Tout d’abord, en voulez-vous à Freddie Mercury d’avoir eu l’idée avant et de ne pas vous avoir laissé vous appeler Queen ?
(Rires communs)
Paris : En vrai, on n’y a jamais pensé. Étant donné que l’on produit, écrit et enregistre toutes nos musiques nous-mêmes, on avait l’impression de nous être construit notre propre royaume Kingdom» en VO, ndlr). Du coup, on a gardé la première syllabe de ce mot pour mettre en avant notre force et c’est resté. On n’a même jamais pensé à un autre nom de groupe.
Anita : Et puis, c’est sans doute celui qui nous convient le mieux. Ça nous arrive, pour rire, de penser à d’autres pseudonymes, mais ils paraissent toujours ridicules à côté. Là, on sait aussi que ça peut rendre les gens curieux.

Vous ne trouvez pas ça marrant que certains médias disent que vous êtes féministes juste parce que vous indépendantes ?
P. : Nous sommes trois femmes et on ne peut pas échapper à cette étiquette. Mais la seule chose qui pourrait être féministe chez nous, c’est cette volonté de contrôler notre musique, de ne se laisser contrôler par personne. À part ça, on est loin de toutes ces questions.

C’est le message que vous aimeriez faire passer aux artistes féminines : de prendre le contrôle de leur carrière ?
P. : C’est ça : il n’y a aucune raison pour que les femmes ne composent pas, ne réalisent pas et ne produisent pas tout elles-mêmes, comme le font les hommes. Il suffit d’y croire. D’autant qu’Internet permet de se débrouiller par soi-même. C’est une époque parfaite pour s’imposer en tant qu’artiste et casser ce stéréotype d’artistes féminines sous l’emprise de producteurs masculins.
A. : C’est vraiment le message que l’on aimerait faire passer : se libérer de ses complexes, des cases et laisser libre cours à son instinct créatif.

Votre trio, il est né comment ?
P. : J’ai longtemps évolué dans le domaine du jazz à Los Angeles et j’ai toujours su que je voulais être chanteuse. Avec ma sœur jumelle Amber, et Anita qui a toujours été l'une de nos meilleures amies, on a décidé de former le groupe quelques mois après notre rencontre. Juste pour le plaisir.

Il n’y pas d’histoires folles derrière votre rencontre ?
P. : Non, c’est très classique. On a rencontré Anita dans une école de musique à Boston et le projet est né de cette amitié.
A. : Enfin, le projet a réellement pris forme lorsque nous nous sommes retrouvées un peu par hasard dans une boîte à Los Angeles quelques mois plus tard.
KING+B&W
Et durant votre enfance, avez-vous grandi dans un environnement porté sur la culture ?
P. : Totalement ! Notre père jouait de plusieurs instruments et on pouvait le voir s’amuser aussi bien avec un piano qu’une guitare à la maison. Il disposait aussi d'une grande collection de vinyles, donc on a pu se forger une certaine culture musicale à ses côtés.
A. : Pour moi, c’était un peu pareil. Mes parents avaient une collection de vinyles assez impressionnante, ce qui fait que j’ai été baignée très tôt dans le R'n'B, la soul et le gospel. Forcément, ça donne envie de se mettre au chant à son tour ! (Rires)

Vous deviez bien écouter quelques groupes un peu honteux, non ?
P. : Je ne m’en souviens plus, je t’avoue. En revanche, je me rappelle avoir beaucoup écouté Sergio Mendes et Bob James. Ça tournait en boucle pendant une certaine période.

Que ce soit Questlove, Erykah Badu, Nile Rodgers ou Gilles Peterson, tous ont été très élogieux sur votre musique. Vous avez l’impression d’être les nouvelles pistonnées du R'n'B et de la soul ?
P. : (Rires) C’est incroyable, franchement ! On a du mal à croire que tous ces artistes formidables pensent autant de bien de notre musique. Sincèrement, c’est un super sentiment de se savoir approuvées par ces gens. Je ne sais pas si ce sera possible un jour, mais ça pourrait être très intéressant de réaliser un morceau ou un projet avec certains d’entre eux. De toute façon, je ne pense pas que l’on s’impose de limites au sein du groupe.

D’ailleurs, vous avez travaillé avec Robert Glasper et Bilal sur leurs derniers albums respectifs. C’était différent de votre façon de travailler habituelle ?
A. : C’est étrange parce que c’était à la fois différent et similaire, dans le sens où ils nous avaient appelées parce qu’ils aimaient notre musique et voulaient retrouver notre patte sur leurs morceaux tout en l'adaptant à leur style. Et c’était merveilleux de pouvoir, d’un côté, rester soi-même, et de l’autre, regarder Robert ou Bilal travailler afin de pouvoir nous adapter à leurs démarches.

Prince aussi a été très élogieux à votre sujet (l'interview a été réalisée avant l'annonce de son décès, ndlr). C’est un artiste que vous aimez, j’imagine ?
P. : Comment pourrait-il en être autrement ? Sa musique est fantastique, la façon dont il est arrivé dans l’industrie également. Et puis c’est assez incroyable la façon dont il a réussi à garder le contrôle sur sa carrière et sa vision artistique. C’est inspirant de savoir que c’est possible de rester soi-même durant plusieurs décennies tout en s’essayant perpétuellement à de nouveaux genres musicaux. 
A. : Ce qui est marrant, c’est qu’il y a une correspondance bien involontaire entre son nom, Prince, et le nôtre, King. Lorsqu’on l'a rencontré pour la première fois, il nous a d’ailleurs dit qu’il espérait que nous saurions assumer ce nom pendant des années.

Y a-t-il l'une de ses chansons qui signifie quelque chose de particulier pour vous ?
P. : C’est probablement The Beautiful Ones. Les textures sont très riches et on le sent très touchant dans ses paroles. Il a écrit ce morceau à la première personne et j’ai l’impression que c’est l’une de ses chansons les plus sensibles.

Actuellement, est-ce que vous vous sentez proches de toute cette nouvelle scène R'n'B, portée par des des artistes comme ABRA ou FKA Twigs ?
A. : Sans parler de R'n'B, on peut dire que l’on vit une période magnifique pour la musique. J’ai l’impression que les styles ne cessent d’être éclatés, que les gens se font de plus en plus créatifs.
P. : On le ressent très bien avec des artistes comme Kamasi Washington, Thundercat ou Phony PPL. Ce sont des artistes qui refusent d’être rattachés à un genre, d’être enfermés dans une seule case chez le disquaire.

Comme vous, tous ces artistes viennent de Los Angeles. C’est quoi le fameux secret de cette ville ?
P. : Le truc, c’est qu’il y a tant de gens qui aiment la musique à L.A. et tant de lieux pour s’y essayer que ça donne forcément naissance à des projets attirants. Il y a une vraie volonté de pouvoir s’accomplir en tant que personne à travers la musique. Et ce de façon complètement indépendante.
A. : Il y a une énergie que l’on ne retrouve peut-être pas ailleurs. Je sais que de nombreuses villes ont la chance d’être bercées par de nombreuses cultures différentes, mais je pense que c’est encore différent ici. C’est la capitale mondiale de l’entertainment. Donc tout le monde veut révolutionner l’industrie.

Même si We Are King est hyper-fascinant et singulier, on ne peut pas dire malgré tout que vous bousculez les codes du R'n'B…
P. : Tu sais, on avait l’idée d’enregistrer un album depuis nos débuts, sans prétendre changer radicalement le R'n'B que nous aimons. Ce qu’on voulait, c’était prendre notre temps pour trouver notre singularité et nous sentir capables de la développer sur tout un album. L’EP sorti il y a quelques années était une façon pour nous de mettre en place ce qu’on a fini par façonner sur We Are King. Depuis notre formation, les idées commençaient à fuser. Il fallait juste apprendre à les organiser.
A. : Tous ceux qui ont entendu l’EP vont comprendre que nous sommes allées encore plus loin dans le processus créatif, mais l’intérêt de We Are King était véritablement de nous présenter, de permettre à l’auditeur de savoir qui nous sommes et de se familiariser avec toutes les facettes de notre musique.

Je crois savoir qu’il y a une histoire spéciale derrière le titre The Greatest, non ?
P. : C’est un hommage à Muhammad Ali et à la personne qu’il était. Lorsque nous étions enfants, nous admirions son engagement politique et son combat dans la lutte pour les droits civiques. Sa façon de parler au nom de la population afro-américaine était très motivante. Notre musique n’est pas spécialement militante, mais on se retrouvait en lui dans cette façon de représenter les gens marginalisés, de parler aux gens qui en bavent quotidiennement. Il fallait qu’on lui rende un hommage.

En 2011, votre morceau Hey a été samplé par Kendrick Lamar. Il y a pire, non ?
P. : (Rires) Nous étions très heureuses d’apprendre ça, mais il n’était pas encore au niveau qu’il a aujourd’hui. Ces derniers mois, c’est super agréable de le voir truster les sommets du hip-hop, de l’entendre innover à chaque morceau. Si tout se passe bien, on devrait collaborer avec lui dans un avenir proche. Croisons les doigts.

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++ Leur premier album We Are King est sorti le 5 février.