Ancien propriétaire d’un disquaire à Londres (en même temps que Rough Trade), ancien manageur de Nico (la muse d’Andy), ancien fondateur de Fnac Music Dance Division (avec Laurent Garnier), Larry est un ancien de plein de choses. Il a donc beaucoup de choses à dire. Mais genre vraiment beaucoup. Aprèm de flotte, Paris 18ème, du rock psyché à fond et une clope au bec, des clients qui écoutent religieusement Larry plutôt que de l’interrompre pour lui demander s’il possède une édition inconnue d’un disque de Michael Jackson, interview fleuve.

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Il y a une dame qui vient de te proposer de reprendre un sac entier plein de vinyles, mais tu as refusé… C’était quoi exactement ces vinyles qu’elle te proposait de racheter ?
Larry Debay :
Des vinyles de musique folklorique, on va dire. Les 50 dernières années servent un peu de filtre à la musique. Et dans tous les domaines, notamment en musique, il y a des choses qui restent à la postérité, et d’autres qui n’y restent pas. En fait, on est un magasin que les gens ont du mal à cerner. On a un rayon de jazz, de blues, de rock, de musique ethnique, et dans chaque domaine on propose des choses musicalement super intéressantes. Mais après, il y a des choses majeures et d’autres qui ne laisseront que très peu de traces dans l’Histoire. Et pour la dame, là, les traces que ses disques ont laissées, c’était à un moment précis, mais plus trop maintenant. Des disques un peu mineurs qui ne vont pas intéresser un nouveau public.
Les gens de notre génération ont eu le temps de construire leur culture et les choses qu’ils peuvent aimer en arts plastiques, en musique, en Art en général. Mais l’intérêt pour nous, surtout, c’est de transmettre des choses aux générations les plus jeunes. Parce que les médias - que ce soit papier, télé ou radio - ne le font plus aussi bien qu’avant. Et que c’est très difficile de se retrouver dans le net. Chaque magasin va être prescripteur d’un certain nombre de choses. Très souvent, il y a des gens qui vont nous acheter deux ou trois disques ; et puis sur un petit bout de papier, on va leur en rajouter 4 ou 5 autres qu’ils vont pouvoir découvrir par d’autres moyens.

Tu parlais de sélection, de diversification des genres…
(Il coupe) Oui c’est le privilège de notre âge, de notre génération. Moi j’ai 65 ans, je pense que je me suis vraiment passionné pour la musique depuis l’âge de 12 ou 13 ans. En toute humilité, je ne pense pas avoir meilleur goût ou meilleure oreille que qui que ce soit, mais on a une oreille, un goût, et puis on a écouté beaucoup de choses, vu beaucoup de concerts, on a été au contact de beaucoup d’artistes... c’est notre expérience qu’on va transmettre aux gens, et je pense que les gens ont besoin de ça. Ils ont besoin d’une histoire aussi, derrière les disques que l’on vend.
Le retour à des petites structures comme la nôtre, c’est un réel besoin pour les gens d’échapper à la grande distribution où ils ne peuvent poser de questions à personne. On est un pays qui s’est particulièrement vautré dans les bras de la grande distribution. Pendant très longtemps, la Fnac et Virgin avaient des gens qui étaient réellement des passionnés de musique qui se trouvaient à travailler pour eux. C’est un peu moins le cas maintenant, puisqu’on leur demande d’être des techniciens de leurs rayons. On leur demande d’ailleurs de ne plus passer de temps avec les gens. De vendre vite.

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Ce retour (relatif) depuis 4 ans de la consommation du disque dans les enseignes comme la tienne, est-ce que tu l’as constaté de manière concrète ?
Oui, oui, c’est relativement concret. On l’a constaté avec cette espèce de retour du vinyle. Je crois que la nouvelle génération s’est posé la question, à un moment, de savoir comment il fallait écouter de la musique. Et il nous semble que le support le plus noble, c’est le vinyle. Ce n’est pas juste une lubie de notre part, ou se positionner comme des mecs «vintages» juste comme ça. Esthétiquement et soniquement parlant, le support vinyle sera le support qui restera à tout jamais.

J’ai 29 ans. J’achète de temps en temps des vinyles. Pourquoi un mec comme moi est-il attiré par le disque selon toi ? Toi, je comprends pourquoi tu en vends, mais moi, pourquoi j’en achète ?
Parce que les gens de ta génération, le premier contact qu’ils ont eu avec la musique, ça a été leur lecteur MP3, leur ordinateur ou leur téléphone. Et pour moi, ça, c’est une insulte à la musique. La qualité de travail et le temps passé par les musiciens dans les studios… si c’est pour compresser tout ça sur un support aussi réducteur… c’est pas la peine. J’vois pas l’intérêt. Alors je peux comprendre qu’on puisse écouter de la musique en streaming quand on se déplace et tout. Mais quand on est chez soi, je ne comprends pas du tout. À partir du moment où ta génération a réalisé le gouffre qu’il y avait entre ce que l’on pouvait écouter sur vinyle et sur ordinateur, ben elle a compris et elle s’est dit : le vinyle, c’est bien mieux. Même niveaux visuels par exemple. Je pense qu’il y a plein de gens de ta génération qui se sont retrouvés à un moment avec la tentation d’afficher une pochette d’albums au mur. Et même ça maintenant avec le streaming, ce n’est plus possible.

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Tu parles de vinyles depuis tout à l’heure. Mais il y a aussi énormément de CD à vendre dans ton magasin…
En fait, c’est parce qu’on n'est pas totalement des intégristes. On n’est pas non plus anti-CD. Il y a des choses très, très bonnes qui sont sorties en CD, comme des coffrets qui sont uniquement édités dans ces formats-là. Mais les mensonge ignobles des industriels qui ont fait passer des vessies pour des lanternes au moment de l’apparition du CD en 1983-84, que ça devait être la dernière Merveille du Monde et qu’au niveau sonore ça allait reproduire le même son que le vinyle, ça, ça me dégoûte encore en en parlant. Et globalement, franchement, je crois que les maisons de disques s’en foutaient de la qualité du son et de tout ça. Elles ont voulu à un moment monter des tuyaux (les trucs de MP3, ce genre-là), au détriment de la qualité du son. Ça évitait de se casser les pieds à faire un packaging, à demander à quelqu’un d’écrire des notes de pochettes, à faire un joli design. Et puis ça leur a permis de diffuser la musique la plus médiocre possible dans un maximum d’endroits et de se faire avec ça un maximum de fric. Voilà ce que j’en pense.
Maintenant, il y a des générations qui se retrouvent autour du vinyle. Des grands-parents qui transmettent leurs vinyles à leurs petits-enfants par exemple. Tu as une platine dans ta cave ou dans ta maison de campagne, et quelques disques qui traînent. Et les jeunes découvrent ça avec de grands yeux écarquillés. À ce moment-là, il y a une génération qui transmet un savoir à une autre. Et ça c’est bien.

Le disquaire comme passeur…
Absolument. On aime, avec ma femme, faire découvrir aux nouvelles générations ces artistes qu’on a vus en tournée ou dont on a écouté les disques. Et on aime aussi encore découvrir des choses aujourd’hui et les transmettre. Là, tu vois, le disque de Fat White Family qui est exposé là, ça me fait plaisir de le vendre - et il n’est sorti que depuis un mois. Et puis de l’autre côté, le passage se fait parfois dans le sens inverse. Les gens qui viennent au magasin nous nourrissent autant que nous les nourrissons. Un magasin de disques, c’est une plateforme d’échange. On peut citer tous les groupes qui se sont formés autour de magasins de disques et qui sont maintenant très connus, comme les Daft Punk ou Air par exemple.



Au début des années 90, tu as fait partie avec Eric Morand et Laurent Garnier des fondateurs de Fnac Music Dance Division…
Oui, j’ai bossé à la Fnac à ce moment-là, avant qu’ils ne se mettent à vendre des cafetières. Gibert (Jeune, la chaîne, ndlr) c’est différent, ils essayent quand même de faire des efforts. Mais la Fnac c’est une horreur. Or avant ça, j’ai été la première personne à monter un magasin - désolé, ça fait très m’as-tu-vu - de distribution indépendant lors de l’arrivée de la vague punk en Angleterre, avec Geoff Travis de Rough Trade. J’ai été l’agent de Nico, la chanteuse des Velvet, et en France de Little Bob Story, aussi. Et après j’ai travaillé pour la Fnac. Et puis j’ai rejoint Dominique dans ce magasin en 1990, qui existait depuis 1983. Parce que je voulais être complètement indépendant.



Tu me disais que d'une manière générale, tu faisais moins confiance qu’avant à la presse. Et je suppose que tu ne découvres pas de groupes sur Soundcloud ou sur Bandcamp… Alors comment parviens-tu encore à découvrir de la musique récente afin de renouveler ton offre en magasin ?
On lit énormément de presse anglo-saxonne, et quelques trucs de la presse française. On a notre réseau d’informations, au niveau des distributeurs notamment. Et puis on fait des paris, bien sûr. Y a des trucs qu’on commande sans en être certains, mais on a quand même la prétention de flairer les bons groupes. Et puis il y a aussi les gens qui viennent dans le magasin et qui nous parlent de choses que l’on ne connaît pas. Ceci dit, on sait très bien qu’on ne peut pas tout écouter. Même les trucs géniaux qu’on adorerait sûrement, on peut passer à côté. Il y a trop de choses qui sortent tout le temps. Mais au moins, ce que l’on veut, c’est proposer uniquement en magasin des choses que nous jugeons de qualité.

As-tu vraiment écouté tous les disques que tu proposes dans ton magasin ?
Euh... non. On n'est absolument pas snobs, tu sais. Dans les bacs, il y a aussi des merdes monstrueuses.

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J’ai cru voir là-bas un disque de Vanessa Paradis, oui.
Oui, bon. Mais vendre 3-4 trucs de ce genre, ça te permet de soutenir économiquement le reste pour lequel tu vas te battre. Quand j’avais mon magasin à Londres, j’étais vraiment ultra-radical. Il n’y avait pas un disque dans mon magasin que je n’aimais pas. Là avec l’âge, mon combat est toujours le même, mais je le mène de manière différente. Pour garder ma plateforme vivante, j’ai besoin de vendre aussi des choses qui ne me passionnent pas. Niveau ré-éditions, par exemple, je suis obligé d’avoir les 300 ou 400 classiques que les gens demandent tout le temps.

Combien de disques de David Bowie as-tu vendu au cours des quinze derniers jours ? (Cette interview fut réalisée deux semaines après le décès de Bowie, ndlr)
C’est un truc qui nous a choqué. Depuis une quarantaine d’années, les personnages hors du commun qui ont jalonné la musique c’est Presley, Lennon, Michael Jackson et Bowie. Je parle de méga, mégaméga-stars. Et je t’assure qu’on n'avait jamais vu un phénomène comparable à celui qui a suivi la mort de Bowie. Ça n’a jamais été aussi fou. Parce qu’il n’y a jamais eu la même mise en scène aussi, qui a été dans ce cas-là plus que parfaite. La seule chose à laquelle il n’avait pas pensé, c’est que ça ferait remonter à ce point le côté sombre de l’humanité. Là tu vas me dire : «mais il carbure, lui !». Mais je peux te dire qu’on a vu des choses insensées. Comme des gens qui se sont battus dans des Fnac pour récupérer des éditions limitées et pouvoir deux jours plus tard les revendre à des prix déments sur Internet. Nous, on a vu des gens arriver avec des scooters ou des motos en nous demandant si on avait vu le Bowie avec agressivité, et remonter comme des fous aussitôt sur leur bécane. Quand on leur disait qu’on était en rupture de stock, c’est tout juste si les personnes ne nous insultaient pas. On a vu des gens que l’on avait pas vus depuis 15 ou 20 ans revenir dans des magasins de disques. Ça, c’est un truc. Et puis on a aussi vu des gens qui planaient totalement en nous demandant, sans être conscients du truc, si on n'avait pas le dernier Bowie. La maison de disques n’avait pas prévu ça… Là, tu vois, les capacités de production de l’usine de pressage sont insuffisantes par rapport aux demandes sur ce disque-là. C’est un truc de fou.



C’est généralisé ça comme phénomène, non ? Que les usines de pressage ne suivent plus forcément le rythme de la demande ?
Oui, tout à fait. Il y a des disques indé dont les sorties sont reportées parce que les majors font pression pour presser davantage certains de leurs disques. Tu vois, il y a 4 ans, le délai de pressage c’était 4 semaines ; maintenant, c’est entre 9 et 12 semaines ! Il n’est pas question pour les majors que les Led Zep, les Floyd ou les Dylan ne soient pas vendables en vinyles. Ils exercent une pression de fou. Même certains gros indépendants ont du mal. L’album de Wilco par exemple est sorti deux mois en retard en vinyle. Pareil pour le dernier Kendrick Lamar. Il y a même des contrefaçons du Kendrick Lamar qui ont circulé. Pareil, on a trouvé des contrefaçons de la ré-édition de L’École du micro d’argent d’IAM. L’industrie n’était finalement pas préparée à cette nouvelle vague pour le vinyle !

Tu as autant de disques chez toi qu’en magasin ?
On a beaucoup de disques avec ma femme, c’est sûr. On doit en avoir 4 ou 5 000 sous format vinyle, et peut-être 3 000 CD. Mais nous n'en sommes plus fétichistes comme à une certaine période. Avant, on était capables d'avoir à la fois le pressage mono et le pressage stéréo du même disque ! On n’est plus du tout là-dedans. Je dirais presque - mais c’est peut-être exagéré - que maintenant, on privilégie la qualité par rapport à la quantité…

++ L'enseigne Exodisc se situe au 70 rue du Mont Cenis, 75018 Paris – M° Jules Joffrin.


Visuels : Bastien Stisi.