Stephen : Il y a trois raisons qui nous ont poussés à choisir ce morceau. 1) C’est le morceau que tous les supporters chantent en chœur après un but. 2) Florian (Senfter aka Zombie Nation, ndlr) est un ami. Et il n’a toujours pas compris le succès de ce morceau. 3) Si tu passes ce morceau, c’est impossible de vider la pièce. Les gens ne veulent pas partir.

Ah oui ?
Stephen : Oui - il y a celui-là et les White Stripes, Seven Nation Army. Je ne sais pas pourquoi, mais ils marchent sur les gens bourrés. Peut-être parce qu’ils peuvent le chanter en chœur. Donc c’était le morceau idéal pour cette scène.
David : Mais si ça ne tenait qu’à nous, on aurait composé l’intégralité de la B.O. ! Toutefois, Félix voulait quelques airs très reconnaissables. Et comme la période où se joue le film est mal définie - l'histoire peut se passer entre la fin des années 90 et 2005, on voulait trouver des titres intemporels qu’un DJ pourrait passer n’importe quand.

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Par beaucoup d’aspects, la France est restée très centralisée. Comme le film se passe à Gand et témoigne de l’importance d’un lieu dans la vivacité d’une scène, je me demande comment s’établit une carrière en Belgique.
Stephen : C’est une bonne question.
David : Vu que c’est vraiment un petit pays… Premièrement, disons qu’Internet a tout changé. Rien n’est plus comme avant. Mais comme en Allemagne ou en France, il y a des artistes qui sont des rois uniquement dans leur pays. Tu as la même chose ici. Personne ne les connaît hors des frontières.
Stephen : C’est la même chose ici, aux Pays-Bas ou au Danemark…
David : Oui mais chez nous, c’est plus important. Beaucoup d’artistes belges ne sont connus qu’en Belgique et peu sortent des frontières. Ça c’est important, parce que tous les groupes locaux sont connus par tout le monde dans notre pays : ils jouent dans tous les festivals, ils passent en radio... c’est très facile de devenir un peu connu en Belgique. Ce qui est bien parce que ça permet à pas mal d’artistes de gagner leur vie avec leur musique. Mais d’un autre côté, ça ne les pousse pas à se dépasser. Si tu gagnes ta vie avec les centres culturels, cinq festivals et des passages radios, tu vas devenir le Coldplay ou le Moderat local mais ça ne va pas te pousser à devenir plus que ce que le pays te demande.

Et le Charlatan, ça a été vraiment important pour le dynamisme artistique de Gand ?
David : Même si nous restons tout à fait conscients de l’importance qu’a eue le Charlatan, ce n’est pas un endroit que nous, nous fréquentions. Ensuite, l’importance qu’on a donnée au Belgica dans le film reste quand même démesurée et fictive. On s’est demandé avec Felix qui, en vrai, pourrait bien jouer dans cet endroit qu’on trouve incroyable ! Hormis les soirées Bacchanales, le côté musique du Charlatan, ça n’était pas vraiment notre monde. Et on a poussé ça dans une direction qui ne ressemble pas à la réalité. Pour nous, ce qui s’est passé au Charlatan, ça n’a rien de révolutionnaire. En vérité.
Stephen : Il y a beaucoup d’anecdotes du film qui sont inspirées de faits réels mais qui ne se sont pas produites au Charlatan. Je pense que c’est pour ça que Felix a appelé le lieu le Belgica et non le Charlatan. Il oscille toujours entre réalité et fiction. Et côté musique, nous aussi c'est ce qu'on fait ! 

++ Retrouvez Soulwax sur leur site officiel, leur page Facebook et leur compte Soundcloud.
++ Le film Belgica sort le 2 mars prochain.