Est-ce que vous avez écrit votre film avant de le tourner ?
Liv Corfixen : Je me suis dit très vite que je n’avais pas à faire un portrait avec des interviews, avec différentes personnes qui allaient chanter les louanges de Nicolas. Je me suis rendu compte au fur et à mesure que j'allais faire quelque chose de plus personnel ; parce que j'étais la femme de Nicolas, j'avais une position plus privilégiée sur le plateau. En revanche, j'ai fait des interviews de moi-même que je n'ai pas gardées au montage. Le fait que ce soit un film qui parle au fur à mesure de moi, c'est quelque chose qui est vraiment apparu en salle de montage.

Pourquoi avoir sorti le documentaire aussi longtemps après la sortie du film Only God Forgives ?
L. : Il y a eu à peu près un an après le retour au Danemark pour trouver de l'argent, pour finir le montage. Il est sorti aux États-Unis l'an dernier et après il a été projeté un petit peu partout dans le monde. Mais pourquoi seulement maintenant ici ? Je ne sais pas.

Nicolas, on voit pendant tout le film que vous êtes obnubilé par l'accueil critique que recevront vos films, est-ce que vous avez réussi à en faire abstraction comme vous le conseillait Jodorowsky ?
Nicolas Winding Refn : Ce qui est intéressant avec Jodorowsky aujourd'hui, c'est que dans un monde où succès veut dire assez souvent succès financier, dès que je commence à penser au succès financier - parce qu'il faut qu'un film rapporte de l'argent pour pouvoir en faire un suivant - il me rappelle toujours de me concentrer sur ce qu'on aime et sur ce qu'on veut vraiment faire. Et ça, c'est propre à Jodorowsky. Pendant le tournage de The Neon Demon que je viens de terminer, il me tirait le tarot tous les weekends. Nous avons une relation très proche, il m'appelle son fils spirituel. Mais je suis content que ma femme n'ait pas divorcé de moi comme il le lui avait dit de le faire.
L. : Nous avions besoin d'une thérapie de couple pour régler tout ça.

Quels sont vos projets, Liv ?
L. : Je n’ai pas de projet pour l'instant, je suis en train de réfléchir à que je voudrais faire après. J'aimerais bien faire un autre film, mais pas sur Nicolas.

Pourquoi ce titre ?
L. : À la fin du montage, je n'avais pas de titre. Ma monteuse m'a fait des suggestions, mais il n'y avait rien qui me plaisait. Alors au bout d’un moment, je m'en suis remise à la volonté divine, j'ai trouvé ce titre que je trouvais vraiment très bon, et tout le monde l'a unanimement détesté. Certaines personnes avaient peur qu'il soit mal interprété, qu'on pense qu'on parle de la vie de Nicolas, mais je trouve que c'est un bon titre, j'aurais pu trouver pire.
only-god-forgives-nicolas-winding-refn-ryan-goslingLiv, quel est votre parcours?
L. 
: Mes parents sont dans le cinéma, comme les parents de Nicolas. Ma mère était monteuse, elle a travaillé avec le père de Nicolas. Nos parents se connaissaient même avant nos naissances. On s’est peut-être croisés une fois quand on avait 8 ans. J'étais actrice pendant 10 ans, j'ai même tourné dans le deuxième film de Nicolas. Après on a eu des enfants, j'ai arrêté de jouer. Et puis j’ai fait une formation de psycho, je suis intéressé par tout ce qui est monde occulte, un peu comme Jodorowsky mais en plus sexy que lui. Par ailleurs je fais beaucoup de photographies, mon père est photographe et j'ai passé beaucoup de temps dans la chambre noire, j'ai aussi travaillé pour des magazines. Mais c'est mon premier film en tant que réalisatrice.

Que pensez-vous que Nicolas attend de vous ?
L. 
: Je crois qu'il réalise qu'il a besoin de moi, et depuis Bangkok, beaucoup de choses ont changé, grâce la thérapie de couple aussi. Nous fonctionnons beaucoup plus en équipe maintenant ; au début, on n'avait pas trop le choix pour des raisons financières. Il partait pendant des mois pour aller tourner ailleurs et ne restait pas au Danemark, mais aujourd'hui on a un peu plus le choix, donc on décide ensemble dans quels pays on va, où va se tourner le prochain film, et on fonctionne beaucoup plus en équipe. Je crois aussi qu'il s'en est rendu compte. C'est très rare que Nicolas soit le beau mec à côté de moi.
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Vous n'êtes pas la première femme réalisatrice à tourner un film sur son mari qui est en train de tourner un film. Est-ce que vous y aviez pensé avant ?
L.
 : On m’a beaucoup parlé du film Hearts of Darkness, j’ai fini par le regarder sur le tournage... et ce n'est pas du tout que je n’ai pas aimé, au contraire, mais c'est vraiment un making-of, ce n’est pas un film sur la relation entre le mari et la femme. Donc je n’étais pas intimidée par ce film. Ce n’était pas ce que je voulais faire.

Comment avez-vous vécu le fait de filmer Nicolas, parce que plus il doute, plus ça sert votre documentaire ?
L. 
: C'est vraiment difficile d'être avec Nicolas pendant l'un de ses tournages. Mais je savais bien sûr que plus il y avait de drame, mieux c'était pour moi : j’avais des sentiments un peu contrastés.
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Quelle est la part d'écriture du film ?
L. : Je n'avais rien écrit avant de commencer à tourner. C'est pour ça que je me suis retrouvée avec autant de matériau, il a fallu trois mois pour tout dérusher avant de commencer le montage.

Est-ce que vous êtes aussi angoissé, Nicolas, concernant le la réception de votre prochain film ?
N. : C'est toujours pareil. La créativité se nourrit de la peur, c'est un moteur naturel. Au début, c'était la peur de pouvoir manger, payer le loyer... c'est l'argent qui était un moteur de peur et de créativité. Il faut toujours se mettre dans la position d'avoir la peur de perdre quelque chose, mais quand on a réalisé ce qu'on voulait vraiment faire, de toute façon, on a gagné. Aujourd'hui le succès se mesure avec des chiffres, mais c'est l'opposé de la créativité. Oui l'angoisse est toujours là, mais la peur est très motrice.

Nicolas vous a-t-il censurée au montage ?
N. : Je n'ai pas eu mon mot à dire.
L. : Nicolas n’a pas interféré, à quelque moment que ce soit. On lui a montré quand le film était entièrement terminé, et on avait l'accord de Kristin Scott Thomas et de Ryan Gosling.
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Nicolas, étant célèbre aujourd'hui comme vous l'êtes, avez-vous toujours des difficultés à trouver des financements ?
N. : On a toujours besoin d'argent. Je suis quelqu'un de très autonome, je ne tourne jamais des scripts que j'écris. Les gens ne savent jamais ce à quoi ils peuvent s'attendre. Le problème avec l'argent, c'est que chaque dollar investi vient avec une responsabilité. Si on fait un film à 100 millions de dollars, on sait qu'il va falloir faire un certain nombre d'entrées pour que le film soit rentable et pour qu'ensuite on puisse avoir l'argent pour faire le suivant. Alors que si on fait un film à 4 millions de dollars, on a plus de flexibilité : la somme investie influe beaucoup moins sur la forme, le genre du film et sur sa propre créativité. L'argent ne doit jamais être un obstacle à la créativité. Il faut aussi parfois ruser ; vous l'avez vu dans le film, on nous a proposé de l'argent pour venir présenter Drive dans un festival à 2h au nord de Bangkok. On nous avait proposé 20 000 dollars au début, j'en ai parlé à Ryan et finalement on a obtenu 45 000 dollars chacun parce qu'on avait besoin de cet argent liquide pour payer la police de Bangkok. J'ai vendu Ryan Gosling pour 5 000 dollars, pour marcher sur le tapis rouge. Une Thaïlandaise est venu me donner tout l'argent en liquide à la fin, je n'ai jamais vu autant d'argent liquide de toute ma vie donc j'ai compté billets après billets. Il y a toujours l'idée qu'on est prêt à se vendre à n'importe qui ou pour n'importe quoi pour avoir l'argent.

Comment définiriez-vous l'influence que vous exercez mutuellement l'un sur l'autre ?
N. : Par exemple pour Drive, c’est Liv qui m'a donné l'idée d'engager Carey Mulligan, je l'avais vue seulement dans un film et c'est elle qui m'a persuadé de l'engager. Je m'appuie beaucoup sur elle parce qu'elle a des opinions très tranchées. Il y a toujours une partie de moi qui recherche son approbation. Sur le film que je viens de terminer, au début au casting, il y avait un acteur que j'avais prévu et elle m'a dit “mais pourquoi tu veux une poupée dans ton film ?” Donc j'ai changé l'acteur.

Vous êtes passée par les mêmes hauts et bas que Nicolas pendant le tournage de son film, est-ce que ça a pu remettre en cause ce que vous étiez en train de faire ?
L. : Je n'y ai pas pensé en ces termes-là, je ne suis pas quelqu'un de très ambitieux. Je me suis laissée porter en faisant ce film, en me disant que ce serait tant mieux si ça marche et pas grave sinon. Les états de Nicolas n'ont pas eu de grande influence sur moi - ils ont eu une influence certaine sur la famille, en revanche.

Nicolas, est-ce qu'avec le recul, vous pensez toujours qu’Only God Forgives n'est pas réussi ? Ou c'est seulement une étape transitoire après chaque tournage que d'être déçu du film qu'on vient de réaliser ?
N. : Je suis très fier de ce film, je pense même que c'est un chef-d'œuvre ! Mais pendant la réalisation d'un film, on passe par différentes étapes. Et notamment l'une où l'on déteste le film. C'est important de le regarder aussi de ce point de vue-là, pour pouvoir regarder le film différemment, en tournant autour pour s'assurer qu'on l'a bien appréhendé toutes les formes.
Ça peut être intéressant de passer beaucoup de temps à détester le film qu'on est en train de faire, puis d'en retomber amoureux. Et comme je tourne les films de manière chronologique, tous les jours sont différents. Au moment où l'on est satisfait, on trouve toujours un moyen de ne plus l'être, pour pouvoir toujours trouver de différents angles, pour voir les choses différemment, pour que le processus avance et que le film évolue vraiment. C'est comme un mariage - certaines fois ça marche, parfois moins.

Il y a certaines scènes où c'est Nicolas qui filme. C'était improvisé ?
L. : C'était une improvisation totale, et j'avais complètement oublié que c'était arrivé jusqu'à ce que ma monteuse retrouve cette séquence.
N. : C'était une réaction de ma part, parce que tous les putains de matin elle venait me réveiller avec sa caméra en disant: “salut, ça va ? comment ça s'est passé hier soir ?” !
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Est-ce que Nicolas vous a donné des conseils de réalisation ?
N. : Le premier jour quand elle a pris la caméra, je lui ai dit: “installe-toi là, filme d'ici". Elle m'a répondu: “tu te la fermes”. 

Est-ce qu'avec le recul, vous regrettez de ne pas avoir mis certaines choses ?
L. : Il y avait des scènes très drôles où Ryan se moquait de Nicolas, mais ç'aurait été un peu trop déséquilibré. On est parfois obligé de tuer un petit peu ses chouchous.

Vous avez fait venir un chaman pour exorciser la chambre de votre fille ?
L. : Notre fille criait, hurlait chaque nuit en pointant le mur du doigt. En Thaïlande, c'est tout à fait normal de chasser les fantômes. On nous a envoyé un chaman, ça n'a pas très bien fonctionné donc après trois  mois on a déménagé, elle a changé de chambre et elle a très bien dormi dès le premier soir.

Est-ce que vous avez eu l'impression d'utiliser la musique de la même façon que votre mari ?
L. : J'ai eu beaucoup de chance que Cliff Martinez (le compositeur de la B.O. de Drive, ndlr) accepte de faire la musique pendant le tournage, donc j'ai utilisé des musiques temporaires de Cliff pour Spring  Breakers et Drive, et quand il est venu, je lui ai dit ce que je voulais. C'était compliqué pour lui de faire la même chose mais différemment.
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Nicolas, dans le film vous dites ne pas vouloir qu'Only God Forgives soit un film commercial...
N. : Il ne faut pas être hypocrite, on veut toujours qu'un film marche. Au début, je devais faire Only God Forgives avant Drive, qui a eu le succès que l'on connaît ; j'aurais très bien pu répéter un succès similaire. Et j'ai continué à faire un peu la même chose, mais j'avais en tête le film que je viens de terminer, Neon Demon. Pour pouvoir le faire, il fallait détruire tout ce que j'avais fait auparavant. Il fallait absolument que je fasse autre chose parce que le grand risque quand on a un succès aussi important, c’est qu’on court après ce succès en appliquant les mêmes recettes. Je venais de faire trois films très forts sur la masculinité, le personnage masculin, et Ryan Gosling a accepté de jouer un personnage qui est à l'opposée totale de celui du personnage de Drive. C'est un personnage influent, faible, sous la coupe de sa mère. L'idée était de faire un film qui serait comme une installation qu'on puisse voir dans un musée. C'était vraiment l'idée de partir sur des bases complètement différentes. C'est pour ça que c'est un film qui a été fait avec un tout petit budget, et c’est un film qui a très bien marché commercialement. Il ne faut jamais oublier que pour pouvoir faire un film après l'autre, il faut que le premier rapporte de l'argent.

Est-ce que ce film, c'était le début de la thérapie de couple ?
L. : Oui, faire ce film a été vraiment thérapeutique.
N. : Nous sommes ensemble depuis 20 ans, je n'ai jamais connu d'autres filles. On pourrait dire que je suis sortie de ma mère pour atterrir dans ses bras. Je dépends beaucoup d'elle et j’ai mis des années à m’en rendre compte. Je ne pourrai pas fonctionner sans elle. Avec cette thérapie, on a discuté de la manière de survivre pendant les quarante prochaines années. Ce film a été très thérapeutique, c'est là que nos vies sont entrées en collision l'une contre l'autre. Je me suis rendu compte que ce n'était pas seulement ma vie, mais aussi la sienne.

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++ My Life Directed by Nicolas Winding Refn sortira le 27 avril en DVD. Vous pouvez le précommander ici.
++ Le prochain film de Nicolas Winding Refn, The Neon Demon, sélectionné à Cannes, sortira le 8 juin.