Une question que je voulais poser à un boss de festival depuis longtemps : faut-il condamner à mort les gens qui disent «festoche» ?
Joran Le Corre : Je propose qu'on les pende par les couilles. Au bureau, ce mot est banni.

J'ai retrouvé un article du Télégramme qui annonçait en 1998 le premier festival Panoramas. Joran, pour débuter cette interview, peux-tu me parler de cette époque héroïque ?
Joran : Au départ Panoramas, c'est 4 copains : Eddy et Lionel dit «les frères Pierres» et moi et un autre mec qui est parti depuis. L'idée qui vient d'Eddy et Lionel était de faire venir à Morlaix le concept des Bars en trans, c'est-à-dire de faire un festival qui permette de voir la jeune création locale. Pour cette première édition, l'entrée était à 10 francs, ça durait 3 jours et il y avait 9 groupes repartis sur 3 bars. Ça a fait un gros carton, on a été complets sur tous les concerts. L'année d'après, les groupes ne venaient plus de Morlaix mais de la région entière, puis les années suivante de France, d'Angleterre, de Suisse, de Belgique, bref, ça s'est internationalisé.
PHOTO1retoucheMorlaix, sympathique petit bourgade du Finistère.

Est-il vrai que ce festival est né d'une free party foirée ?
Joran : Exact. Cette free party s'appelait WART 00. On voulait faire ça dans une friche industrielle mais la préfecture nous a empêché d'organiser la teuf, car nous n'étions pas assez structurés. Suite à ça on a crée une asso dont le nom dérive de cette soirée avortée : Wart (contraction de War for Art qui signifie "verrue" en anglais, ndlr).

Erwan, tu te souviens de ta première venue au Panoramas ?
Erwan Perron : Oula, je ne me rappelle plus du tout en quelle année c'était...
Joran : C'est pas l'année où il y avait Tellier ?
Erwan : Ah si, c'est ça. Il y avait Sébastien Tellier et Danton Eeprom au Coatelan. Je suis d'ailleurs tout de suite tombé amoureux de ce petit club installé là, en plein milieu de la campagne (le Coatelan est l'un des «points chauds» lors du festival, ndlr). Ce que je retiens surtout, c'est que tout se déroule dans un petit bled breton et que tout le monde est dans un état d'esprit «détente». En tant que journaliste, ça m'avait permis de faire la couv' du Télérama Sortir avec Danton Eeprom. À l'époque, il n'était pas archi connu, je me souviens qu'il faisait des lives techno avec sa guitare...
PHOTO2PHOTO3Voir le Coetelan et mourir (Panoramas 2015)

À partir de quel moment ce petit festival sans prétention est-il devenu quelque chose de plus conséquent ?
Joran : Il y en a eu plusieurs. Par exemple, celui où on est passé du centre-ville où l'on faisait les entrées à 10 francs au Parc des Expos. La première tête d'affiche que l'on avait faite à l'époque, c'était Rinôçérôse, on les avait d'ailleurs payés hyper-cher. Un autre moment clef, c'est lorsque l'on a créé un camping alors que l'on est un festival dit «printanier». Et en Bretagne, au printemps, c'est l'hiver. Pourtant, dès la première année, il a affiché complet. Là, on s'est dit qu'on tenait un truc parce qu'on arrivait à fidéliser le public sur plusieurs soirs. Pour mémoire, cette année, on attend plus de 6000 campeurs.

Le nom du festival «Panoramas» vient de la volonté d'offrir une photographie à un instant T de la création musicale actuelle. Comment vous situez-vous par rapport à des entités plus homogènes et «pointues» comme votre voisin Astropolis ?
Joran : Astropolis est ce qu'on pourrait appeler un «vrai» festival techno. Panoramas est effectivement plus large, on n'a pas eu peur de faire jouer Tchami qui fait une house commerciale qui cartonne en ce moment ou des choses plus cheesy comme Goldfish ou Bakermat.  On peut se permettre ça parce que pour moi, Panoramas, c'est se dire que la musique électronique ne se limite pas à Macéo Plex, Seth Troxler ou Richie Hawtin. On se fout de ce que certains programmateurs élitistes pourraient appeler des «écarts de goût». C'est justement le fait d'être musicalement décomplexés qui nous permet de présenter des nouvelles scènes, comme la scène hollandaise qui symbolise le retour d'une techno plus «dure». On ne se voilera jamais la face par rapport aux goûts de la jeunesse. Et ce n'est pas pour rien que Panoramas est le festival qui a le plus jeune public de France.
Erwan :  Oui, au Panoramas, il y a de la découverte qui n'est pas la même qu'à Astropolis, et moi, en tant que journaliste musical, je sais que je vais pouvoir faire mon marché et me remettre à niveau sur plein d'artistes. Il y a des choses EDM que je n'aime pas nécessairement mais que les jeunes écoutent, des choses plus pointues aussi. Ça m'offre vraiment la possibilité de voir sur scène des mecs dont je reçois les CD's toute l'année. Et malheureusement, ces mecs-là, je ne les verrais pas à Paris. Pour être précis, je pense à une certaine scène anglaise dont Vandal fait partie. Le mec remplit des salles en faisant des sons plutôt hardcore, forcément, ça m'interpelle.
PHOTO4PHOTO5PHOTO6Coucou Laurent Garnier (Panoramas 2015)

Est-il vrai que l'on commence seulement à gagner de l'argent au bout de plusieurs années quand on organise un festival ?
Joran : Oui, c'est très dur de se faire des thunes car on s'auto-finance à 96%. Chaque année, le risque est énorme, on remet tout en cause. On est dans une petite ville qui n'a pas de fric, dans une région ultra-sollicitée au niveau des festivals, l'argent, faut vraiment qu'on le trouve nous-mêmes avec la billetterie, la recette du bar, les sponsors, etc. Et puis à côté de cette activité d'organisateur de festival, on est aussi tourneur. Mais dis-toi qu'en faisant ce métier-là, tu ne vas pas TRÈS bien gagner ta vie. En gros, nous, il nous aura fallu 10 ans pour être rentable.
PHOTO7retoucheJoran en plein séance de merch' (épaulé par Erwan)

Venons-en à votre région d'amour, la Bretagne. Celle-ci fournit un nombre impressionnant de festivals (les Vieilles Charrues, les Trans Musicales de Rennes, Astropolis, etc.). Peut-on parler d'une exception bretonne et si oui, comment expliquez-vous cette exception ?
Erwan : En Bretagne, il y a un vraiment un truc spécial, une façon de penser et de faire «à l'anglaise» : tu trouves un hangar, une grange, un local de réparation à bateau, un château désaffecté, une salle municipale, tu traces tout droit, t'en as rien à foutre des conditions pourries, ce qu'il faut c'est avoir des artistes qui tiennent la route et du public. Tout le reste vient après. Dire « on ne fait rien » parce qu'on n'a pas les thunes de l'État, c'est de la pure facilité. Le public est pareil, il est dans le même état d'esprit. Dans les années 80 pour financer les concerts punk en Bretagne, on devenait potes avec le paysan du coin et on organisait des loto-bouse : sur un bout de pré, on pariait là où la vache allait poser sa bouse. C'est comme ça qu'on ramenait des thunes. Tout le monde participait à ça, y compris les vieux. L'année dernière, au Panoramas, il y avait une nana qui devait avoir mon âge (48 ans, ndlr) et qui me disait que c'était bien que les jeunes s'amusent. En Bretagne y'a ça, y'a ce côté «les jeunes s'amusent», les jeunes, les vieux, tout le monde se met à l'aise.
Joran : Il y a aussi l'énergie bénévole. Beaucoup de festivals tiennent en Bretagne grâce à cette énergie, les gens s'investissent pour que ça se passe dans leur région. Vraiment, tu ne peux pas faire un festival d'envergure si tu n'as pas cette armée de bénévoles.

Il y a aussi un rapport très étroit entre la Bretagne et la techno...
Erwan : Il y a clairement une vieille histoire entre les deux. Par exemple en 1992, j'ai vu tout le staff d'Underground Resistance jouer aux Trans Musicales de Rennes. Quand on pense que 2 ans et demi auparavant, ils venaient juste de monter leur label et que le mot «techno» est apparu en 1988, on peut dire que la connexion a été assez précoce. On peut re-citer aussi Astropolis qui a été crée en 1995 ou encore Nördik Impakt à Caen, avec son organisation typique des raves :  plusieurs salles, une hardcore, une plus house, l'autre plus ambient, etc...  Bref, ici, il y a toujours eu tout un maillage de rassemblements techno, et on peut ajouter à cela l'explosion des free-party à la fin des années 90. Et c'est très surprenant que malgré ce maillage très important, le Pano qui se situe dans un petit bled de 14 000 habitants arrive à faire rentrer 27 000 personnes. Une autre région que la Bretagne ne permettrait sûrement pas ça.
PHOTO8DJ set d'Erwan Perron (Panoramas 2015)

Bon, ce n'est donc pas un cliché de dire que le Breton est fêtard.
Joran : Oui, le Breton est fêtard mais le Breton n'a aussi pas peur de prendre sa voiture pour faire des bornes. Certains week-ends quand on allait en free, on pouvait faire 200 kilomètres dans la région pour aller s'éclater pendant 2 jours.
Erwan : Oui, et puis il y a cette notion de tolérance aussi. Moi, je ne suis pas croyant, mais ça m'arrivait d'aller à des Pardons catholiques habillé en punk, ça ne posait aucun problème à personne. Voilà, on va aller à un Pardon catholique comme à une fête de la mer ou à une free-party. On se mélange, on s'en fout.
Joran : J'ai longtemps fait des fest-noz avec des potes qui étaient à fond de musique celtique, je n'ai jamais été un grand fan de cette musique, mais rien que pour l'ambiance, c'était des moments mémorables. Quand il y a eu le renouveau du fest-noz il y a 15/20 ans, c'était assez incroyable de voir que chaque week-end, les jeunes se retrouvaient entre 2 et 3000 pour aller danser sur de la cornemuse.
Erwan : Oui, et puis maintenant, les fest-noz de la tradition celtique s'inspirent de la techno. C'est presque des vraies rave parties, y'a 4000 personnes qui dansent en ligne.
PHOTO9Les fest-noz, plus gros dancefloors de Bretagne.

Revenons-en au Panoramas. Vu de Paris, on parle souvent du Pano comme d'une immense beuverie de jeunes déguisés en Pokémons. Comment prenez-vous ce cliché ?
Joran : C'est putain de réducteur. Après, si tu veux que les gens réduisent Pano à deux mecs bourrés déguisés en banane, qu'ils gardent ça en tête, je leur pisse à la raie et je les emmerde. Ne pas voir plus loin que ça, ça m'énerve ! C'est tellement autre chose que ça, on a une énergie de dingue, un public super jeune qui est tellement à fond. La caricature et le cynisme, ça ne mène jamais très loin.
Erwan : C'est du racisme anti-Breton ! (Rires)

Joran, en parallèle du Panoramas, tu gères aussi donc Wart, une agence de booking au catalogue plutôt bien fourni. Tu t'occupes de et tu pousses à fond Salut C'est Cool. Que réponds-tu à ceux qui voient ce groupe comme le symbole WTFquesque du néant de la culture internet ?
Joran : Je ne suis pas d'accord du tout. Tu ne peux pas cracher sur un groupe indépendant (même si on a signé chez Barclays, ndlr). Ils font leur musique eux-mêmes, leurs clips eux-mêmes, ils fédèrent un public complètement délirant, c'est blindé partout en Province, au Québec, en Suisse, en Belgique, bref, dans tous les pays francophones parce que Salut C'est Cool sortent essentiellement des hymnes techno en français. Tous les festivals qui ont craché sur eux il y a deux ans les programment maintenant. Le public les demande ! Et puis sur scène ça défonce, on ne peut pas dire que c'est de la merde ! Faut arrêter ! Quand je vois le dernier truc de M83, qu'est-ce qu'il fait comme clip ? Un Yorkshire dans l'espace ! Si on n'y trouve pas une influence Salut C'est Cool, DIY, bricolé, dadaïste, foutraque... Salut C'est Cool, c'est en train de se foutre partout ! Et puis Salut C'est Cool, il m'ont permis de découvrir Flavien Berger qui faisait leur première partie, Jacques, Ceephax Acid Crew, bref, des artistes hors-normes. Ces mecs sont hyper-ouverts, hyper-gentils, avec une sincérité dans leur musique qui est désarmante.
Erwan : Moi je pense que Salut Cest Cool, c'est de la merde, C'est un peu de la non-musique. Mais je crois aussi que si j'avais 18 ans aujourd'hui, ça m'aurait sûrement plu. À 18 piges, j'écoutais Ludwig Von 88, les Béru, etc., musicalement, ce n'était pas tellement mieux. Finalement, c'est très bien qu'un groupe comme Salut C'est Cool ne plaise pas à un vieux de 48 ans qui bosse à Télérama.
PHOTO10PHOTO11PHOTO12Salut, c'était cool (Panoramas 2015)

À la minute même où le festival sera fini, qu'est-ce que vous ferez ?
Joran : Boire une bière avec mes copains. Et je ferai un gros after à la maison, c'est sûr.
Erwan : Je vais faire comme d'habitude : essayer de ne pas louper mon train.
PHOTO13Oui, oui...

++ Le Panoramas festival se déroulera du 25 au 27 mars dans le Pays de Morlaix. Plus d'infos ici.