Est-ce que tu ressens de la nostalgie de l'époque Native Tongue (collectif hip hop de la fin des années 80/début 90's regroupant De La Soul, A Tribe Called Quest, Jungle Brothers, Monie Love ou encore Queen Latifah ndlr) ?
Ali Shaheed : D'une certaine manière, oui, quand tu écoutes la musique et les lyrics, que tu te remémores le passé, que tu penses à toutes ces choses que nous faisions... On était des gamins qui se lançaient dans la musique. En me préparant pour ce soir, en me remettant les sons des années 80 à aujourd'hui, ça m'a fait revenir en arrière, la musique parle d'elle-même, c'est bien parce que ça m'a permis me replonger dans cette époque, c'étaient vraiment des bons moments…

Qui sont aujourd'hui les héritiers du bon esprit de la Native Tongue ?
Ali Shaheed : Certainement Mos Def, Talib Kweli, Little Brother… tout le crew de Detroit : Phat Kat, Guilty Simpson, Black Milk… Il y en a pas mal qui maintiennent le flambeau… Les Cool Kids aussi un peu, il a beaucoup de jeunes qui gardent ça vrai… Kid Cudi. Il est un peu différent lui… il met en avant le concept d'individualité. Mais il y a pas mal de kids qui gardent l'esprit.

Comment as-tu commencé à produire et à être DJ ? Quelles étaient tes influences à ce moment ?
Ali Shaheed : J'avais un oncle DJ. C'est le petit frère de ma mère. Il mettait la musique fort. Ma grand-mère faisait la gueule mais ma mère m'encourageait à aller le voir, il avait les platines, sa table de mix et ses potes passaient. J'étais un gamin et j'observais. C'était lui ma plus grande influence. C'était en 1978. Il jouait aussi de la basse, il avait des synthés, une boîte à rythme, ce genre de trucs, moi j'étais juste là, je grandissais. Mon oncle était comme la plupart des musiciens, quand quelqu'un d'autre est dans la place, tu échanges des idées… Certaines personnes virent les jeunes, mais mon oncle n'était pas du tout comme ça, au contraire, il disait « viens, assieds toi…  fous le bordel avec les boutons, c'est cool, ça ne me dérange pas ! ». Ça m'a permis de savoir ce que je voulais faire en le voyant faire, j'ai imité.  J'écoutais Earth Wind & Fire, Stevie Wonder, Steve Arrington, Whodini, LL Cool J, Public Enemy, Soul Sonic Force, donc beaucoup d'influences musicales.

Je me souviens qu'à Brooklyn au Triple Crown (bar bien connu de la rédactrice en chef de Brain) tu animais une soirée tous les jeudis soirs intitulée "d'Elton John à Lil'Jon", pourtant tu as cette image du producteur « jazz », est-ce que ça te dérange ?
Ali Shaheed : C'est cool. N'importe qui me connaissant vraiment sait qu'on ne peut pas me mettre dans une case, qu'on ne peut pas me limiter à un style. Les traits de ma personnalité font de moi quelqu'un de réservé dans la vie privée mais musicalement, je suis plus extraverti. Ça m'importe peu que ce soit du oldie ou de Lil Wayne. Je crois que la musique est un outil extraordinaire pour toucher émotionnellement, il permet de se connecter, quel que soit l'endroit du monde où tu viens. Je ne pense pas que la vie pourrait être cool si nous étions cantonnés à un style particulier. On s'ennuierait. Moi, j'écoute toujours des choses différentes. Certaines personnes, qui me voient plus comme « le » producteur jazz, ne prennent pas en considération tout ce que j'ai pu toucher, de d'Angelo à Greg Osby, de Janet Jackson à Lucy Pearl… Comme je te disais, c'est un peu une boîte à outils, c'est une mixture. C'est ce qu'il y a de beau dans la musique, tu peux flotter, aller dans des zones qui ne te sont pas forcément familières.

Elles continuent ces soirées ?
Ali Shaheed : Non, ce lieu a fermé. C'est dommage, c'était un bon endroit. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, ils ont fermé.
 
 Peux-tu me dire quel est ton album préféré de ATCQ ?
Ali Shaheed : (Sourire). Je n'en ai pas de préféré, on n'a pas d'enfant favori mec ! On les aime tous… à égalité. Parce qu'ils représentent tous un certain moment.

Rétrospectivement, penses-tu que c'était une bonne idée d'avoir dissou le groupe en 1998 ?
Ali Shaheed : Quand t'y réfléchis, on a réussi beaucoup de choses. On a eu une longue vie ensemble. Au moment de The Love Movement, en 1998, on était ensemble depuis 1985, c'est un long moment... Si tu compares à la longévité des Isley Brothers ou des Rolling Stones, c'est sûr ce n'est pas si long mais la majorité des groupes ne durent pas aussi longtemps. Je crois que vu ce qui arrivait à ce moment-là, c'était nécessaire, donc je n'ai pas de regrets, non… Pas du tout.

Vraiment aucun regret ?
Ali Shaheed : Non, je ne pense pas, tu dois vivre ta vie et il y avait certaines expériences qui... Je ne parle que pour moi, je ne peux pas parler pour Tip ou Phife. Si je pense à moi dans cette situation - et je comprends bien par quoi passent les autres -, je me dis « OK, je comprends » ; par rapport à là où on est, par rapport à ce qui se passe, ça a un sens d'avoir mis un terme. Il ne faut pas regarder en arrière, et je pense qu'on est passés au rôle suivant qui nous était destiné, à l'étape suivante. Si tu restes trop longtemps sur un truc, souvent tu dois froisser le papier, recommencer, parfois sans plans, sans direction, mais tu sais au fond de toi que tu veux faire quelque chose d'autre.

Comment s'est posé le problème avec les autres, est-ce qu'il y en a un de vous trois particulièrement qui voulait rompre ? Aviez-vous décidé que The Love Movement serait le dernier ?
Ali Shaheed : On a décidé après l'enregistrement de l'album. On a eu une très mauvaise discussion avec la maison de disque, c'était très décevant. On se préparait d'ailleurs à ce moment-là à revenir en Europe pour faire une tournée. Ça faisait longtemps qu'on n'était pas venus. On était même en train de répéter et cette conversation a mis un terme à tout ça. J'ai mis mon individualité de côté, je me suis placé en observateur et j'ai compris les sentiments de mes frères. Je me suis dit c'est bon, c'est comme ça.

Y aura-t-il un prochain ATCQ ?
Ali Shaheed : …Je ne sais pas.  Q-Tip n'arrête pas de dire en public qu'il n'y aura pas d'autres albums d'ATCQ. Je ne sais pas, nous sommes trois individualités mais je crois que ce qui est en dit long c'est que onze ans après, les gens partout dans le monde demande un come back. C'est touchant. Beaucoup ne ressentent pas ce type d'affection. Je suis béni d'avoir pu toucher les gens de cette façon. C'est une bénédiction et en même temps ça fait peur... La raison pour laquelle je te dis que ça fait peur, c'est qu'on ne fait même pas les albums dans ce sens-là, on ne pense pas à la manière dont il va être reçu. Tu veux que les gens aiment ta musique, mais tu ne sais pas à quel point tu interfères dans leur vie en le faisant. Donc entendre cette question, c'est un peu une blague... Et en même temps, quand quelqu'un comme toi ou d'autres la posent, c'est très sérieux, et on ne veut pas décevoir. Mais là on est dans des sphères complètement différentes : Q-Tip vient de sortir son album, Phife travaille sur le sien et moi je travaille sur mon deuxième. Mais le futur, c'est loin, on ne sait pas ce qui peut se passer.
  A quoi va ressembler ton deuxième album solo ?
Ali Shaheed : Je pense qu'il va être plus énervé, beaucoup plus dur que le premier. C'est dur de le… je ne veux pas le « colorer » comme on dit en américain, dire qu'il sonne comme-ci ou comme-ça. Je veux que les gens l'aient et le ressentent. Je veux que les gens le reçoivent, c'est tout.

Peux-tu me parler de The Ummah et de l'intérêt de se réunir au sein d'un pool de producteurs ?
Ali Shaheed : Il s'agissait de Dilla, Tip, moi-même et Raphael Saadiq. Nous faisions chacun notre musique, mais nous avions une certaine fraternité musicale. Ça paraissait évident entre Q-Tip, Dilla et moi… On a eu l'idée de se réunir plutôt que de faire les choses individuellement dans notre coin. Un certain son, une certaine musique est sortie de cet endroit bien particulier, presque comme les Dap Kings, qui ont un son bien spécifique. Si t'écoutes les Dap Kings, tu sais à quoi t'attendre. Je crois que ce qu'on a essayé de faire c'est d'établir un type de production, un son, comme celui de la Motown... il y a un son Motown. Comme ce qu'il se passait à L.A. avec S.O.L.A.R., les Whispers, Baby Face, ce genre de choses, développer un type de son, c'était ça qu'on voulait faire.

De quel projet es-tu le plus fier ?
Ali Shaheed : Je crois qu'il y a beaucoup de choses dont je peux me sentir fier. Je suis béni de pouvoir rencontrer tout type de musiciens, de m'exprimer, d'apprendre et de communiquer, mais dire de quoi je suis le plus fier, je ne peux pas vraiment le dire… Je ne suis pas fier, je suis reconnaissant surtout. Reconnaissant d'être là, de l'autre côté du monde, à Paris, de parler avec toi, qu'il y ait des gens là-bas venus me voir jouer. Quelle que soit la manière dont mes mots vont être traduits, je suis reconnaissant pour cette opportunité. Grandir à Brooklyn, au moment où je l'ai fait, il n'y avait pas beaucoup d'espoir, déjà aller de Brooklyn à Manhattan c'était toute une histoire, aujourd'hui je vais en France, pas seulement à Paris, mais aussi à Lyon, dans des petites villes, en Russie… Je suis reconnaissant de pouvoir faire ce que j'aime, de la musique, et d'être en connexion avec des gens, qu'ils soient juste à côté de moi ou n'importe où à travers le monde.

Qu'est-ce que t'écoutes en ce moment ?
Ali Shaheed : On me pose souvent cette question. Je n'écoute rien de spécial en ce moment parce que je fais mon album et je veux avoir l'esprit libre. Habituellement quand j'enregistre j'écoute tout car je suis influencé par tellement de choses. Ça peut être un son par-ci, une certaine texture par-là… Mais pour cet album, je n'ai vraiment rien écouté de spécial, je voulais garder l'esprit complètement libre. Je veux que l'album traduise mon esprit et explique précisément où j'en suis en ce moment. Donc j'écoute rien de spécial. D'autant plus que je trouve que la musique, souvent, imite la vie, enfin elle ne l'imite pas forcément mais elle parle de la vie, et aujourd'hui, je la trouve plutôt chiante, il n'y a pas vraiment de lutte. On doit pouvoir entendre la passion et la douleur dans la musique, mais pour la plupart de celle qui sort de nos jours, je ne ressens rien de tout ça. Ça doit être une autre des raisons pour laquelle je n'écoute pas grand-chose de ce qui sort aujourd'hui. Il y a des artistes auxquels je m'intéresse comme J-Electronica, je meurs d'impatience qu'il finisse son album. La musique est là pour dire les choses différemment, pour transcender, et quand j'écoute J-Electronica, ça me donne de l'espoir.
 
Toi qui as traversé les époques musicales depuis presque trois décennies, de quels espoirs tu parles aujourd'hui ?
Ali Shaheed : On est dans une période où les choses sont consomées très vite. Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise chose. On a tellement d'informations instantanément... La différence majeure qui existe entre les anciennes générations et les générations actuelles c'est la manière dont les choses existent. C'est dur à dire, mais d'une certaine manière avec cette immédiateté, les gens ratent quelque chose, c'est un peu « OK j'ai ça… next, etc. ». Au final, tu ne retiens pas vraiment l'information. Parfois, j'écoute un truc vingt-cinq, trente ans après qu'il ait été fait, et je me mange une claque je me dis « c'est ça qu'ils voulaient dire ! ». Après avoir vécu avec pendant des années et des années, je pense que les nouvelles générations sont trop dans le zapping. A l'époque, si tu voulais réécouter un solo ou un couplet, tu mettais rewind sur le lecteur, c'était un moment d'émotion que tu passais là à attendre, ce moment n'existe plus. Ça n'empire pas, aujourd'hui, c'est juste différent.


 Par Adrien Pastor // Photo : DR.