Bon, en interview, il faut parfois ramer un peu pour l’inciter à développer, mais on lui pardonne : l’Américaine est timide, a presque plus envie de parler de ses enfants que de musique et a le mérite de refuser plus que tout d’être un produit pour hipsters.

Penses-tu que le fait d’être enceinte a changé ta manière d'aborder la musique ?
Channy Leaneagh (Poliça) :
Ça rend forcément plus contemplatif. Durant cette période, je laissais régulièrement mon esprit divaguer, je passais beaucoup de temps à regarder ce qu’il pouvait se passer autour de moi. Tout devient plus étrange, plus émotionnel, lorsqu’on est enceinte.

Il paraît que tu voyages constamment avec tes enfants. Ce n’est pas compliqué de combiner la vie personnelle à la vie artistique ?
Ce n’est pas ce qu’il y a de plus évident, mais je pense que c’est la meilleure chose à faire pour ne pas avoir à laisser les personnes que vous aimez le plus au monde derrière vous lorsque vous êtes sur la route. Si je ne le faisais pas, je passerais certainement à côté d’un certain nombre de moments inoubliables et ça finirait par me plomber le moral. Alors, oui, c’est compliqué, mais c’est pour la bonne cause. Et puis avoir sa famille en permanence à ses côtés, c’est tout de même une chance énorme.
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Ton album précédent, Shulamith, avait été nommé d’après le nom de la féministe Shulamith Firestone. United Crushers est aussi un disque engagé politiquement ?
Il est tout aussi engagé et politisé, mais je pense que j’ai réussi à l’ouvrir à d’autres sujets. En fin de compte, United Crushers est également très centré sur l’amour. Du coup, il est un peu partagé entre deux thèmes bien distincts, qui se confrontent et s’interconnectent constamment dans mes chansons. Personnellement, j’ai toujours suivi avec intérêt la politique et la façon dont le monde évolue incite forcément à se pencher davantage sur la question. C’est impossible d’ignorer les problèmes actuels ou de ne pas les aborder.

Ici, tu parles de féminisme, de gentifrication ou du sentiment d’isolation. Tu penses que ta musique est militante ?
Dans un sens, oui, même si je ne pense pas que mes compositions disent quoi penser et quoi suivre à ceux qui m’écoutent. Ce n’est pas le but de toute façon : je ne me prétends pas porte-parole d’une cause et je n’aimerais pas l’être. Si ma musique est militante, c’est donc principalement parce qu’elle transmet des émotions, parce qu’elle joue avec nos sens. Summer Please, par exemple, parle de la façon dont la violence a tendance à augmenter là où je vis durant l’été. D’autres titres, en revanche, parlent simplement d’amour et ça rejoint ce que je disais : j’ai l’impression d’être perpétuellement dans la confrontation avec mes sentiments et ça se ressent à chaque titre.

On a quand même l’impression que ta musique met en avant l’importance de la femme dans la société actuelle…
Si tu as cette impression, je pense que c’est uniquement parce que j’écris ce que je vois d’un point de vue féminin et que je suis la seule femme du groupe. Ça s’arrête là : personnellement, je n’ai jamais été confrontée à la discrimination. D’ailleurs, au sein de Poliça, tout est très équitable, chacun a un rôle bien précis et personne ne cherche à imposer ses idées aux autres. Et puis je ne pense pas être une réelle féministe. Tout comme je ne pense pas que l’égalité des genres soit le problème le plus essentiel à régler à l’heure actuelle.

Les prises de position de Beyoncé, Katy Perry ou Miley Cyrus, ça te fait rire ou ça te paraît crédible ?
Tous les jours, on entend des femmes prendre la parole pour la cause homosexuelle ou pour l’égalité homme/femme et c’est très encourageant, ça prouve que l’on est dans une époque où l’on peut encore se faire entendre. Mais je ne pense pas que l’on soit dans le féminisme concernant ces pop-stars. J’ai plus l’impression qu’il s’agit d’une stratégie, qu’elles se servent d’une certaine tendance pour réorienter leur carrière. Leur discours est souvent creux et la façon dont elles font mine de se jouer du système alors qu’elles le nourrissent est juste très drôle. On est loin des revendications des féministes.
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De ton côté, comment tu t’en sors au sein d’une industrie musicale majoritairement dominée par les hommes ?
Comme je te le disais, j’ai la chance n’avoir jamais été confrontée au sexisme depuis le début de ma carrière. Tout s’est toujours passé de façon très démocratique et je travaille depuis des années avec les mêmes personnes. Au sein de Poliça, on se fiche complètement de savoir qui est l’homme et qui est la femme : on travaille ensemble parce qu’on s’apprécie, c’est tout. Après, c’est vrai aussi que je connais certaines personnes qui y ont été confrontées, mais, encore une fois, je ne veux pas m’en faire la porte-parole. Ma musique est destinée à tous, et pas seulement à la cause féminine.

Ta timidité doit également te protéger de tout ça, finalement.
Sans doute. Si on ne me voit jamais après un concert, c’est uniquement parce que je suis trop nerveuse pour me confronter au public après ma performance. J’ai l’impression d’avoir déjà fait le maximum et je n’ai plus la force de surmonter mon stress.

La partie promotionnelle doit être un calvaire pour toi…
Je n’irais pas jusqu’à considérer ça comme une corvée, mais c’est toujours très inconfortable pour moi : tu vois bien, j’ai tendance à être embarrassée par tout ce que je peux dire et je n’arrive pas à fixer longtemps dans les yeux. Ce n’est pas du tout lié à toi ou à l’attitude d’autres journalistes, c’est juste que j’ai beaucoup de mal à parler de moi en tête à tête, à expliquer ce que renferment mes textes et ce que véhiculent ma musique. Je suis nettement plus à l’aise lorsqu’on parle de Poliça, mais je pense que c’est difficile pour tout le monde de parler de soi ! (Rires)

United Crushers, et particulièrement le titre Lime Habbit, est pourtant un disque très intime. Pourquoi réussis-tu à te livrer en musique et pas en interview ?
Pour moi, c’est très différent. La musique est depuis longtemps un moyen de communiquer avec ceux que j’aime, une façon de mettre en forme ce que je peux ressentir. En revanche, parler de choses intimes en tête-à-tête avec une personne que l’on ne connaît pas ou peu, c’est totalement autre chose. Ça m’intimide et je me sens moins libre.

Ça, c’est pour la partie promotionnelle. Mais est-ce qu’il y a une partie que tu trouves plus ennuyeuse qu’une autre pendant l’enregistrement ?
Je ne m’ennuie pas vraiment durant un enregistrement. En revanche, je peux te dire la partie la plus difficile si ça t’intéresse ?

Allez, parlons-en.
Là où je galère vraiment, c’est lorsqu’il faut retranscrire en musique les bonnes énergies que l’on ressent au plus profond de nous, lorsqu’il faut adapter en mélodie le sentiment que tu viens de ressentir. Quand on est en studio, c’est difficile de retranscrire tout ça sur l’instant.

L’album a été enregistré au Sonic Ranch Studios, où Animal Collective, At The Drive-In, Black Angels et Beach House ont également enregistré certains de leurs albums. Que peux-tu nous dire sur cet endroit ?
C’est un lieu vraiment différent de là d’où on vient. C’est près de la frontière du Mexique, c’est très grand et c’est une ferme où l’on avait chacun nos propres chambres. On était donc tranquille pour échanger, prendre notre temps et n’être qu’avec nous-mêmes. C’est sans doute cette tranquillité qui a permis à United Crushers d’être un album très autobiographique, et à moi de raconter toutes les histoires auxquelles j’ai pu être confrontée depuis Shulamith.

Raconter, c’est vite dit. La majorité de tes textes ont quand même la particularité d’être très difficiles à comprendre. Je crois que même certains journalistes anglais et américains t’ont déjà fait la remarque…
Peut-être que j’aime brouiller les pistes pour ne pas trop me dévoiler ! (Rires) Même moi, parfois, je mets du temps à comprendre où je veux en venir. Pas parce que j’écris n’importe quoi, mais parce que je me laisse porter par mes sentiments, par des mots qui, de premier abord, n’ont pas forcément de sens entre eux. Le fait d’être plutôt dans l’abstrait, je pense, est aussi une façon de ne pas trop se mettre en avant et de permettre aux auditeurs d’éventuellement se projeter et se reconnaître dans mes textes. Après, peut-être aussi que mon esprit est un peu trop embrouillé... (Rires)
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Je me suis toujours demandé si tu écrivais tes textes en ayant l’effet de l’Autotune en tête ou si tu faisais les deux en même temps ?
J’ai quand même beaucoup moins utilisé l’Autotune sur United Crushers que sur les précédents, et notamment sur le premier qui semble plus expérimental et radical que ce que l’on peut produire aujourd’hui. À présent, les albums de Poliça ressemblent nettement plus à ce que l’on peut proposer en live. Mais pour en revenir à ta question : en règle générale, ça vient après les mots. C’est une façon pour moi de les mettre en valeurs, de renforcer leur texture. C’est un outil mélodique, après tout.

Pour certains, c’est surtout un moyen de cacher quelques défaillances…
Justement, j’ai un peu de mal avec les artistes qui se servent de l’Autotune pour rendre un son ou une voix parfaite. Pour moi, c’est triché. Et puis c’est parfois inutile, comme lorsque Mary J. Blige s’en sert. Elle a une excellente voix et je trouve que ça n’apporte rien. De mon côté, je n’ai d’ailleurs jamais utilisé l’Autotune pour corriger certains sons ou pour améliorer ma voix. Selon moi, cet outil doit servir à renforcer la partie électronique de ma musique, si ma voix déraille tant pis. Je n’ai aucun problème avec les mauvaises notes ou les petites erreurs. La musique de Kurt Vile, par exemple, en est remplie et pourtant je l’adore.

Sur la pochette de United Crushers, on voit encore du sang, un peu comme si tu cherchais à perpétuer l’imagerie de Shulamith et du clip de Tiff. Tu es sanguinaire en fait ?
(Rires) Disons que j’ai grandi dans un environnement religieux et, dans ce genre d’environnement, le sang a quelque chose de significatif. Ça pourrait paraître effrayant, mais je le vois comme un élément protecteur. Et puis c’est peut-être lié au fait de donner naissance à quelqu’un. Tout à l’heure, tu me demandais si le fait d’être enceinte avait changé ma façon d’approcher la musique : enfanter est un acte tellement sanglant que ça m’a peut-être incité à me servir de cette image et à la détourner.

C’est peut-être lié également à ta passion pour les films d’horreurs ?
J’ai souvent comparé l’artwork de Give You The Ghost à celle d’un film d’horreur et j’ai beaucoup regardé Syriana pendant le tournage du clip de Tiff, donc c’est vrai que j’aime beaucoup ce genre de films. Cela dit, je ne pense pas les aimer autant que les films dark, comme Full Metal Jacket, Irréversible ou Nymphomaniac. Dans ce dernier, les scènes de sexe sont très sombres et ça dégage une imagerie que je trouve très intéressante. Mais bon, quitte à casser un mythe, je ne me limite pas à cette esthétique. Dernièrement, j’ai vu Bone Tomahawk, un western avec Kurt Russell, et j’ai pris une vraie claque.

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++ Leur dernier album, United Crushers, est sorti le 4 mars dernier. Ils passeront le 12 octobre 2016 au Trabendo.