Sur Wikipédia, on définit le «roadie» comme «un machiniste itinérant employé qui voyage sur la route avec les artistes et groupes de musique lors de leurs tournées». Que rajouterais-tu à ce descriptif si tu devais contribuer à cet article ?
Sophie : Déjà, «machiniste itinérant», certes, après faut voir. C’est pas vrai tout le temps. Un roadie n’est pas toujours sur les routes. Si tu suis un groupe en tournée avec un groupe alors oui, c’est le cas, mais c’est plus le cas des ingés sons ou des ingés lumières ; sinon tu restes sur place. Par exemple moi, je suis technicienne plateau : c’est tout ce qui concerne le montage et le démontage, le déchargement et le rechargement des camions, la préparation des scènes etc., mais je reste dans les salles parisiennes.

Il y a donc plusieurs catégories de roadies…
Oui. Outre les ingés sons et lumières, qui ont une fonction un peu plus identifiée que les autres, il y a les riggers, ceux qui montent sur les structures et qui sont limite des alpinistes. Puis les électriciens, que tu retrouves surtout sur les festivals. Les runneuses aussi, qui conduisent les vans et qui vont chercher les artistes. En bref : les roadies sont ceux qui s’occupent de la mise en place du show d’un point de vue «technique», je dirais. Généralement sur place, les roadies comme moi sont guidés par les roadies qui accompagnent les groupes en tournée. Ces derniers sont en quelque sorte tes «supérieurs» parce qu’ils sont habitués à tourner avec les groupes.

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Contractuellement, ça se passe comment ? C’est de l’intermittence ?
Oui. Ce sont des cachets d’intermittence, des CDD d’usage. Des cachets qui vont de 4 à 10 heures environ.

Admettons que tu aies une date demain, là. Comment ça se passe ?
On va me donner rendez-vous à 7 heures et demie du matin à la salle. Généralement, tu arrives, tu signes ton contrat direct. Et là, tu sais combien tu vas être payée. Avant, on te le dit pas trop. On te dit juste «voilà, j’ai un plan de 10 heures». Et toi tu acceptes ou tu refuses. Pour 10 heures, tu peux te faire 110 euros. Et puis tu fais ton install'.

Qui est-ce qui t’embauche ?
Les boîtes qui organisent les concerts. Les boîtes de production généralement. Là récemment, j’ai bossé pour Live Nation, pour Super ! Mon Amour... Ce sont eux qui recrutent les roadies. Tout dépend de qui se charge de la prod'.

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C’est quoi la dernière grosse date que tu as faite ?
La dernière grosse que j’ai faite, c’était Madonna à Bercy. Celle où y avait Christine and the Queens avec elle sur scène... c’était assez impressionnant. Là sur ce genre de dates, je te jure, on peut vraiment considérer que l’on travaille sur un chantier, c’est juste énorme. On doit être 150 roadies sur ce genre de dates. Quand on arrive, on est triés par couleurs, en fonction des tee-shirts qu’on nous distribue. L’équipe des rouges, des violets, des jaunes... c’est une véritable fourmilière. Sur une date plus confidentielle, comme j’en ai fait une il y a peu aux Étoiles, là tu vois, j’étais la seule roadie avec le régisseur. En ce cas, c’est vraiment différent : ainsi, si un câble jack ne fonctionne plus, c’est à moi d’aller en acheter, par exemple. Ou une ampoule. Ou faire les courses. En petit comité comme ça, tu te rapproches beaucoup plus du métier de régisseur, au final. Alors qu’à Bercy, tu fais de la manutention.

Dans ces cas-là, quand la tâche est vraiment axée «manutention», ça se passe comment avec tes collègues masculins ?
Bien évidemment, j’ai déjà été confrontée à des réflexions ou des actes machistes dans ces moments-là, et je le serai sans doute encore. Il faut s’y attendre. En tant que femme, quand on se lance dans ce genre de domaine, on sait que c’est assez inévitable. C’est très étiqueté «grosse barbe, marcel, tatouages». Et sur les grosses dates, c’est vachement le cas ! Tu vois, sur Madonna à Bercy, sur 150 roadies, on devait être entre 5 et 10 nanas. Sachant que 10, c’est déjà un nombre très important ! Là, j’ai fait Disclosure aussi au Zénith : on devait être 4 nanas sur 80 roadies, dont 2 qui étaient riggeuses. Mais clairement oui, il arrive de se prendre des réflexions : «tiens, y a des nanas, on va les envoyer porter les trucs les moins lourds». Et c’est pas toujours de la galanterie... Après, je peux comprendre. Forcément, nous sommes biologiquement moins fortes que les mecs, mais y a des limites. Il m’est arrivé de me retrouver face à un bonhomme pour porter un truc et que le type en appelle un autre à ma place, parce que «c’était trop lourd pour une fille»... Mais logiquement, même le mec qui est très baraque n’a pas à forcer pour porter des trucs. Faut s’y mettre à plusieurs, sinon c’est dangereux. 

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As-tu parfois l’impression que le fait d’être une fille puisse être un frein à ta carrière ? 
Non, ça va. À partir du moment où tu as la motivation pour y arriver et que tu sais ce que tu veux faire, je crois que ça va. Je ne suis pas la seule nana ; on se serre les coudes entre nous.

Certains artistes bossent également dans ce domaine pour boucler leurs heures d'intermittence, n'est-ce pas ?
Oui. Ils ont besoin de cachets pour compléter leur minimum d'heures, alors ils bossent là où ils en ont la possibilité. Là l’autre fois, tu vois, sur le Pitchfork Music Festival, je bossais avec un mec de Mass Hysteria. Beaucoup font ça à côté. À partir du moment où les mecs ne sont plus en tournée, il faut bien faire ses dates ! Ceci dit, si l'on tombe fréquemment sur des vieux roadies qui savent vraiment tout faire et qui sont très impressionnants, tu tombes aussi parfois sur des gens qui ne savent rien faire du tout. Au Pitchfork justement, y avait deux mecs, des intérimaires, qui ne savaient même pas scotcher un tapis sur un sol, quoi...

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T’es contente de faire ce métier ?
Oui. J’aime beaucoup le terrain, le dynamisme qu’il peut y avoir sur les dates, voir l’avant et l’après-concert. Le fait de pas mal bouger, de rencontrer toujours des gens différents. Après, je ne vais pas cacher non plus que le statut de technicienne de plateau où ton rôle consiste avant tout à décharger et à recharger des camions n’est pas toujours passionnant. Il faut dire aussi que moi, je pose beaucoup de questions sur tout, j’ai envie d’évoluer et d'accéder à un poste avec plus de responsabilités. J’ai une licence LEA, un Master 1 en Communication et un Master 2 Management et Carrières d’Artistes, alors forcément, je pense être capable de faire un peu plus. À la base, je voulais faire du management d’artistes, d’ailleurs. J’ai également fait un mémoire sur le community management dans le monde de la musique. 

Fun fact : David Gilmour a été roadie des Pink Floyd avant d’en devenir un membre essentiel. Tu le savais, ça ?
Ah, je ne savais pas ! Je fais de la musique à côté mais ce n’est pas trop mon ambition, je t’avoue ! En revanche, à un moment donné, j’aimerais bien avoir la possibilité de tourner avec un groupe. On verra bien !