Comment en es-tu venu à faire ce film sur la fête ?
Felix van Groeningen : Il y avait différentes choses. D’abord, le fait que j’avais un peu vécu ce qui se passe dans le film. Ce n’est pas mon histoire, ce n’est pas l’histoire de mon père non plus, mais il avait lancé un bar qui s’appelait Le Charlatan (lire à ce sujet notre interview de Soulwax, qui a réalisé la musique et participé à l'écriture du film, ndlr). C’était une période spéciale ; quand j’avais 16 ans, j’ai commencé à travailler dans le bar. J’ai connu des moments fabuleux, je faisais partie de la famille qui travaillait là. Et puis j’ai vu le lieu changer et perdre les qualités qu’il avait au début. Il y a ça, et puis des années après, quand j’ai entendu que deux frères avaient repris le bar de mon père, j’y ai vu une histoire : deux frères qui reprennent un bar, qui en font quelque chose et qui se perdent sur la route.  Il y avait quelque chose de beau, de simple,  de tragique. Tout  à coup, je voyais un film. Enfin, il y avait aussi une sorte de contre-réaction après Alabama Monroe. C’était mon premier film classique d'un point de vue cinématographique. J’avais envie de faire un film rock ‘n’ roll, de faire autre chose, un film où il y a plein de musique, sauf le bluegrass d’Alabama Monroe.


Dans ton film, le bar se transforme : on passe d’une fête, libre, spontanée et ouverte à tous, à une fête où tout est calculé, où il faut respecter de nombreuses contraintes et des impératifs de rentabilité. C’est un phénomène inévitable ?
Souvent, tout ce qui grandit change. On part de quelque chose qui est très spontané et on est forcé de se professionnaliser. Et puis on rencontre des problèmes... C’est une histoire très classique. Mais au-delà de cette usine qu’est le club de mon film, du business qu’il représente, cette évolution marque une transition dans la société.

Tu parles d’une certaine évolution de la Belgique ?  C’est pour ça que le club du film s’appelle Belgica ?
L’idée de penser le bar comme une micro-société était dès le début présente, et elle nous a menés à choisir Belgica comme nom avec mon scénariste.  A un certain moment, on voyait encore plus d’analogies avec la Belgique, mais on a trouvé qu'il n’était pas nécessaire de forcer le trait plus avant. C’était plus important de montrer la transition dans les sentiments, plus que dans les faits.

L'un des deux frères de ton film refuse de grandir. Il préfère se perdre dans une fête permanente. C’est un personnage représentatif d’une certaine génération pour toi ?
Je crois que c’est de toutes les époques, de toutes les générations - j’ai toujours vu ça, l’idée n'était pas de représenter une génération en particulier.

BELGICA_16_XTRA_MenuetOK

Dans ton film, la fête est d’abord fraternelle, c’est un rêve qui se réalise et semble pouvoir durer éternellement, mais peu à peu, elle se transforme en une sorte de cauchemar éveillé où chacun se retrouve seul. Tu voulais spécifiquement pointer du doigt cette dualité de la fête ?
Je suis sorti énormément pendant quelques années, quand j’avais 15 ou 16 ans.  C’était mon monde, j’étais barman, mais j’organisais aussi des fêtes... Et puis tout à coup, je me suis rendu compte que tout ça était un peu vide. Le lendemain, quand la fête est finie, il n’y a plus rien qui reste. Et quand j’ai commencé à faire des films, j’ai compris que ça me donnait plus de satisfaction dans la vie.

Toute l’énergie que tu mettais dans la fête, tu l’as mise au service du cinéma ?
Le cinéma, l’Art, des choses qui restent... des trucs positifs dont on peut être fier après. Dans une très belle fête, il n’y a pas de quoi être fier, ou pas grand-chose.

Ça peut donner de beaux souvenirs, non ?
Souvent, ça devient quelque chose qui n’est pas si beau que ça. Quand la fête est pure, c’est génial, mais combien de fois est-elle pure comme ça ? C’est impossible à atteindre, je pense.

La vie sans fête… Il manquerait quelque chose, non ?
Ça fait partie de la vie, c'est sûr, mais pour moi, personnellement, quand j’y mets trop, je me perds.
Le film n’est pas personnel pour autant. On s’est surtout appuyé sur des conversations avec les personnes qui nous ont inspiré les personnages.  Des gens qui sortaient beaucoup, qui avaient des clubs…

BELGICA_25_TMF_Thomas-DhanensOK
Comment vous avez fait pour faire vivre la fête à l’écran ? Ça ne doit pas être facile de faire semblant de faire la fête quand il est 8h du matin et qu’on est sur un plateau de tournage avec une équipe de techniciens, non ?
C’était un tournage génial, avec beaucoup d’énergie. On a tourné beaucoup de scènes avec beaucoup de monde, avec deux caméras.  On a tourné beaucoup. Et le son était hyper-important. Tout le mix. Il y avait des micros très spéciaux dans la salle pour capter le son, pour capter comment ça sonne véritablement dans la salle et pouvoir après réutiliser ce son au mixage. C’était super compliqué car il fallait couper dans la musique aussi, parce que parfois, le son ne correspondait plus aux images montées. Il y avait des allers-retours constants entre musiciens, montage, mixage. Ça participe au fait qu’on a l’impression d’y être.

Ce sont aussi les figurants qui rendent la fête réaliste.
C’est très important, les figurants - il fallait bien sûr les gens qui avaient le bon look, mais surtout qui avaient envie d’être là. Il fallait les entourer. Pour vingt figurants, il fallait une personne pour les diriger et les motiver. Je ne sais pas si vous avez déjà été figurant, mais être figurant sur un plateau de tournage, ça peut être hyper-ennuyeux. Chez nous, les gens se sont vraiment amusés. Même sans alcool. Et souvent quand on tourne des scènes de fête au cinéma, on ne met pas de musique et on demande aux gens de faire semblant de danser. Mais après dix minutes, les gens en ont marre ; donc il faut mettre la musique (il claque des doigts) tout le temps, tout le temps ! Il faut aussi dire que les concerts qui sont dans le film étaient tous vraiment live. Les figurants n’assistaient pas à un concert filmé - ils assistaient à un vrai concert, ils pouvaient gueuler. Ils s’amusaient, ils voyaient des vrais musiciens jouer.  Le son était bon, on sentait la sueur.

Il n’y avait pas de chorégraphie, apparemment. Vous avez laissé les gens faire ce qu’ils voulaient ?
Il faut toujours un peu chorégraphier. "Là, on veut personne", "là, il y a un peu trop de filles"…

BELGICA_22_TMF_MenuetOK

Tu écoutes beaucoup de musique ?
(Sèchement) Non. (Rires) Seulement en fonction des projets ! J’ai écouté du bluegrass pendant trois ans pour le film précédent…

Qui a choisi tous les groupes du film ?
Ils sont tous créés pour le film. C'est Soulwax qui a fait la musique du film. Soulwax, vous connaissez ?

C’est assez connu, quand même.
Il y a des journalistes qui ne connaissent pas du tout, qui ne savent pas vraiment ce qu’ils représentent. (Il sourit)
J’avais pensé qu’ils allaient choisir des morceaux, des groupes, faire la bande-son. Mais à un certain moment, ils m’ont dit«nous, on veut tout faire. C’est à dire qu’on va créer les groupes».

Créer l’identité de chaque groupe,  en plus de la musique tu veux dire ?
Voilà,  ils m’ont dit : «on fait le casting des musiciens, le styling, on répète avec eux, ils vont jouer live, on va les guider» (tout est expliqué ici, ndlr).

C’était génial, non ?
La collaboration était incroyable. Ils sont perfectionnistes - enfin, ils sont fous.

++ Pour participer à notre bon plan Belgica et tenter de remporter l'un des dix lots "prestige", c'est par ici.

Photo de Une : Bart Dewaele.