The Coral a été créé il y a 20 ans. J’imagine que vous êtes fiers de cette longévité ?
James : Comment ne pas l’être, après tout ? Depuis 20 ans, on n’a jamais cessé d’évoluer, de grandir et on ne s’est jamais réellement arrêté. Je pense que ce serait le rêve de pas mal de groupes !

Il y a eu des moments plus importants que d’autres  ?
Nick : Il y a forcément eu la parution du premier album en 2002. C’était l’aboutissement de plusieurs années de recherches, de galères et de tous ces moments de doute propre à un groupe qui débute. Mais je pense que ce Distance Inbetween est la plus belle chose qui nous soit arrivée depuis longtemps. Ça nous a permis de nous retrouver tous ensemble et on a l’impression d’avoir vraiment évolué sur ce disque. On a bien entendu toujours l’impression de progresser, mais là, je trouve qu’il y a une vraie évolution dans notre son.
J. : Avant ce disque, on ne s’était jamais vraiment arrêté. Ça fait vingt ans qu’on enchaîne les concerts et les albums, et il fallait que l’on prenne un peu de recul par rapport à notre musique. Le fait qu’on n’ait pas sorti de véritable album depuis Butterfly House en 2010 nous a permis de réfléchir pour mieux repartir de l’avant.

J’ai l’impression que tous les groupes disent ça… En toute honnêteté, qu’est-ce qui différencie réellement Distance Inbetween de Butterfly House ?
N. : Butterfly House était sans doute un peu trop proche des précédents albums, on n’avait pas assez de recul sur ce que l’on faisait.
J. : Celui-ci est sans plus doute travaillé d’un point de vue textuel. J’ai essayé d’aborder des situations personnelles mais d’un point de vue universel, de façon à ce que tout le monde puisse s’y retrouver et y interpréter ce qu’il souhaite. Un peu comme lorsque vous vous penchez sur les textes de Ian Curtis (le chanteur de Joy Division, ndlr). Je pense qu’on explore aussi de nouvelles esthétiques musicalement. Il y a plus d’espaces entre les notes, l’album respire mieux.
N. : C’est peut-être lié au fait que nous ayons enregistré ce disque dans des conditions presque live. On faisait deux ou trois prises et on prenait la meilleure. Ça allait assez vite et ça nous permettait d’avoir une énergie différente des précédents disques.
J. : On s’est aussi éclaté avec le dernier morceau, End Credits, qui conclut notre disque à la manière d’un film de kung-fu : dans le grand n’importe quoi, en laissant uniquement les instruments branchés. On trouve que trop d’albums se ressemblent à l’heure actuelle et on trouvait ça marrant de le conclure ainsi.

Même si on sent une évolution, on perçoit quand même un lien évident avec vos précédents efforts, vous ne trouvez pas ? Vous n’avez pas peur qu’on finisse par vous le reprocher ?
J. : Non parce qu’on est très attaché au format pop.
N. : C’est presque comme une manière de vivre : on essaye en permanence de mettre toutes nos idées dans ce format.
J. : On écoute beaucoup de krautrock ou de musiques plus abstraites, mais on a besoin d’une certaine évidence mélodique. C’est dans notre ADN.
The Coral - Photos - pic3.jpg - Dom Foster
Vous n’avez jamais eu la sensation de faire l’éloge du passé ?
N. : Non, parce qu’on n’imite aucun groupe qui nous précède. On suit notre propre voie avec les outils de notre époque et avec un son que je trouve plutôt actuel.
J. : On peut être original en jouant de la musique vieille de plus de 50 ans. Jack White le fait très bien avec le blues. Les Strokes ont beau jouer du rock, ils n’en restent pas moins les Strokes, avec toute l’imagerie qu’il peut y avoir derrière leur musique.

Même si vous avez une longue carrière et un soutien presque infaillible des médias, vous n’avez jamais goûté au succès populaire… Vous avez fait une croix là-dessus ?
J. : C’est surtout qu’on s’en fiche. On n’a jamais joué le jeu de l’industrie et, forcément, cette attitude n’aide pas à conquérir les masses. Après, c’est vrai qu’on n’a peut-être pas exploité tout le potentiel populaire de notre musique, mais ça n’a jamais empêché les gens de venir à nos concerts… Ce n’est donc pas ça qui va me déprimer. Je pense simplement qu’on n’est pas de ces groupes qui connaissent une grande carrière médiatique.
N. : À part à nos débuts, on n’a jamais vraiment joué leur jeu non plus. On fait des interviews, mais ça ne va pas plus loin. Sans doute parce qu’on est assez méfiant et qu’on se méfie des conséquences inhérentes à une renommée médiatique, même si je pense que c’est surtout lié au fait que nous préférons nous focaliser sur notre musique.
J. : De toute façon, nous ne sommes jamais invités aux soirées organisées par les labels ou les mecs de l’industrie ! (Rires)

Dans ce cas, j’imagine que vous ne lisez même plus les chroniques ou les articles sur vos différents albums ?
J. : Tu as raison ! (Rires) Je ne remets pas en cause le travail des journalistes en disant ça - certains parviennent vraiment à saisir notre son, mais je n’en ai plus rien à faire. Cette façon de mettre des notes à un disque, ça me rappelle tellement l’école que je ne préfère même pas y jeter un œil.
N. : Il faut aussi rappeler qu’une grande partie de la critique journalistique est passée à côté de certains groupes au moment de leur sortie. Ils étaient peu nombreux à soutenir les Stone Roses ou Public Enemy au croisement des années 80 et 90... Tu imagines si ces groupes avaient prêté attention à ce que l’on disait d’eux ?

La plupart des musiciens deviennent blasés en vieillissants. Vous avez du mal à rester fans ?
J. : Non, je suis peut-être plus curieux de nouvelles musiques que je ne l’ai jamais été. Quand j’écoute les Black Angels ou Moon Duo, je peux te dire que je suis tout excité.
N. : Il y a aussi le dernier Kendrick Lamar. C’est plutôt facile de rester fan de musique lorsqu’on entend des albums pareils.
J. : Taylor Swift est également une très bonne songwriter selon moi. Tous ces artistes qui se moquent des barrières entre mainstream et underground et qui sont bons tout en innovant m’intéressent beaucoup.

Vous avez cité Kendrick Lamar et Public Enemy. Vous écoutez beaucoup de hip-hop au sein du groupe ?
J. : Oui, et ça a toujours été le cas. Public Enemy fait partie de mes groupes préférés et Chuck D fait indéniablement partie des meilleurs lyricists de l’histoire de la musique. Quand j’écoute des albums comme It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back ou Fear of a Black Planet, je peux non seulement comprendre le monde tel qu’il est, mais je peux aussi remonter à l’origine de la musique moderne en faisant des parallèles avec Muddy Waters. Pour moi, il y a une énergie similaire chez ces deux artistes. Tout ça fait partie d’un même monde.

Si tout fait partie du même monde, comment vous jugez l’évolution du hip-hop, de Public Enemy à Kendrick Lamar ?
N. : Disons qu’il a commencé au sommet, qu’il s’est un peu écroulé au début des années 2000 et qu’il recommence à tutoyer les hauteurs depuis l’arrivée de Kendrick Lamar et de toute une nouvelle génération de rappeurs.
J. : Je ne dirais pas que le hip-hop se soit écroulé au début des années 2000. À cette époque, il y avait quand même des artistes comme MF Doom. La seule différence, c’est que Kendrick Lamar parvient à combiner l’underground et le mainstream, à toucher la masse et ceux qui n’aiment pas le hip-hop tout en ayant une démarche artistique et novatrice.
N. : C’est bon de savoir que le hip-hop soit resté une musique engagée.
J. : La seule différence, en dehors d’une évolution stylistique évidente, c’est que le hip-hop me semble beaucoup plus individuel aujourd’hui. Avant, il y avait des crews comme Public Enemy, Run-D.M.C., Beastie Boys ou le Wu-Tang. Ça transmettait des valeurs communautaires, ça véhiculait une certaine énergie. Aujourd’hui, ça me paraît plus solitaire.

Pour revenir à votre disque, celui-ci a une nouvelle fois été enregistré à Liverpool. Ça reste un bon spot pour le rock en 2016 ?
J. : Ça l’est toujours, bien sûr ! De notre côté, nous nous sentons libres de faire ce que nous voulons là-bas. On peut travailler la nuit si on en ressent le besoin.

La rivalité avec Manchester est toujours d’actualité ?
N. : Je ne sais même pas si ça a un jour été le cas. Bien sûr, il y a une grosse rivalité entre les deux villes d’un point de vue sportif, mais je ne ressens pas la même chose d’un point de vue musical, même si, bizarrement, Manchester et Liverpool n’ont jamais été au top au même moment.
J. : Et puis à part Oasis, Manchester a toujours été derrière nous ! (Rires)

Pour terminer, puisque votre album se nomme Distance Inbetween, pouvez-vous me dire ce qui vous sépare, selon vous, de la nouvelle génération de musiciens de Liverpool ?
N. : La différence, c’est que comme toutes les autres villes du monde, la ville s’est clairement ouverte à d’autres styles musicaux. Longtemps, Liverpool s’est contentée d’être une ville pop ou rock. Aujourd’hui, il y a des groupes de hip-hop un peu partout et une grande partie des soirées organisées dans le centre diffusent de l’électro.

Et de l’ancienne génération (Beatles, Zutons, Echo & The Bunnymen), qu’est-ce qui vous sépare dans ce cas ?
N.
: Internet, tout simplement. Rien n’est plus pareil depuis l’émergence du web. Il y avait le monde avant Internet, et il y a le nôtre.

++ Retrouvez The Coral sur leur site officiel, leur page Facebook, leur compte Twitter et leur chaîne YouTube.
++ Leur dernier album, Distance Inbetween, est sorti le 4 mars dernier. A Paris, ils seront sur scène le 6 avril au Trianon.