Reste donc dix ans à l’auteur du tube You Gonna Want Me (si si, vous l’écoutiez en 2006) pour réussir à se faire son propre nom (ou sa propre orthographe) en-dehors de sa contrée natale et de ses rendez-vous électroniques, dans lesquels il est quand même possible que des inconnus lui tapotent sur l’épaule avec affection pour lui dire à quel point putain, sa musique est trop bien. Dans un loft de l’Hôtel Amour, rencontre avec Tiga qui, et ce sera l’une des informations fondamentales de cette demi-heure d’interview, s’appelle Tiga aussi dans la vraie vie.


Salut Tiga. No Fantasy Required est ton troisième album, après Sexor et Ciao !. Dans le communiqué de presse que nous avons tous reçu afin de préparer ta venue, il était mention, et j’ai été un peu surpris, d’une «trilogie». Alors, ces trois albums sont-ils liés ?
Tiga James Sontag (Tiga) :
Non. Il n’y a pas de lien direct. La personne qui a rédigé ce communiqué de presse a commis une erreur. Je ne sais pas ce que le label a fabriqué... Mais tu n’es pas le premier à me faire remarquer ça. Quelqu’un va être brûlé après cette interview ! Je me le dis depuis tout à l’heure : il faut que j’envoie un mail pour qu’ils corrigent ça... C’est une erreur. D’ailleurs tiens, ne te vexe pas, je vais le faire maintenant.

Oui, tu as raison, comme ça ce sera fait.
(En train d’envoyer le mail depuis son smartphone) Oui voilà, j’envoie ça rapidement... mais continuons à parler, pas de problème !

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J’avais une question sur le titre de l’album, No Fantasy Required, qui est un titre bien pessimiste. Correspond-il à ta vision actuelle du monde ?
Hum, pas exactement... No Fantasy Required a d’abord été l’idée que j’ai eue pour une chanson. Tu vois ce moment où tu te retrouves dans ton lit avec ton amoureuse - ou avec quelqu’un qui n’est pas ton amoureuse, peu importe ? C’est un moment où l’on fantasme l’autre qui se tient à côté de nous. Où l’on fantasme ce qu’il va advenir. De manière plus générale, on peut fantasmer ce qu’il va advenir d’une relation. D’un travail. De notre argent. D’une vie différente...
Mais voilà, la chanson à la base, c’était vraiment ce fantasme que l’on ressent tous quand on se retrouve dans un lit avec une autre personne. Et ce que je voulais dire, c’est qu’en fait, il n’y avait pas besoin de fantasmer quoi que ce soit. Il faut être serein, ne pas trop laisser l’esprit s’emporter...

C’est uniquement le thème de la chanson du coup, ou c’est un peu celui de l’album?
C’est d’abord celui de la chanson, mais si j’ai aussi utilisé ce titre pour nommer l’album, c’est que j’aimais l’idée de progression dans la vie. Le fantasme et la fantaisie sont hyper-importants quand on est jeunes. C’est nécessaire, et magnifique. Mais moins quand on est adulte.

À t’entendre, on te sent un poil plus profond que sur tes deux premiers albums, et un peu éloigné des thématiques épicuriennes (le cul, le luxe, la teuf) que tu évoquais fréquemment auparavant.
Oui, peut-être un peu, tu as raison... Enfin, pas toujours : tu vois, sur cet album, il y a un morceau sur une voiture (Bugatti), sur les filles et les secrétaires (Plush)... Bon, ça c’est assez léger, c'est comme 3 Rules, dont les paroles sont assez «light». Mais je crois qu’il y a quand même, oui, quelques chansons sur l’album qui sont un peu plus profondes. Enfin, pas trop profondes non plus... juste un peu plus que les autres. En réalité, je crois surtout que cet album parle du fantasme et du désir, et surtout de la manière de s’échapper du fantasme et du désir. Et je crois que ça fait sens. La danse, les fêtes, la musique électronique... tout ça n’est qu'une échappatoire.

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On peut encore s’échapper via les fêtes et la musique électro, au XXIème siècle ? Tu as été impliqué dans la promotion de raves et dans la création de clubs dans les années 90, tu dois avoir un certain recul sur la question, j'imagine.
Oui, je crois que c'est toujours possible. Faire la fête l'est, en tout cas. C’est une chose très simple. Les gens en ont besoin, ils en ont envie, et je crois qu’ils sont encore capables de le faire. En tout cas, ils en ont l’air ! Quand je les regarde à travers mes petits yeux de DJ sur la scène, ils m’ont l’air compétents ! C’est vrai que le monde d’aujourd’hui est plus compliqué que celui d’hier, et que les gens sont certainement moins innocents. Quand j’étais jeune, on ne pensait pas que quelqu’un pouvait venir avec une mitraillette dans une salle de concerts, bien sûr... C’est une question compliquée ! Mais je suis un optimiste. Et je pense que même si les choses évoluent les gens sont, au fond, toujours les mêmes. Donc oui, je crois que c’est toujours possible !

Tu parles d’échappatoire ; ça me permet d'embrayer sur un lien étrange que j’ai décelé entre un morceau de ton premier album, Welcome to Planet Sexor, et un morceau de ce dernier album, Planet E : dans les deux, tu parles de planète. Tiens donc.
Oh oui, c’est marrant ça ! Honnêtement, je ne sais pas d’où vient cette connexion entre les deux mais c’est vrai qu’elle est drôle ! Bon, j’aime regarder les étoiles dans le ciel, je trouve ça très beau, mais je ne les connais pas. Je ne suis pas un passionné d’astronomie. Je pense simpement que l’image d’un autre endroit me plaît. L’idée de son propre monde rien qu’à soi.

Le fameux monde dans lequel on se retrouve lorsqu’on est en train de créer, finalement ?
Oui, c’est un peu ça. C’est vrai que je me sens un peu différent dans ces moments-là. Enfin, pas différent dans le sens de marginal, mais juste différent. Rien que mon nom, Tiga...


C’est ton vrai prénom, Tiga?
Oui oui, c’est mon prénom. Tu vois, quand tu es à l’école, et que tu dis que ton nom est Tiga, déjà, tu passes pour quelqu’un de différent...

Certaines études sociologiques affirment que des enfants aux prénoms un peu originaux ont plus de chances de devenir des personnes originales que des enfants aux prénoms plus communs.
Ah oui ? Comme "Jean" par exemple ? Ça ne m’étonne pas. Tu vois, je crois que tout le monde se sent différent. Même un tout petit peu. Mais tout le monde n’est pas différent. Nous sommes des millions et des millions de gens, alors forcément, il y en a certains qui se ressemblent quand même beaucoup... Du coup, si tu as un prénom étrange, tu vas avoir plus de facilité à te démarquer. Tu vas même y être obligé, presque. C’est pareil si tu as une particularité physique d’ailleurs - comme quelqu’un qui aurait de très, très grandes oreilles. Quand tu es enfant, ça peut être un vrai cauchemar... mais tu es obligé de faire avec. Et ça te rend au final vraiment différent.

Tu penses que tu aurais pu faire de la musique électronique si tu t’étais appelé Jean ?
Je pense que j’aurais été une personne complètement différente. Enfin, je ne sais pas. J’ai eu une enfance étrange parce que mes parents, eux, étaient vraiment différents. Pas méchants ; simplement différents (les parents de Tiga étaient des hippies notoires qui ont habité un temps avec lui à Goa, ndlr). Cheveux longs, origines lointaines - russes, hongroises, roumaines -, nom bizarre pour leur gosse... Il y a beaucoup de gens comme ça ceci dit, en particulier aujourd'hui. Maintenant, tout le monde est un peu fou.

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Tu connais d’autres Tiga ?
Non. Mes parents m’ont dit qu’ils en connaissaient un, mais moi non.

Est-ce que tu peux m’expliquer la pochette de cet album ? Et notamment la présence de tous ces écrans qui se tiennent derrière toi ?
Les images qui sont diffusées par les écrans sont celles de mon dernier show live. C’était la première fois que je faisais un vrai live, où je chantais devant plein de gens et où, pour une fois, je n’étais pas uniquement derrière mes platines. Ça a été une étape extrêmement importante pour moi. J’étais assez fier de ça, et le mettre dans ces écrans, je crois que c’était une manière pour moi d’ancrer ce passage de manière définitive. Je trouve que la photo est belle et ma position originale, mais à part ça, il n’y a pas vraiment de concept très travaillé derrière cette pochette, pour tout te dire.

Il y a quelques années, tu déclarais vouloir devenir quelqu’un de très connu. Mais tu précisais : à l’âge de 50 ans. C’est toujours ton désir ?
Oui, c’est toujours le cas. Je crois que c’est un joli objectif.

Ça te brancherait que l’on te coure après dans la rue toute la journée pour pouvoir faire un selfie avec toi ou que l’on fouille dans tes poubelles pour revendre tes mouchoirs sur e-Bay ?
Bon, OK, pas à ce point ! Je ne voudrais pas être célèbre comme Beyoncé ! Mais juste un petit peu célèbre, ça me va. Tu vois, quand j’ai parlé de cet âge-là, 50 ans, c’est que j’aimais cette idée d’y «être arrivé» - mais pas trop jeune, dans la force de l’âge. 50 ans aujourd'hui, c’est la moitié de la vie.


C'est même un peu plus que la moitié, d'une manière générale.
Oui, mais comme je te le disais tout à l’heure : je suis quelqu’un d’optimiste ! Je veux vivre jusqu’à 100 ans ! Alors tu vois, pour un homme optimiste, 50 ans, c’est le milieu de la vie ! Tu vois, je crois que beaucoup de gens sont trop pressés dans la vie. Ils veulent tout avoir tout de suite. Mais si tu as tout ce que tu veux tout de suite, où est le fun, et pourquoi serait-ce si bien ? C’est facile, mais ce n’est pas mieux. Mais si tu obtiens ce que tu veux à l’âge de 50 ans, alors là c’est génial. Je suis très triste par exemple lorsque je pense aux joueurs de football : à trente-trois ans, ils ne sont déjà plus bons à rien, on les jette pour laisser la place aux jeunes ! Tu es vieux alors que tu es jeune.

Tu es célèbre au Canada ? Je veux dire : les gens te reconnaissent quand tu es en train de manger un burger au resto ?
Oui, parfois. En Europe aussi, d’ailleurs. En Espagne notamment, je ne sais pas trop pourquoi. Et dans un petit cercle de personnes qui suivent un peu le genre de musique que je fais. Mais ça va, c’est le bon niveau de célébrité. Je n’ai jamais eu de problème avec qui que ce soit, un fan ou je ne sais qui, ça a toujours été très respectueux. Mais c’est une petite célébrité : je ne suis pas George Clooney ! Les filles ne hurlent pas devant moi comme elles hurlaient devant James Dean…

Quand j’ai dit à ma copine que j’interviewais Tiga, elle m’a dit : «ah, Tyga ? Le mec de la demi-sœur de Kardashian ?». Ça arrive combien de fois dans l’année qu’on te confonde avec lui ?
Oh non... Ça ne m’arrive pas très souvent, mais quand même, ça arrive ! Et je n’aime pas trop ça. Mais seulement parce que moi, j’étais là avant l’autre Tyga ! (Tiga est né en 1974 ; le rappeur Tyga en 1989, ndlr) Mais j’apprécie ce qu’il fait, pourtant ! Je me souviens, d’ailleurs : au moment de la sortie de son premier gros tube, Rack City, et quand j’ai entendu son nom, je me suis dit «j’espère que ça va être une bonne grosse merde». Et en fait, non, c’est très bon ! Mais c’est en Amérique que ça m’arrive le plus qu’on me confonde avec lui. Heureusement qu’on n’est pas dans le même genre musical…

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On connaît presque autant tes qualités de producteur que tes qualités de remixeur. Envisages-tu de remixer certains morceaux de David Bowie ? J’ai lu que c’est quelqu’un que tu admirais beaucoup.
Oh, je ne pense pas. Je dois dire que même si ça ne m’a jamais fait grand-chose que des gens meurent comme ça, là, ça a été très différent. Il était important. Pour moi et pour tout le monde. J’adore sa musique, et je l’adore lui. C’est le mec le plus cool que le monde ait connu. Il était tout - une sorte de personnage de roman qu’il aurait lui-même créé. Quand tu es jeune, que tu sois peintre, musicien, ou écrivain, il y a forcément un moment où tu fantasmes la vie que tu voudrais avoir, et où te dis que tu veux tout faire pour y arriver. David Bowie, lui, c’est le succès ultime. C’est la qualité, le changement, l’audace, l’argent, la popularité, l’amour, les enfants, la cool-attitude... Il n’est pas un de ces artistes dépressifs qui, parce qu’il est célèbre mais triste, en vient à se suicider. Non - Bowie, c’est juste le succès. Tu peux être libre, créer tes propres règles et être quelqu’un d’heureux : c’est possible, il l’a prouvé.

Tu en parles comme d’un véritable modèle de vie...
Oui, un peu. Bowie était au sommet pour moi. Et je ne crois pas que qui que ce soit pourra un jour arriver au niveau où il était. Et en plus, putain, il était tellement cool ! On a tous une idée de ce qu’être cool peut pouvoir dire. Mais Bowie, lui, l’était. Toutes les personnes qui l’ont rencontré le disent : les artistes, les journalistes, ses amis... tous disent que c’était un humain drôle et généreux, pas un de ces trous du cul qui se la jouent dès qu’ils ont un peu de succès. Et du coup, là, le monde entier était triste.

Oui, les réactions ont été un peu différentes à la mort de Lou Reed, par exemple.
Oh, j’étais un peu triste quand même... mais oui, tu as raison, c’était un connard ! Un génie mais un connard !

Et toi, comment te vient-il, le génie qui précède la création ? Tu es le prototype de l’artiste qui crée uniquement bourré ou défoncé, ou plutôt celui qui a besoin d'un cadre studieux pour être inspiré ?
Quand je suis défoncé, mais plutôt dans le sens «naturellement défoncé» ! Toutes les bonnes choses que je fais ne sont jamais faites de manière studieuse. Je n’aime pas être studieux. Quand je bosse sur des mixtapes, sur mon label ou sur d’autres trucs comme ça, là je suis studieux, mais pas quand je compose. J’essaye parfois de le faire, vraiment, mais je n’y arrive pas. J’aimerais pourtant bien y arriver un jour.

Quand tu auras 50 ans, peut-être ?
Oui voilà, exactement !

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++ Son album No Fantasy Required est dans les bacs depuis le 04 mars. Retrouvez ses dates de concert ici.