Garbage

J’ai lu dans une interview que tu disais être paresseuse et que tu t’emmerdais. Est-ce la raison de ton retour ? 
Shirley Manson (Garbage) :
Peut être ! Je ne sais pas ce qui nous pousse à faire des disques pour être honnête. Je peux juste te dire que ça fait du bien de communiquer, c’est un soulagement. Mais oui, je suis paresseuse, j’aime juste zoner.

Tu vis à Los Angeles. Est-ce que tu es dans le trip randonnées que beaucoup vivent là-bas ?
Oui, je te le confie ici et maintenant, c’est le cas. Mais c’est uniquement car j’ai une petite chienne. Elle m’a forcé à rentrer en communion avec la nature ; sans elle, je ne pense pas que ça aurait été le cas.

Los Angeles dégage une image superficielle, assez plastique et fausse - c’est marrant de t’imaginer là-bas …
Il est vrai que je détonne, mais j’ai tout de même rencontré des personnes extraordinaires là-bas, des gens très créatifs et plus authentiques que dans bien des endroits où j’ai été. La ville traîne son lot de clichés, qui sont souvent réels d’ailleurs, mais à l’Est de la ville, où je me trouve, c’est beaucoup plus chill. Tu y trouveras des gens «normaux» et des artistes. Je m’y suis sentie bien.

On a l’impression que les années 90 sont de retour, tu ne trouves pas ?
J’aimerais bien.

Ah oui ?
Non, mais je veux dire que pour moi, cette période n’a strictement rien à voir avec les années 90. C’était une très belle époque pour la musique, et surtout pour la musique «alternative».

Il y a en tout cas une certaine nostalgie envers cette époque qui est palpable, non ?
Je n’aime pas la nostalgie, elle me fait peur. Je ne veux pas retourner dans le passé. Ceci dit, certaines valeurs de l’époque me manquent aujourd’hui car elles ont disparu.

Garbage 2
J’ai l’impression que les femmes qui faisaient bouger les choses, celles qui étaient «badass», venaient du rock. Aujourd’hui, cela ne semble plus être le cas…
Absolument. Je pense que les pop-stars ont été suffisamment intelligentes pour s’approprier la rébellion, pour s’approprier un certain état d’esprit alternatif. Ces pop-stars sont merveilleuses. Je n’en ai d'ailleurs pas vu d'aussi magnifique que Rihanna - elle est intriguante, rebelle et excitante. Et c’est l’une des plus grandes pop-stars de l’univers. Je pense donc qu’il n’y a plus forcément de place, ni même de besoin d’un discours «traditionnel» émanant de filles «bizarres». Ce qui était bien dans le rock, c’est que ça donnait une plateforme pour les weirdos. Les weirdos n’ont pas leur place dans le monde de la pop, or ce monde-là est la meilleure - sinon la seule - plateforme pour infiltrer la culture. Tu peux devenir une vraie voix grâce à cela, mais la disparition de la culture alternative empêche les weirdos de s’exprimer. C’est l’un des résultats les plus tristes de notre époque. J’adore Rihanna, mais j’ai aussi envie d’entendre la fille timide à la petite voix, celle qui n’est pas la plus populaire. Je veux aussi voir et entendre des freaks qui n’ont pas grandi comme Beyoncé, qui est un spécimen parfait. J’admire Beyoncé, mais elle est dangereuse - car elle est si parfaite. Taylor Swift ressemble littéralement à un top model. Mais elle est aussi une très bonne compositrice, et une très bonne musicienne.

C’est intéressant de t’entendre dire cela, car en France, on a cette attitude très snob qui consiste à dénigrer les artistes populaires et à décréter qu’ils sont mauvais, au profit d’artistes indépendants, qui ne sont pas forcément de grande qualité par ailleurs...
Non, cela se passe partout de la même manière. Je pense sincèrement qu’il y a des bonnes choses partout. Il ne faut pas non plus être dure : je ne peux pas attendre de Taylor Swift, qui est encore un bébé, de faire de la musique hyper-deep, sombre et introspective. Elle fait le boulot.

Il y a 20 ans, tu chantais l’androgynie, le côté queer, et maintenant les grosses popstars…
…s’approprient aussi ce discours !

Crois-tu que cela soit sincère ?
On pourra toujours trouver des exemples qui ne le sont pas. Mais je pense de toute manière que le fait que ces sujets sensibles, qui étaient évoqués par la marge dans les années 90, le soient aujourd’hui par des artistes mainstream est une bonne chose. Ça ne peut être que quelque chose dont on doit se réjouir. Le fait que Beyoncé se produise dans un stade avec un énorme panneau sur lequel est écrit «Féministe» derrière elle est énorme. Je m’en fous de savoir si c’est juste opportuniste ou pas, c’est énorme. Et ça changera le cours de la vie de beaucoup de femmes au final. Miley Cyrus qui parle de la fluidité sexuelle et du sort des sans-abris, je trouve juste ça mortel ! Elle a plus de pouvoir d’affecter les gens - et surtout les nouvelles générations - que moi. On a peut-être lancé la cause, mais c’est excitant de voir qu’elle la perpétue, dans le monde mainstream.

Capture d’écran 2016-06-09 à 08.58.50
Quelque part, Garbage est un mix entre le mainstream et l’alternatif, non ?
Je pense que nous sommes apparus dans un espace-temps très réduit, au moment où la culture alternative est devenue la culture dominante. Mais nous nous sommes approprié la pop culture. J’ai remarqué que les filles dans la culture alternative se comportaient comme des lemmings, elles portaient toutes la même chose et je voulais me rebeller contre ça. Donc j’ai regardé du côté des pop-stars et j’ai emprunté des choses à Kylie Minogue, qui elle-même s’est appropriée la culture indie. Tout le monde se vole des choses !

J’ai lu que tu avais cette attitude badass, mais qu’en réalité, tu étais très timide...
Je ne suis jamais sentie timide mais plutôt apeurée, j’étais à fleur de peau. J’étais très sensible.

As-tu lu l’autobiographie de Kim Gordon ?
Oui.

Elle dit dedans que les gens pensent d’elle qu’elle est froide et distante, voire méprisante. Elle raconte au contraire qu’elle était très sensible et qu’elle arborait cette attitude comme une carapace. C’était pareil pour toi ?
J’ai aimé son autobiographie, comme j’ai aimé celles de Viv Albertine et de Carrie Brownstein. Je suis toujours très curieuse de découvrir les expériences d’autres femmes. Évidemment, je partage plein de choses avec elles. Je pense que beaucoup d’artistes sont ultra-sensibles, et pour surmonter cela, soit tu te noies dans la drogue et l’alcool - ou le sexe - ou, comme Kim et moi, tu deviens agressive. C’était une question de survie.

Capture d’écran 2016-06-09 à 08.58.27
Ces derniers mois, plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer le sexisme et le harcèlement sexuel qui peut exister dans le monde de la musique. As-tu été confrontée à cela ?
Je ne crois pas qu’on vive dans un jardin d’enfants. Je pense que le danger est partout, dès que tu passes le pas de ta porte en fait. J’étais si agressive car je savais que la vie est dangereuse, tout simplement. Si tu penses autrement, tu es un idiot. Il faut se réveiller.

Ça ne va pas changer selon toi ?
Non, je ne pense pas. Je pense que le mal est présent chez certaines personnes, et ces personnes trouveront et chercheront à faire le mal. C’est une sorte de folie, qu’on ne peut pas éradiquer. Bien sûr, les prochaines générations peuvent être éduquées pour se comporter d’une meilleure manière, mais ça requiert une grande discipline de la part des États.

Comment fais-tu pour vivre dans un pays où la culture des armes est si prégnante ?
Ça me heurte. Et ça me paraît ridicule que le pays n'ait aucune motivation pour renverser cet état de fait. C’est l’idiocratie la plus totale ! Je suis stupéfaite d’être entourée par des gens qui pensent que c’est une bonne chose de posséder une arme, je ne comprends vraiment pas.

Est-ce que l’Europe te manque ?
Oui, j’y retourne tous les 3-4 mois. Mon mari dit que je deviens bizarre si je n’ai pas mon shoot d’Europe. Une fois que je touche le sol en Écosse, je reviens à la normale. Je ne sais pas si l’Europe est meilleure ou moins bien - pour être honnête, ici, c’est juste différent. Il y a plein de choses magnifiques dans la culture américaine aussi. L’Amérique a été très généreuse envers moi et envers le groupe. C’est là que tout a commencé pour moi, avant même Garbage. Donc je suis assez reconnaissante envers ce pays.

Comment étais-tu agressive ? Verbalement, physiquement ?
Si tu me vannes, si tu cherches la merde avec moi, je vais te renvoyer un truc dans la gueule encore plus violent. Je suis une rapide. J’ai de la chance de ne pas avoir eu à m’engager physiquement dans des bagarres pour me protéger ou protéger mon honneur. Mais je n’ai pas peur de me battre. J’ai un instinct animal assez développé.

Capture d’écran 2016-06-09 à 08.57.54_1
Étais-tu soulagée après avoir écrit ta lettre ouverte à Kanye West ? (Suite à une énième intervention du rappeur aux Grammy Awards, qui était notamment monté sur scène pour dénoncer la victoire de Beck, ndlr) Moi, je l’étais !
(Rires) Je ne pensais pas que cette lettre prendrait autant d’ampleur ! Je donne mon avis sur tout un tas de choses sur ma page Facebook, mais personne n’en a rien à foutre à part mes fans hardcore, donc là, ça a été la surprise. Mais il me semblait important de prendre la parole pour défendre Beck, qui est pour moi un artiste incroyable. Je n’aime pas regarder les gens se faire massacrer de manière injuste et ne pas bouger le petit doigt. Je me suis fait copieusement insulter à cause de cette lettre, mais j’assume tous mes propos.

Mais tu as reçu beaucoup de soutiens, aussi...
Oui - sur la fin, les gens ont compris mon point de vue. Mais je n’ai pas besoin de soutiens de toutes façons, j’ai été bien élevée et je sais qu’il est nécessaire d’agir ou d’émettre son point de vue face à une situation injuste. J’en ai marre de ces putains de valeurs de merde qu’on nous assène, j’avais besoin que ça sorte. J’en ai marre de toute cette superficialité, j’ai vu des animaux adopter un comportement plus sophistiqué que cela. On est infantilisés en permanence et personne ne semble en avoir quelque chose à foutre, on nous force à ne pas penser.

Que dirais-tu à une adolescente qui veut commencer un groupe de rock ?
Je lui dirais : fais-le. C’est tout ce que je peux dire, car les choix que j’ai faits pour moi ne lui conviendront peut-être pas à elle. Chaque personne doit suivre sa voie tout en restant fidèle à soi-même ; c’est le plus important, et le plus difficile. Ce que je peux trouver cool, elle peut le trouver ringard, et inversement.

Qui aimes-tu en ce moment en matière de musique ?
Je dois te confesser que je suis obsédée par Grimes. Elle fait quelque chose de tout-à-fait nouveau, elle est unique. Elle fait des choses que j’aurais aimé faire. Elle est fascinante, et j’aime le fait qu’elle produise elle-même ce qu’elle fait. J’aime comment elle se sert de son corps, et comment elle joue avec la mode et avec son image. J'apprécie surtout qu’elle ne soit pas une putain d’image, qu’elle n’ait pas de putain de personnage. Je la suis sur Instagram, et à chaque fois qu’elle poste un truc, je me dis qu’elle est vraiment mortelle.

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Tumblr de Garbage, et la page Facebook de Shirley Manson.
++ Strange Little Birds, le dernier album de Garbage, sort demain 10 juin, et est disponible ici.