Lorsque tu as composé Asiatisch, qui avait un concept hyper-fort, tu réfutais souvent l’idée que tu l’avais écrit d’après un concept. La musique vient d’abord, ensuite un concept relie l’ensemble. Brute a tellement l’air d’une B.O. pour la “dystopie dans laquelle nous vivons tous” que je me demande si le concept n’est pas venu en premier cette fois-ci.

Fatima Al Qadiri : Cette fois-ci, le concept est arrivé à mi-chemin. Tu sais, quand je compose, d’ordinaire, j’éteins mon ordinateur avant de me mettre à improviser. Je ne supporte pas que le processus soit pollué par des pensées, ça biaiserait ma manière de travailler. Je me dirais « oh je devrais faire ci ou ça » etc. Je ne travaille pas de cette façon. À moins que quelqu’un ne me commissionne pour une œuvre spécifique, ce qui est un boulot totalement différent. Lorsque j’ai composé Brute, j’étais dans un état d’esprit épouvantable. J’étais blessée durant tout un mois, je ne pouvais pas sortir de chez moi donc je passais mon temps sur Twitter, j’étais inondée par les infos… et donc, je baignais dans un mélange d’inaptitude physique et de piètre état psychique. Je ne sais pas si tu as déjà été forcé de ne pas marcher pendant un mois mais ça finit par te rendre dingue ! Du coup, je lisais les news et d’un seul coup ça m’a frappé : j’avais déjà composé quatre titres et je me suis rendu compte quel était le motif unissant tous les titres. Et ce qu’allait être le reste de l’album. Mais je n’ai jamais commencé un enregistrement en sachant ce qu’allait être l’album ou son sujet. 

 

Parce que l’album est tellement anxieux… (elle rit et rebondit, ndlr)
Oui ! C’est le moins que l’on puisse dire, l’album est traversé par l’anxiété. L’anxiété physique, mentale, spirituelle… C’est pour ça que je parle de désespoir sur le communiqué de presse, je voulais être certaine que l’on perçoive la violence que j’ai ressentie à ce moment précis. En enregistrant l’album, je me sentais violentée. Je voyais quotidiennement des vidéos de gens être brutalisés. Sur différents réseaux sociaux, je suis des activistes aux États-Unis et j’assistais sans cesse à des tentatives crapuleuses du gouvernement de discréditer leur travail. Entre ça et mon état physique, j’étais en lutte perpétuelle avec cette impitoyable anxiété ! (Rires)

Est-ce que tu vis toujours sur le sol américain ?
J’y vivais, mais plus maintenant.  

Parce que je me demandais si le fait d’être « dans le ventre de la bête » était une source d’inspiration pour toi.
Non… Je ne vis plus aux États-Unis depuis deux ans. Je n’y étais déjà plus lorsque les premiers mouvements ont commencé sur place. Je crois que le décès de Trayvon Martin a marqué le début de la couverture média massive des brutalités policières et des relais énormes sur les réseaux sociaux. Tous les événements après celui-ci ont provoqué des soulèvements toujours plus importants. C’est sans équivoque des problèmes présents bien avant ce drame, mais les médias n’ont daigné s’en soucier que lorsqu’ils ont vu quel attrait populaire la question commençait à susciter. Avant, les médias relataient ce genre d’affaires une fois tous les dix mois. Il fallait quelque chose de la taille des émeutes de L.A. par exemple, dans les 90’s, pour que les médias se penchent sur les injustices sociales ou raciales. C’est complétement différent aujourd’hui. On peut se passer des médias pour relayer les infos. On a une génération de « citoyens-reporters », l’info peut être transmise. Et la brutalité ne peut plus être dissimulée comme elle l’a été par le passé. Les départements de police pourront toujours établir un rapport déclarant ce qu’ils veulent, on a tous vu les vidéos. Personne n’est dupe.

Tu as toujours été très impliquée dans diverses causes et ce que tu produis te ressemble. Est-ce que tu te considères pour autant comme une « artiste engagée » ?
Ho non, non… Je considère que pour être un activiste, tu dois vraiment agir. T’impliquer dans des causes. Je me vois plus comme une storyteller, quelqu’un qui raconte des histoires oubliées. Je crois que c’est ce qui unit la majeure partie de mon travail. Les histoires oubliées. Et je pense que ça va encore plus loin avec Brute. Il ne s’agit même plus d’une histoire oubliée mais d’une histoire effacée. Elle est effacée par une machine de communication très savante et efficace. Grâce à elle, le droit de manifester est une illusion. Elle nous entretient dans la croyance que c’est un droit que l’on détient. Dans les faits, c’est faux.  
artwork-bruteC’est vrai que le droit de se rassembler et de manifester est souvent le premier droit touché et/ou réprimé. En France, l’interdiction de manifester durant les premières semaines de l’état d’urgence a même fait l’objet… d’une manifestation.
C’est vrai, je m'en souviens. En Espagne, les manifestations sont devenues illégales. C’est aussi le cas aux États-Unis mais ça n’est pas explicitement déclaré : après le 11 septembre, ça a été l’occasion de passer sans encombre le Patriot Act qui autorise l’hyper-surveillance de la population et a retiré beaucoup de droits aux citoyens. Je ne sais pas si ça été le cas en France mais je vois une corrélation claire entre les actes terroristes et un retrait de droits fondamentaux en réponse.

Dans la foulée des attentats de janvier 2015, une loi sur le renseignement a été votée, on en a beaucoup parlé comme d’un Patriot Act à la Française.
Comment vous sentez-vous par rapport à ça ? Vous en parlez ?

On en a parlé un temps puis le bruit s’est dissipé. Mais la question des « lois liberticides » revient régulièrement, cela dit. Et les manifestations ne sont plus interdites, à quelques exceptions près.
Quand on retire le droit de manifester, cela instaure une sorte de loi martiale. Le couvre-feu en est un symbole. Ce qui est dramatique en interdisant de manifester après une attaque terroriste – et c’est en ça que je parle de machine de communication très puissante  - c’est que l’on finit par placer le manifestant et le terroriste dans le même espace. Ce qui est abominablement faux. Le premier des droits est quand même de marcher dans la rue pour exprimer son désaccord. Quand tu retires un droit au nom de la sécurité - ce qui se passe avec l’information, la surveillance ou l’espace physique et public – il est aberrant de voir qu’une partie de la population puisse le tolérer. Tu vois ?

 

Absolument. Et tu n’as pas le sentiment que paradoxalement, dans le monde, lorsque d’un côté on attaque progressivement le droit de manifester, de l’autre on manifeste de plus en plus ?
Non. Les manifestations ont toujours été là. Elles ne disparaissent jamais, elles sont simplement plus couvertes, relayées qu’avant. On est plus au courant de ce qui se passe grâce aux réseaux sociaux, ils autorisent une couverture plus vaste et juste des événements. De ma perspective, les mouvements n’ont pas changés, c’est la manière dont on en parle qui a  changé.

Brute semble être coincé à un moment très précis entre guerre et paix, à un instant où tout semble fragile, tout peut exploser. C’est le sentiment que tu avais en enregistrant ? Que tout peut exploser ?
J’ai l’impression que c’est un sujet que j’attendais depuis longtemps. Ça fait un moment que je voulais l’explorer et j’avais le sentiment que je n’en avais pas le droit. Puis sont intervenus différents événements dans le monde ; ils se sont alignés avec mon état d’esprit sur le moment et… c’est sorti comme c’est sorti. J’ai l’impression d’avoir grandi en étant jalouse des droits occidentaux. Surtout de la liberté de circulation. La liberté de circulation est un droit fantastique et il n’est pas assez discuté. Le droit de circuler dans l’espace public. Le droit de traverser les frontières, de passer d’un pays à l’autre. Même de circuler au sein de ton propre pays. Il me semble que c’est un droit que les Occidentaux n’apprécient pas à sa juste valeur. Et maintenant, il est de plus en plus confisqué par les États. Aux États-Unis, ça n’est pas un droit garanti. Si une manifestation ne gêne pas le gouvernement ou partage les mêmes vues, il laisse faire. Si c’est une manifestation contre le gouvernement, neuf fois sur dix, l’évènement sera bouclé dans l’heure par la police. Déjà parce que la manifestation interrompt le capitalisme ! (Rires) C’est vrai. On n’en parle jamais assez sous cet aspect, mais les manifestations gênent le commerce. Et notre mode de vie néolibéral n’autorisera jamais ça. C’est incroyablement cynique mais c’est une triste réalité. Et quand bien même l’Europe observe silencieusement ce qu’a engendré le Patriot Act, aucune leçon n’a été tirée. Notamment quant à ses conséquences sur la liberté de mouvement. Tu es totalement vaincu par le terrorisme quand en conséquence, tu dérobes les citoyens de leurs droits.
fatima-artworkJe reviens sur cette idée de manifestation comme gêne à la bonne marche du commerce. On a normalisé le néolibéralisme presque comme modèle naturel de société. C’est assez terrible de voir que toute autre proposition est considérée comme une « alternative »... (Fatima, rebondit, ndlr)
Mais absolument ! On vit une guerre sémantique avant toute chose. Une guerre des mots. La machine de communication, encore une fois. On appelait ça de la propagande autrefois ; aujourd’hui on parle de « relations publiques ». Même ce terme a été nettoyé, mais on désigne toujours la même chose. C’est une activité empoisonnée. Ça peut rendre presque les génocides acceptables lorsqu’on en parle comme « dommages collatéraux ». C’est une guerre sémantique qui existe depuis des lustres. Depuis la créations des relations publiques dans les années 20 ou 30. Le mot qui relie tout ce dont nous parlons à l’album, c’est son titre : Brute. Il y a un mot, aujourd’hui, utilisé pour décrire les manifestants et/ou les Noirs qui revient souvent : thugs. C’est le nouveau « n-word ». Tu ne peux pas dire le « n-word » à la télé. Mais tu peux dire thugs. Et c’est un mot qui détient une charge profondément raciste. Et c’est pour ça que je voulais utiliser le terme Brute comme titre. Brute, c’est cet officier de police qui a franchi le pas de la sauvagerie. Qui a perdu toute empathie pour l’être humain. C’est une réaction à thug qui est ce terme horriblement raciste, utilisé en toute impunité dans le langage courant.

Dans le communiqué, tu expliques le choix du titre Brute en revenant à sa racine latine, qui signifie « stupidité ». Est-ce qu’il y a une intention de prédire un avenir proche où règne la crétinerie ?
Ce que tu dis me fait penser à Idiocracy. Néanmoins je ne pense pas que l’être humain se dirige dans cette voie. Mais je pense à cette scène du film où les policiers agissent sans réfléchir aux conséquences de leurs actes. Ils ne font que suivre les ordres. Et… comment dire ? Les révolutions n’arrivent que lorsque l’armée se joint à la population, pas vrai ? Et c’est à ce moment précis que les forces de l’ordre se réveillent. Lorsqu’elles arrêtent d’obéir aux ordres aveuglément, idiotement. Et, je crois que c’est ce que j’essaie d’insinuer en revenant à la racine latine de Brute, l’individu obéissant aveuglement aux ordres. Et ce moment où ils se libèrent des ordres, où ils rejoignent la population, c’est ce moment où ils font partie de la population. Ils sont à nouveau la population. Ils souffrent des mêmes problèmes. C’est aussi une notion historique. C’est ce qui s’est produit durant le Printemps arabe en Égypte, le peuple comme l’armée souffrait de Moubarak. Puis Al-Sissi a pris les commandes du pays et maintenant, c’est une dictature militaire. Pareil concernant la police. Partout dans le monde, elle se militarise. Il n’y pas si longtemps j’étais à Paris pour un concert et je voyais les policiers en tenue, avec leur mitraillettes, je les trouvais terrifiants. Au final, je dois avouer que c’est cette vision-là qui me faisait ne pas me sentir en sécurité. Ça ne fait qu’exacerber l’anxiété. Et cette création de la peur au sein de la population, c’est très puissant pour un gouvernement. Et rien n’est plus terrifiant que de voir des types avec des mitraillettes dans la rue ! (Rires)  

 

Dans une ancienne interview, tu disais que la musique est une échappatoire. Etant donné l’ancrage dans le réel qu’a cet album, c’est toujours le cas ?
Bien entendu. La musique est la fuite ultime. Sans même bouger, en l’écoutant tu peux fantasmer, rêvasser, t’échapper. Aussi quand tu danses, tu échappes à ton propre corps. J’avais lu cette histoire, je ne me souviens plus où mais elle relatait cette ville assiégée, sujette aux bombardements et les gens ont commencé à danser. Ils ont dansé pour ne pas perdre la tête face à la peur. Si tu peux écouter de la musique et te mettre à danser au milieu d’une zone en bombardement, ça te montre le pouvoir de la musique ! Mais d'une certaine façon, ta question fait sens. Même en cherchant à y échapper, la réalité me poursuit. Il n’y a pas d’imaginaire dans cet album. Ça n’est que de la réalité. Ça se reflète aussi dans les titres des morceaux, très arides, très durs. Comme le mot français « oubliettes ». Ce sont les prisons médiévales, tu dois le savoir. Je ne sais pas combien de Français connaissent parfaitement le sens du terme mais j’aime énormément le double sens du mot. J’aime l’idée d’être mis en prison et complètement oublié. D’être séparé dans l’espace et dans la mémoire. Spécialement dans le temps. Tu es pris dans ce système où le temps est dénué de fonction et de sens.

L’artwork de l’album est hyper-fort. C’est une œuvre de Josh Kline qui a été retravaillée par Babak Radboy. Elle colle tellement bien à l’album qu’on dirait que tu l’avais devant les yeux pendant que tu enregistrais. L’œuvre t’a inspirée ou c’est un hasard parfait ?
Fatima : Alors c’est un pur hasard mais ça m’a beaucoup inspiré aussi. J’ai eu beaucoup de chances de la voir, j’étais arrivée à NYC la veille de la clôture de l’exposition. Et j’ai été très émue par cette œuvre. Même le titre a quelque chose de beaucoup trop grandiloquent et amusant, elle s’appelle Freedom ! (Rires) C’est quelque chose que j’aime beaucoup chez Josh : ses titres ne sont jamais très « artistiques », tu n’as pas à deviser dessus pendant trente minutes pour être certain d’avoir saisi l’œuvre. On y trouve une grande part de dérision, j’aime ça. Donc toute son installation m’a beaucoup touchée et j’y pense régulièrement. Mais l’artwork est arrivé bien après l’enregistrement, c’est un heureux hasard. Beaucoup de gens me parlent de l’innocence de ces sculptures-là. À cause des larmes qu'elles ont dans leurs yeux, le public leur accorde trop d’humanité. Moi, au contraire, je les vois comme des monstres - j’ai l’impression qu’ils viennent de tuer quelque chose, qu'ils le réalisent et que ça les rend fous. C’est ça l’expression faciale que je lis en elles ! (Rires) C’est ce que j’appellerais une « fresh-kill face », tu vois ? (Rires
20150406-_MG_07291-720x1024"Po-Po", installation de Josh Kline au Modern Art Oxford, 2015

Mais la sculpture en question a une expression enfantine. On dirait un Teletubbies.
Oui, oui. Mais il a dépassé cette frontière d’empathie pour devenir un monstre. Ce sentiment, on en fait des livres, des films, des albums : comment un être humain peut-il franchir cette ligne ? C'est une grande question. Si tu regardes la sculpture originale, on n'y trouve pas le regard que Babak lui a donné. Il l’a rendu si bestial... comme s’il venait d’être trouvé dans les bois.

Justement, ce personnage est comme le grime. C’est une matière première à la fois hyper-innocente et menaçante. C’est pour ce paradoxe que tu l’aimes autant ?
Alors, je ne dirais pas que ma musique est grime ; je dirais plutôt qu’elle en est inspirée. Je fais très attention à l’utilisation des termes de ce genre. Le grime a quelque chose de vraiment enfantin dans ses sonorités, de profondément innocent. Et à la fois, il contient toujours une menace. Je pense que ça a commencé ainsi parce que le premier instrument du grime était une PlayStation, c'était son premier outil de composition. Son innocence a à voir avec cet aspect, avec les sons disponibles sur la PlayStation. J’ai l’impression que je n’arrêterai jamais d’être influencée par le grime et toutes ses composantes. Il y a quelque chose de profondément unique dans ce genre et je m’identifie à 100% à lui. Il est hanté.

  

En parlant de ça, je me dis systématiquement la même chose concernant ta musique : elle est hantée. Crois-tu aux esprits ?
Oh oui ! Je crois dans les esprits malins. (Rires) C’est amusant parce que lorsque tu es musulman, l'une des premières choses en laquelle tu dois croire, ce sont les djinns ; ils sont mentionnés dans le Coran. Et je peux sentir leur présence. Ça va au-delà de la croyance, ils font une part d’une tradition plus ancienne, d’un système pré-islamique. Le Koweït est d'ailleurs une région du monde très ancienne, juste en dessous de l’Irak qui est une civilisation millénaire. Et à chaque fois que je suis là-bas, peu importe tout le béton que l’on a pu poser sur le sol, je sens quelque chose en-dessous... (Rires) Tu veux savoir quel est l'un des endroits les plus effrayants où j'ai jamais été ? Je n’ai jamais ressenti ce sentiment ailleurs en Europe, mais l’endroit le plus terrifiant où j'ai pu mettre les pieds, c’est Lyon ! (Rires)

Vraiment ?
Mais oui ! À vrai dire, je te parle d'une petite ville à côté, dans un château dont la légende comptait beaucoup d’assassinats, quelque chose comme 1 000 ans de suicides et de meurtres. Nous partagions une chambre à quatre. Et une nuit, tandis que les trois autres étaient partis dans un bar, j’étais seule dans la chambre et j’étais épouvantablement terrifiée. Je ne savais pas ce qu'il y avait autour de moi. Ce n’était pas une énergie, c’était genre un vortex. C’était vraiment horrible. Et en même temps, c’est très amusant, ça révèle une vision très « vieux Hollywood » de l’Europe, tu sais, comme le château de Nosferatu. Bref, ces esprits-là constituent bel et bien une part de mon existence.

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++ Son dernier album, Brute, est sorti le 4 mars dernier. Il est disponible en streaming sur Spotify ou en téléchargement sur iTunes.