Les Sages Poètes de la Rue, les Nèg’ Marrons, Doc Gynéco… Cette année, c’est le grand retour des rappeurs des années 1990. Vous n’avez pas peur que le vôtre passe inaperçu ?
Doc-T.M.C. : Parmi tous les artistes que tu as mentionnés, je pense qu’on a été les premiers à annoncer notre retour. À l’exception peut-être de Gynéco. Après, savoir lequel de ces retours fera le plus parler n’est pas très important pour moi. Il y a de la place pour tout le monde et je ne suis pas certain que l’on ait le même public qu’eux.
Eben : Il n’y a pas de concurrence entre nous. Notre but est simplement de faire revivre cette époque. Très peu d’artistes peuvent se réjouir d’avoir un album toujours aussi mythique vingt ans après sa sortie et on veut le mettre en valeur. On ne va pas se mentir : ce disque, c’est ce qui nous permet de nous réunir aujourd’hui et d’avoir totalement notre place au sein de l’âge d’or du rap français. 3x Plus Efficace a marqué une époque et je pense que nous nous devions de nous réunir pour ceux qui avaient gardé une bonne image de nous.
Doc-T.M.C. : En toute honnêteté, à part les grosses machines comme NTM ou IAM, je pense qu’on était les meilleurs sur scènes au mitan des 90’s. On proposait un show très différent, on était intraitables et je pense que les gens s’en souviennent. Aujourd’hui, lorsque je croise des mecs qui ont kiffé notre disque au moment de sa sortie, beaucoup me disent qu’ils viendront à nos concerts avec leur gosse. Ça fait plaisir. Si notre retour peut servir de relais, c’est une excellente nouvelle.


Le public des 2 Bal 2 Neg’, c’est quoi justement ?
Eben : Aujourd’hui, c’est indéniablement un public de trentenaires et de quadras. S’il y a des mecs de 20 ans qui nous écoutent et comptent venir nous voir sur scène, tant mieux, mais je pense qu’on risque de retrouver les mêmes têtes qu’il y a vingt ans.
Doc-T.M.C. : Je ne pense pas qu’il y aura des grands-pères dans le public, mais je pense qu’on n’est pas loin de pouvoir réunir trois générations au sein d’une même salle ! (Rires)

Le retour des 2 Bal 2 Neg’, ça fait longtemps qu’on en parle. Pourquoi ça a mis autant de temps à se concrétiser ?
Eben : Il faut d’abord se dire que rien n’était prémédité. À la base, on voulait juste fêter cet album à la Bellevilloise. Il n’y avait pas de tournée derrière. C’est la demande du public et l’intérêt des tourneurs qui a fait que l’on a développé d’autres dates.
Doc-T.M.C. : Pour tout dire, il y a deux ans, on voulait célébrer les vingt ans du groupe. On voulait renouer avec l’état d’esprit qui était le nôtre en 1994, lors de nos premiers concerts, très underground pour le coup. On avait même l’idée de faire simplement un petit set de 30 minutes, mais on s’y était mal pris. Du coup, on s’est dit qu’il ne fallait pas se louper pour les vingt ans de l’album. Moyennant finance, on voulait que tout le monde puisse participer à cette fête ! (Rires)


Vous êtes des nostalgiques, en fait ?
Eben : On savait que ce genre de concerts donnerait cette impression, mais ce n’est pas vraiment le cas nous concernant. On veut simplement faire ce que l’on sait faire de mieux : rapper et tout donner en live. Après, il ne faut pas se mentir, une grande partie de notre public d’origine ne se retrouve probablement pas dans le rap d’aujourd’hui. Je ne suis pas en train de dire que le nôtre était mieux, mais le rap actuel me paraît plus gangstérisé, plus centré sur les conquêtes féminines, plus démagogue et moins porté sur les textes.
Doc-T.M.C. : Au fond, c’est une nostalgie propre à chaque être humain. Tout le monde est confronté à ce genre de sentiment, peu importe sa personnalité. L’important, en fin de compte, c’est de ne pas se laisser bloquer par cette nostalgie. Certes, on est des néo-quadras, certes ça ne me dérange pas d’écouter Chérie FM pour retrouver des chansons de variété que j’aimais étant petit, mais ça ne m’empêche pas d’écouter tout ce qui se passe actuellement en France et aux USA.

Justement, qu’est-ce que les 2 Bal 2 Neg’ écoutent en 2016 ?
Eben : D’abord, je tiens à dire que je ne cherche pas à valider quoi que ce soit. Je ne suis pas dans cette démarche. J’écoute vraiment tout ce qui peut se faire aujourd’hui, mais je n’ai pas à dire si c’est bien ou non. De toute manière, le rap se devait d’évoluer. S’il a pris cette direction, c’est que ça devait se faire ainsi. Personnellement, je suis ouvert à tout : en trap, j’écoute aussi bien SCH et Booba que Lil' Wayne et Young Thug, mais ça ne m’empêche pas de mettre un bon Jadakiss ou un vieux Mobb Deep de temps en temps. Et puis je n’écoute pas que du rap.
Doc-T.M.C. : Pour moi, c’est un peu pareil. Mais ce que j’ai remarqué, c’est que nous sommes est de fait dans une position formatrice. Sans prétention aucune, j’ai l’impression d’être un activiste chargé de transmettre l’histoire du hip-hop. C’est aussi pour ça que le retour de certaines entités des années 90 est bénéfique aujourd’hui. Pendant longtemps, de nombreux artistes n’ont pas voulu faire le passage de relais. C’est dommage parce que le rap est un peu comme le griot - c’est une transmission orale. Si on veut que les nouveaux amateurs de hip-hop connaissent l’histoire du mouvement, il faut bien que quelqu’un s’en charge.

Vous avez l’impression que les rappeurs suivent plus une tendance à l’heure actuelle ?
Doc-T.M.C. : On est clairement plus dans le calcul aujourd’hui. Par exemple, ça me fait tellement rire lorsque j’entends un artiste dire qu’il fera deux albums et qu’il arrêtera le rap. Il a à peine commencé qu’il a déjà tout planifié, comme s’il s’agissait juste d’un business. Nous, on a commencé à rapper à onze ans, en 1989. Sept ans plus tard, on se réunit et on fait notre premier album. Il n’y avait rien de calculé, c’était simplement la passion qui nous motivait.
Eben : Contrairement à la génération actuelle, c’est clair qu’on n’a jamais eu besoin d’être dans la tendance pour avancer. D’ailleurs, ça a toujours été notre force : on n’a jamais eu d’ennemis dans le rap parce que tout le monde nous validait et qu'on ne marchait sur les plates bandes de personne. On a toujours su où se trouvaient nos limites et on n’a jamais cherché à se mettre en avant. Après tout, combien de gens savent que j’ai composé des morceaux pour Diam’s, Sniper (Aketo Vs Tunisiano) ou Lino (Paradis Airlines) ?


Personnellement, j’ai l’impression que les représentations se perdent un peu. Vous en pensez quoi - vous estimez avoir été de bons représentants du 77 et du 94 ?
Doc-T.M.C. : C’est sûr et certain. On a contribué à mettre le 77 sur la carte du rap français. Et pourtant, je pourrais faire un procès à mon département pour n’avoir jamais rien fait pour nous !
Eben : C’est pareil pour nous avec Villejuif, dans le 94. Il y a tant de mecs qui parlent de nous, de la Mafia K’1 Fry à d’autres rappeurs, que nous ne pouvons qu’être conscients de cette influence.

Aujourd’hui, vous réalisez l’impact de vos sons sur le rap français ou ça vous semble toujours un peu bizarre ?
Doc-T.M.C. : La réaction des gens me gêne parfois. Ils ont toujours une histoire particulière à me raconter par rapport à l’album, alors que moi je n’arrive pas à leur rendre la pareille. J’ai tendance à répondre toujours la même chose : «t’es sûr qu’on parle du même disque ?». (Rires) Le truc, c’est que la presse nous a toujours snobé. Lorsqu’on parle de l’âge d’or du hip-hop, Time Bomb et La Cliqua sont systématiquement cités, mais pas nous alors qu’on traînait toujours avec eux. C’est étrange parce que les gens semblent avoir un avis complément différent.
Eben : Ce qui est fou, c’est que beaucoup de groupes ont continué à enregistrer des albums après 1996 et n’ont pas notre aura au sein du rap français. On a fait qu’un album, mais je réalise, vingt ans après, que celui-ci était incroyable. Tout comme nos performances sur scène. Il faut quand même rappeler que notre tourneur venait du rock. Du coup, on faisait des concerts avec Matmatah ou No One Is Innocent… Ils n'étaient peut-être "que" des rockeurs, mais ils étaient tous convaincus ! On a réussi ce tour de force.

Le fait d’être signé sur Les Disque du Crépuscule, un label orienté new-wave, a peut-être contribué à votre réputation, non ?
Eben : Ce qui est certain, c’est qu’on peut les féliciter parce qu’ils ont eu le flair de nous signer, d’autant que Pascal Caucheteux et les autres n’avaient aucune attirance pour le rap. Ils n’en avaient pas la culture et ce n’était pas leur délire. Je dirais même qu’ils ont été pris de vitesse par le succès de notre album.
Doc-T.M.C. : Au même moment que 3x Plus Efficace, ils avaient publié un album de rock qui ne marchait pas. Nous, pendant ce temps, sans développement, on cartonnait. Du coup, ils ont commencé à signer d’autres groupes de rap en nous demandant notre avis à chaque fois.
Eben :  Il faut remercier Marie Audigier également. C’est elle qui nous a permis de gagner un nombre de concours assez impressionnant, de rejoindre le label et de multiplier les concerts. En 1996, il n’y avait pas tant de groupes que ça qui marchaient, et ça nous a permis de comprendre qu'il est impossible de vendre si tu ne tournes pas.


Doc, tu dis que tout le monde a sa propre histoire par rapport à 3x Plus Efficace. Tu en aurais une à partager ?
Eben : J’en ai une, moi !Un jour, un mec me poste un texte de 50 lignes sur ma page Facebook. Il me dit qu’il était parti un matin pour acheter l’album d’Expression Direkt, mais qu’il ne l’a pas trouvé chez le disquaire. Il était dégoûté, mais le disquaire lui conseille notre disque. Il ne nous connaissait pas, mais il l’achète quand même. Il lui fallait un skeud ce jour-là. Et depuis, paraît-il qu’il n’y a pas un jour où il ne l’écoute pas. Je ne sais pas s’il exagère, mais ce qui est sûr c’est qu’il est venu nous voir dix ou douze fois en concert.
Doc-T.M.C. : Ah oui, il fait flipper le mec ! (Rires) T’es tombé sur un fou en fait !
Eben : C’est vrai que les jumeaux ont toujours eu le chic pour rencontrer des mecs posés, un peu philosophes, alors que Niro et moi, on ne tombait que sur des mecs sortis d’hôpital psychiatrique ou autre... (Rires)

Vous pensez qu’il y a des morceaux qui ont porté plus que d’autres la réputation du groupe ?
Doc-T.M.C. : Je sais que Que Faire a touché aussi bien les adolescents que les adolescentes à sa sortie, mais La Magie Du Tiroir est indéniablement le titre qui symbolise le groupe et notre aventure. Labyrinthe comprte un côté très street également. Ça nous a servi de ligne directrice.
Eben : Il faut savoir que l’on nous fermait les portes. Les labels ne voulaient pas nous publier, et pourtant ce sont les mêmes qui sont venus nous rechercher pour publier un second disque. Bon, ça ne s’est jamais fait parce qu’on a préféré partir en tournée pendant presque deux ans et demi, mais c’est toujours intéressant ce genre de retournement de situation. Quant aux titres, je pense que tous nos morceaux peuvent toucher des sensibilités différentes. Poètes de la Mort est dans l’esprit du mitan des années 90 avec son côté très Wu-Tang.
Doc-T.M.C. : Il n’y avait pas de calcul à l’époque. On était dans une certaine forme d’authenticité et de concurrence saine. Ça devait d’ailleurs être très difficile pour les compositeurs parce qu’on était assez fous devant le micro. Notre formule était folle également : deux groupes et deux collectifs de producteurs différents, ça n’avait jamais été fait. Et le plus dingue, c’est qu’on travaillait parfaitement ensemble. À la base, l’idée était même de réaliser un double album. On travaillait depuis deux ans sur le disque et on avait accumulé assez de morceaux pour réaliser un tel projet. Autant te dire qu’il y a plein de musiques qui n’ont jamais été publiées…


Ça fait plusieurs fois que vous faites allusion à vos concerts. Lors d’une précédente interview, G-Kill m’avait déjà brièvement évoqué une fameuse soirée au Bataclan….
Doc-T.M.C. : Ah celui-là était fou…Ce n’est pas une fierté, mais il y avait déjà eu des coups de feu dans cette salle lorsqu’on est rentrés sur scène ! (Rires
Eben : Le Bataclan, en fait, c’était l’aboutissement de deux ans de tournée en province avec beaucoup d’articles autour de nous. Tous annonçaient un concert exceptionnel. On avait vendu 100 000 albums, mais c’est le bouche-à-oreille qui a ramené les gens. Les gens étaient curieux de voir ce groupe dont tout le monde parlait. Joey Starr était même à côté de ma mère.
Doc-T.M.C. : On est une génération bâtarde parce qu’on arrive après celle de Solaar, NTM et IAM, et avant celle soutenue par Skyrock, mais je pense qu’on est de loin le meilleur groupe sur scène de notre génération.

À tort, on continue de vous associer au Secteur Ä. Ça vous agace ?
Doc-T.M.C. : Avec Mystik, les 2 Bal était le seul groupe à être dans Bisso Na Bisso sans faire partie du Secteur Ä. On est très proche d’eux et on admirait leur idée, donc ça ne nous dérangeait pas. Mais nous n'étions pas affilié au collectif. Pour tout dire, c’est Passi qui était venu nous chercher pour participer au projet. À l’époque, il y avait une guerre civile au Congo-Brazzaville et il voulait réunir les forces noires du pays. Avec G-Kill, on se disait alors que les 2 Bal 2 Neg’ était notre club et que Bisso Na Bisso était notre sélection.


Justement, G-Kill me disait que Bisso Na Bisso continuait à le faire vivre aujourd’hui grâce à la SACEM. C’est pareil pour toi ?
Doc-T.M.C. : À l’époque, tu savais que chaque sortie affiliée de loin ou non à Secteur Ä allait faire au moins 100 000 ventes. La réputation était telle que ça ne pouvait pas en être autrement. Grâce à Skyrock, le succès de Bisso Na Bisso a été encore plus grand. Donc oui, avec les tournées et la Sacem, ça permet de s’en sortir.

De nouvelles collaborations, ce serait possible ?
Doc-T.M.C. : Ce n’est pas l’idée, mais tout peut arriver. Néanmoins, si on nous dit : «vous voulez faire 100 dates ou un album ?», la première option fera clairement l’unanimité entre nous.
Eben : Le but n’est pas de laisser une empreinte discographique. Ça, on l’a déjà fait. Ce que nous cherchons désormais, c’est simplement retrouver de l’émotion.
Doc-T.M.C. : C’est dingue de voir à quel point tout le monde est motivé pour ça. Même Niro qui vit à Los Angeles aujourd’hui n’a pas chipoté. Cet élan commun, ça donne des frissons.

++ Les 2 Bal 2 Neg' seront en concert le 29 mai au Transbordeur (Villeurbanne), le 2 juin à la Bellevilloise (Paris) dans le cadre du festival Paris Hip-Hop, et le 4 juin au De Vaartkapoen (Bruxelles).