On pourrait dresser un portrait très magazine féminin d’une actrice «forte» et «libre», qui va à l’encontre des clichés émis par bon nombre de ses congénères jamais avares de «je suis comédienne mais je suis une femme avant tout», mais ça nous fatigue déjà. Il y a deux ans, on avait croisé Adèle Haenel et on avait parlé et dansé sur Rihanna. Alors on préfère la comparer à celle-ci. Toutes proportions gardées, entendons-nous bien. On se plaît à croire à cette analogie car elles sont toutes les deux de jeunes reines dans leurs domaines. Elles devraient agir comme telles ; pourtant, elles ont ce petit supplément d’âme et de sincérité qui les rend touchantes et uniques.

lesogres_06Shine Bright

Et donc, Adèle détonne. Par ses choix de films (Les Combattants et Les Ogres sont aussi rafraîchissants que nécessaires au cinéma français) mais aussi par ses propos. Quand on lit ses interviews, tout semble grave et sérieux. Toutefois, quand on la rencontre IRL, on tombe sur quelqu’un de souriant et d’affable. Elle est même en roue libre : elle mitraille, ne sait plus où elle veut en venir et nous non plus. Du coup, elle s’excuse. «Déjà que les gens pensent que je suis une excitée, je vais finir au chômage». On explose de rire et elle sourit car elle sait qu’elle vient de dire une connerie plus grosse qu’elle. Adèle H. est la golden girl du cinéma français - elle le sait bien sûr -, mais elle préfère sans doute laisser cet aspect de côté. L’interview se poursuit et on lui parle de son rapport à la troupe, ce besoin d’être entourée alors même que le cinéma lui tend les bras : «je fais partie d’une troupe depuis trois ans, le Théâtre de l’Argument, et ça m’apaise. Le théâtre s'inscrit plus dans la  durée. Le cinéma ça va vite et fort, mais qu’est-ce que j’en retire ?Qu’est-ce qu’il me reste ? Au théâtre, il y a les amis, on s’accompagne plus. Je rencontre des gens dans le cinéma avec qui je m’entends très bien aussi, mais le fait d’être tout seul, c’est chiant. C’est pour ça que je suis mal à l’aise en interview et j’essaie de comprendre pourquoi. Je trouve ça étrange de devoir vendre son truc.»



Connue pour sa rigueur et son abnégation au travail, sa réponse ne déçoit pas quand on lui demande ce qu’elle fait, seule, pendant l’attente entre deux scènes au cinéma : «rien». Pas un sudoku, pas un livre ouvert, rien.  «Je fais rien. Je discute avec des gens, j’écoute les conversations. J’ai pas mon portable, sinon ça sert à rien. Jouer une scène, c'est quelque chose de spécial : si ce moment là est rendu banal par des activités simultanées afin de tuer le temps, c’est chiant. Je veux qu'il ne soit pas banal. J’adore jouer ; si au moment où je le vis, je fais 4 000 choses en même temps, ça va pas. C’est une forme de respect par rapport au film. Pendant la journée de travail, je ne prends pas mon portable. Pour moi, c’est sacré. On a quand même la prétention de faire des objets qui restent, donc si quand on le fait on s’en fout, c’est pas possible ! Il y a peut-être des gens qui font autrement, mais moi, c’est ma perception du truc. Je me mets des garde-fous pour respecter.”

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Adèle a ses propres perceptions, pour ne pas dire ses idées reçues, à propos de pas mal de trucs. Un engagement et une conviction propres à la jeunesse, sans doute. On sait son envie de cinéma politique ; elle a récemment déclaré que «le cinéma a une responsabilité politique à parler d’humanité», alors on lui demande simplement ce qu’elle pense du «divertissement pour le divertissement», qui peut être une forme d’art aussi jouissif et libérateur qu’un film avec une revendication sociale et politique. On pense sur le moment à Mary à tout prix, parce qu’on l’a revu il n’y a pas très longtemps et qu’on trouve que c’est un film génialement débile.  «J’adore les frères Farrelly, j’adore Dumb & Dumber et j’ai eu une passion pour Jim Carrey, c’est pas le problème. Il y a une omniprésence du divertissement, il y a une injonction au divertissement. C’est un nivellement par le bas : avec le divertissement, on nous détourne pour ne pas penser.” Sur ce, on est au regret d’être en désaccord avec Adèle. A vrai dire, on semble y trouver ici un certain mépris français non-avoué pour le «léger», le fameux divertissement. On ne parle pas de Cyril Hanouna ou d’Intervilles, mais d’humour pour l’amour de la blague et de la vanne bien faite. Outre-Atlantique, ce genre est à part ; il est sacré, c’est l’entertainement.
Adèle a pourtant dû se fader pas mal de cérémonies des César, elle devrait comprendre où l'on veut en venir. Soyons honnêtes : à quelques exceptions près, la cérémonie des César est un calvaire. Alors qu'elle pourrait simplement être un bon mélange entre la grandiloquence propre au cinéma français et des sketchs drôles bien écrits et bien interprétés qui détendent l’atmosphère. Aux Etats-Unis, les cérémonies de remises de prix deviennent des shows à part entière, pour le public dans la salle comme pour les téléspectateurs. Chris Rock a fait du bon boulot cette année aux Oscar même si la tâche n’était pas facile. Et des millions de gens se souviennent encore des prestations de Tina Fey et Amy Poehler aux Golden Globes. Pourquoi ? Pour les textes ciselés, le timing parfait, l’amour de la comédie. C’est ça, le divertissement.



Le divertissement, c’est Jimmy Fallon qui met tout en œuvre, dans les décors comme dans les mimiques, pour rendre une parodie parfaite de la série Empire. Personne n’en ressort grandi, mais ça fait beaucoup de bien. Et manifestement, ça requiert du savoir-faire et du talent.



Alors pourquoi le divertissement ne pourrait-il pas faire rire ET réfléchir ? On la retrouve néanmoins sur son envie de diversité au cinéma, son envie d’un cinéma autre que blanc et masculin. Il fallait le dire, et elle l’a dit, elle peut se le permettre.  Adèle dit que le choix d’un film vient de l’intime, que c’est comme tomber amoureux, que le choix se trouve «à l’endroit de vie maximum». On espère fort qu’elle tombera amoureuse d’une comédie. Acculée, bouleversée, elle remettra tout son monde en question, comme en amour.

++ Retrouvez Adèle Haenel dans Les Ogres de Léa Fehner. Sortie en salles aujourd'hui16 mars.