Alors, il est bon ce jus d’orange ?
Vincent : Très, oui. C’est peut-être ça, être manager : rester sobre pour garder les idées claires, et faire en sorte que tes artistes soient bourrés. Comme ça, au moment de la signature des contrats, ils ne comprennent pas tout !

Ah oui, c’est comme ça que tu réussis à choper les fameux 10% ?
Oui, voilà ! C’est d’ailleurs généralement le taux que je prends sur un contrat. Comme la série sur France 2, là. C’est un chiffre symbolique, ça peut être un peu plus. Ça dépend de plein de choses en fait : de la taille du projet, de l’influence que tu as dessus, des business que tu as envisagé avec l’artiste… Je crois qu’un manager doit toujours rester terre-à-terre, sobre, oui. Moi, j’aime bien dire que je suis imprésario, plutôt ; ça fait plus chaud, plus chaleureux. «Agent», je trouve ça très froid : «tu prends les sous et tu te barres». Ça fait un peu agent de footballeur. Quand t’es manager, t’es souvent un peu fan de l’artiste, donc c’est bien de garder un peu de recul en ne buvant pas d’alcool… ça permet de trouver un juste milieu. 
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À propos de ça : tu penses que c’est nécessaire d’être fan pour manager un groupe ?
Un fan, c’est un mec qu’est pas objectif ! Tu vois, je suis fan de X-Files, et là, la nouvelle saison je la trouve mortelle ; mais je dirais peut-être autre chose si je ne l’étais pas à la base…
Avec Seth Gueko, qui est quand même mon principal artiste, je me force parfois à prendre du recul. À la base, c’est un rappeur que j’aime et j’ai appris à l'aimer encore plus en le côtoyant. Parfois, je me dis que si j’avais dû être rappeur, je l’aurais fait exactement comme le fait Seth. Et puis quand tu es manager d’un artiste, tu peux très rapidement devenir ami avec lui, voire le considérer un peu comme ton frère. Le plus dur, c’est même pas de négocier un contrat, c’est d’avoir ce recul sur ton artiste. Ne pas être cassant ni rabat-joie quand un truc ne te plaît pas, et ne pas être trop enflammé non plus quand un truc te plaît trop.

Une rupture avec un artiste, c’est comme une rupture amoureuse ?
C’est sûr, oui. C’est clair que ça devient filial. Moi, je ne pourrais pas être manager de quelqu’un que je n’apprécie pas. Tu en deviens presque à être manager de leur vie, quoi. Avec l’implication que tu mets là-dedans…limite ma femme est jalouse parfois !

Niveau ego, c’est pas trop compliqué de vivre dans l’ombre permanente de quelqu’un ?
Franchement, l’ego, effectivement tu le mets de côté. J’ai vu beaucoup de managers qui voulaient être plus artistes que l’artiste qu’ils manageaient, et ça ne marche pas. Des mecs qui se mettent en avant beaucoup trop. Alors qu’il faut être humble. Déjà parce que des fois, tu passes ta journée à parler d’un mec qui n’est pas toi ! C’est dur ! Tu vois, quand il y a un mec comme toi qui me dit «j’aimerais bien t’interviewer pour que tu me parles de ton métier», ben honnêtement, ça fait plaisir ! Ça n'arrive pas tous les jours !
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J’ai un pote qui vient d’avoir un gamin, là. Et il me disait l’autre jour que ça le déprimait un peu que lorsque ses potes prenaient de ses nouvelles, ben ils en prenaient surtout du gosse mais plus trop de lui en réalité…
Ouais, ben voilà c’est un peu ça, ouais…Quand t’as pas trop le moral et tout, quand un pote te demande juste «et Seth, son disque, ça va ?», t’es un peu «ouais tranquille, mais moi j’pue ?». Tu vois, des fois t’es avec des gens, des journalistes et tout, on parle, et il y a l’artiste qui arrive - bim, tu disparaîs en une seconde. Mais bon, ça fait partie de la fonction... faut apprendre l’humilité. Mais honnêtement, j’le vis pas mal. Puis tu vois, j’m’appelle Vincent Portois. C’est «pour toi» que je fais ça ! C’était écrit dans mes gènes que je devais aller aider les autres !

Tu me disais tout à l’heure que tu étais journaliste avant. Comment as-tu fini par devenir manager ?
J’ai toujours été dans la musique. J’ai été dans une radio associative plus jeune dans le Val-d’Oise (Bellovaque FM, désormais Alternative FM), j’ai été DJ puis journaliste, oui, au magazine Groove. J’y ai bossé pendant dix ans en étant même rédacteur en chef pendant les dernières années. Mais tu sais, le milieu est petit. Devenir manager pour moi, c’était presque logique. J’ai rencontré Seth par la radio, j’ai appris à le connaître, c’est devenu un ami «professionnel» au début - et un jour, l’occasion s’est présentée. Ça s’est fait très naturellement. Sur le quai de la ligne 34 à Gare du Nord tiens, pas loin d’ici, je m’en souviens bien ! Mais tu vois, j’ai pas fait d’école de management, quoi. J’ai appris sur le tas. Et tu vois, ça fait 10 ans. Avant je manageais ma vie, et franchement, c’était déjà pas mal comme tâche !
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En plus de Seth Gueko, tu manages d’autres gens, donc.
Oui, j’ai quelques compositeurs (Hits Alive, Cody Macfly, Hype Beatz, Butter Bullets) qui bossent beaucoup avec Seth que j’essaye de placer partout où je peux. Et un duo qui est aussi un couple dans la vie, Klink Clock. Mais avec eux, le management est particulier vu qu’ils sont en couple… Compliqué d’intervenir dans leur vie privée ! Et puis ils sont très débrouillards, alors avec eux, je ne dois pas penser à s’ils ont pris leurs médocs ou pas… À eux, je leur apporte surtout la connaissance du business, les petits rouages, les passes-droits… Parce que c’est vrai que le manager doit avoir une vision assez globale du milieu. Il ne peut pas tout connaître - c’est pas possible - mais au moins, il doit avoir les bases.

Tu te vois être manager toute ta vie ?
Non, c’est épuisant comme métier. Tu vois, quand j’aurai 40 ans, ce sera peut-être compliqué de bosser avec des mecs qui en auront 20 de moins que moi, quoi… Passer beaucoup de temps avec, et tout ? Compliqué ! Franchement, ça peut parfois être épuisant. En tournée, t’es le chef scout. T’es l’interface de tout. T’as l’artiste, le manager et le reste du monde. Le but, c’est de laisser l’artiste dans une bulle créative, de le déranger le moins possible dans cette bulle-là. Faut qu’il soit créatif. Moi je prends tout, le positif et le négatif, et j’en fais un bilan avec mes artistes. C’est dur quand même.

Le mot-clef, c’est la «confiance» ?
Oui, tout à fait. Ça ne peut pas marcher sinon. C’est mort. Rien que pour la rédaction des contrats et tout, laisse tomber. Puis il y a le mot «passionné» aussi qui est important. T’as intérêt à l’être pour pouvoir faire ce métier ! J’aime la musique que produisent mes compositeurs, et celle que fait Seth, et celle que fait Klink Clock. C’est sûr que je plains les mecs qui bossent dans des boîtes de management où t’as pas trop ton mot à dire sur le mec que tu dois manager. Moi, je pense qu’il faut être un peu dévoué quand même à ton artiste. Et puis à l’être humain aussi, sinon c’est pas possible.

Tu es manager d’artistes depuis 10 ans. Et je suppose que l’arrivée des réseaux sociaux a bouleversé la donne en matière de management…
Oui, bien sûr. Dorénavant, tu dois manager ton artiste au jour le jour - c’est faire attention au langage que le mec adopte, à ce qu’il dit, à la manière dont il le dit… non, c’est clair, ce sont de vrais enjeux hein ! T’es même obligé de te mettre dans la peau de l’artiste quand il ne peut pas les gérer, je ne sais pas si tu vois le degré de proximité que tu es obligé d’avoir, quoi !

D’autant plus pour toi, peut-être, car dans le cas de Seth Gueko, ses lyrics personnelles peuvent quand même facilement faire polémique…
Oui, c’est sûr. Et c'est vrai que parfois, mon rôle est aussi d’intervenir un peu sur le côté créatif si ça va trop loin dans les paroles. Mais c’est aussi parce qu’on a une relation vraiment fraternelle avec Seth. Je ne pense pas que tous les managers du monde peuvent se permettre ça.