C’est la première fois que les femmes incarnent la violence dans votre filmographie. Pourquoi la violence a aussi longtemps été une affaire d’hommes chez vous ?
Nicolas Winding Refn : Ben, tu sais… la violence est fondée sur nos fantasmes parce que nous savons que nous ne pouvons pas lui donner corps dans la réalité. Pourtant, la violence humaine est une part de notre ADN et nous avons besoin de la libérer. Et, bien entendu, la violence devient plus intéressante lorsqu’on la sexualise parce qu’elle devient plus complexe et… plus excitante.

Justement, la violence est souvent traitée avec la même intensité qu’une tension sexuelle dans vos films. Vous pensez que les deux proviennent de la même pulsion ?
NWR : Je ne sais pas, mais si je trouve la réponse, je te le ferai savoir. (Il me fixe en souriant, ndlr)


Merci beaucoup. À plusieurs reprises dans ce dernier film, vous franchissez une nouvelle étape dans le transgressif. Est-ce qu’il y a des limites que vous ne franchiriez pas ?
NWR : Si cela vient de l’intérieur, il n’y a pas de limites en Art. «Les limites», c’est un contrôle de la société. Et «nous», en tant que groupe, Elle et moi, nous ne serons pas contrôlés. Donc tout ce que le film avait besoin d’être, il allait exactement l’être.

Parce qu’en sortant du film, on est fatalement partagé entre la beauté et le dégoût. C’est très dur de ne pas penser au film. (Il rebondit, ndlr)
NWR : C'est une excellente chose !

Absolument, c’est un film qui hante. Et fait perdre l’appétit.
NWR : C’est encore mieux ! On aurait dû faire une promo avec pour slogan «Vous voulez perdre du poids ? Regardez le film !». C’est plus qu’un film, c’est une méthode minceur en fait ! (Elle Fanning éclate de rire, ndlr)

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Mais pour en revenir à cette idée de beauté et de répulsion, il semblerait que vous souhaitiez filmer la part d’horreur dans la beauté.
NWR : Je voulais montrer la part de beauté dans la beauté. Mais tout ce qui vient de là peut parfois s’avérer hideux. L’idée ici, ça n’est pas de critiquer quoi que ce soit. Nous ne sommes pas des enseignants non plus. Nous sommes des voyants. La différence est énorme. Nous te racontons ce que le futur sera. Et il ne tient qu’à toi de bâtir tes propres choix et opinions à partir de là.

Vous avez le sentiment d’être un voyant ?
NWR : Non, nous n’avons pas le sentiment d’être des voyants : nous sommes des voyants. Bienvenue dans le futur.

C’est un don de naissance ?
NWR : Ouais. Parce que lorsque tu vis dans le futur, tout est plus intense. Excitant. Parfois, c’est difficile de… tu sais… Ça n’est pas toujours intéressant de vivre dans le monde réel.

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C’est juste. Elle, je me demandais si… (elle éclate de rire à cause de la tension étrange dans la pièce, ndlr) vous vous êtes inspirée de vos expériences de jeune actrice à Hollywood pour composer ce rôle ?
Elle Fanning : Oh ! un peu, c’est vrai. Ce film était différent de tout ce que j’ai pu tourner ou lire auparavant. Et si dans un premier temps, je n’ai pas du tout lié le rôle à moi à la lecture du script, j’ai par la suite pas mal injecté de moi-même dans ce personnage, sans m’en rendre compte. Je me suis aperçue de nos points communs au fur et à mesure du tournage - j’avais seize ans lorsque nous avons tourné, comme mon personnage Jesse lorsqu’elle débute. Et le point de départ du personnage, c’est sa jeunesse et son innocence, mais lorsqu’il a fallu mettre le rôle à l’épreuve, ses dialogues, l’approfondir, je me suis servie de moi, en tant que jeune femme de seize ans. On a fait le tri : «est-ce qu’elle dirait ça ? Non». «Est-ce qu’elle agirait comme ça ? Non».
NWR : «Est-ce qu’elle porterait ça ? Non».
Elle : Donc la rendre personnelle, proche de moi, dans ses aspects adolescents : oui, on l’a collée à moi dans un but de réalisme. Mais il y a évidemment tout un monde de contes de fées dans ce film qui est une version complètement exagérée de la réalité. Cela dit, dans l’ensemble, c’était beaucoup plus amusant pour moi de jouer avec mon imagination que de faire reposer le personnage sur mes expériences personnelles.

Et après avoir joué ce rôle, vous pourriez penser votre beauté différemment ? Comme un fardeau ?
Elle : Euh... (Rires)
NWR : Et merde !

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La question était trop frontale ?
NWR : Non, non, c’est intéressant. Et c’est une question légitime.
Elle : Lorsque j’ai commencé à travailler avec Nicolas, l'une des première questions qu’il m’a posées, c'est «est-ce que tu te trouves belle ?». Et ça m’a vraiment mise mal à l’aise. Parce qu’il y a un interdit autour de cette question, tu n’es pas supposé y répondre. Et pourquoi pas ? Il n’y a rien de mal à s’accepter et être heureux quant à son apparence. C’est un point de vue assez sain ! (Rires) Mais il y a un vrai tabou. Du coup, ça ne m’a pas fait de mal d’être passée par The Neon Demon pour pouvoir répondre sans culpabilité à cette question.
NWR : C’est là l'un des nombreux aspects du film. Parce qu’il y a beaucoup de choses dedans, et on ne veut pas qu’il soit rangé dans une case par des gens comme toi…

Comme moi ?
NWR : (Rires) Ce que j’entends, c’est tout cet establishment. Tu sais, l'un des sujets que nous avions - et c'en est un de très douloureux à traiter – est de se demander pourquoi le narcissisme est un tel tabou. D’une certaine manière, c’est l'un des derniers tabous que la société a encore à accepter. On a déjà tout osé sur la sexualité, sur le religieux, mais sur le narcissisme… Tout n’est que complexité et mauvais aspects. Qu’en est-il des bons aspects ? Je pense que la génération d'Elle – parce qu’il y a un grand écart entre nous – va bientôt inverser ce tabou et célébrer le narcissisme. Parce qu’il n’y a rien de mal à être né beau/belle. Ce qu’il y a de mal par contre, c’est que ça affecte la société… Tu sais… quel âge as-tu ?

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Trente ans.
NWR : OK. Donc tes parents étaient des enfants post-Deuxième Guerre Mondiale. Et leurs parents ont fait l’expérience de ce qu’est une guerre mondiale. Ce qui est intéressant, c’est que pendant tant d’années, on a eu besoin de «centraliser» la société. Ce qui signifie bâtir une égalité au sens démocratique. C’est à dire, les êtres humains naissent égaux en droits etc. En même temps, cette égalité consiste aussi à vivre avec les mêmes normes, dans une certaine égalité vis-à-vis de ce que la société exige de ton comportement. Et l'une des qualités qui a longtemps été taboue est de tomber amoureux avec soi-même, ou de s’accepter à 100% pour le meilleur comme pour le pire. Ce qui est intéressant, c’est qu’aujourd’hui, tout le monde se balade avec une caméra et le terme «narcissisme» n’est plus critique ou péjoratif, c’est une célébration. Ça, c’est une chose incroyable. Ça va aider la société et l’être humain à aller de l’avant. Et une part de The Neon Demon, c’est de célébrer ce narcissisme. Jesse peut tomber complètement amoureuse d’elle-même, qu’est ce qu’il y a de mal à ça ? Rien du tout. C’est le reste du monde qui a un problème avec ça. D’une certaine manière, cela rend le futur «futuristique» parce que c’est ce qui va emmener la société de l’avant. Notre film n’est pas un film selon les codes dramatiques. C’est une expérience. Est-ce que tu es prêt ?

Mais chacun de vos films est une «expérience». J’ai le sentiment que c’est même votre moteur à chaque réalisation.
NWR : Oui, mais The Neon Demon est comme l’essence de tout ce que j’ai fait. C’est comme si tout ce que j’avais réalisé auparavant n’était qu’un entraînement pour ce film. Le plus nous en parlons, le plus nous voyageons pour en parler, le plus clair cela devient dans mon esprit : tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, c’était pour réaliser ce film. J’ignore pourquoi.


Et pourquoi le narcissisme est-il le dernier tabou encore debout, selon vous ?
NWR : Je l’ignore. À toi de me le dire.

Je dois admettre que je n’ai jamais réfléchi à la question.
NWR : Mais tu dois forcément avoir la réponse, à partir du moment où tu poses la question. Pourquoi penses-tu que c’est un tabou ?

À brûle-pourpoint, je n’ai que de vagues idées. Comme vous avez soulevé le sujet, j’ai cru deviner une réflexion et je voulais simplement la sonder.
NWR : Mais nous, nous voulons te poser la question. Après tout, rien ne nous oblige à y répondre, nous ne sommes pas sous serment. Moi, j’ai besoin de comprendre pourquoi tu poses cette question. C’est sincère, je ne cherche pas à être méchant. Mais à toi de nous dire ce qu’il y a de mal avec le narcissisme.

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(un long silence pèse, tout le monde se toise, ndlr)

Ça ne vous embête pas que je prenne un temps de réflexion ?
NWR : Pas du tout ! Nous ne sommes pas là uniquement pour offrir une expérience de cinéma mais aussi une expérience humaine au travers de la conversation et de la réflexion.

Faisons honneur au nom du magazine qui s’appelle Brain...
NWR : Oui, c’est vrai ! Alors faisons marcher les cerveaux !

Du coup, je vais oser une dernière question. Vous m’arrêtez si je sur-analyse.
NWR : Absolument pas. Nous sommes plus intéressés par ton opinion que tu ne peux l’être par la nôtre.

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Dans le film, il y a un lien permanent tendu entre la beauté et la mort. Comme le personnage de Ruby, par exemple, maquilleuse de mannequins et de cadavres. Tout ça m’a fait penser aux vanités que l’on peignait au XVIème siècle, où l’on disposait un crâne et une rose pour symboliser la mort et la beauté. Et durant tout le film, j’ai eu le sentiment que d’une certaine manière, vous avez voulu filmer une vanité.
NWR : Tout ce que tu viens de dire est juste. Je pense que même sur un plan formel, choisir de peindre un crâne et une rose, c’est fascinant. Parce que la beauté et la mort sont intrinsèquement liées. C’est une part de nos fantasmes. Et le crâne et la rose marquent parfaitement cette liaison visuellement. Ce qu'il y a de très intéressant dans la révolution digitale que nous vivons, c’est qu’il y a un très fort sens de la mort dedans. Au travers d’une simple fenêtre, on essaiera toujours de rendre les choses réelles mais ça sera toujours artificiel, ça sera toujours mort. Et l'on peut oser toutes les tentatives de résurrection, ça sera toujours mort. Mais c’est vraiment putain de beau en même temps. Ce dont tu parles, ça ne concerne donc plus une poignée de personnes ; ce sont des milliards qui l’expriment aujourd’hui. Ça, c’est intéressant. C’est pour ça que l’ouverture du film est l’essence même du film. Tu y vois une rose (il désigne Elle, ndlr) et elle incarne la mort.

++ The Neon Demon sort en salles aujourd'hui.