Personnages

BEIGBEDER, homme de lettres porté sur la bonne chère
MARIE, plumitive pour le périodique digital Cerveau
LA BOULANGÈRE, connaît Beigbeder «depuis perpète»
LE VENDEUR DE JOURNAUX, donne les chiffres à Beigbeder
LA FROMAGÈRE, surveille Monsieur S qui est un peu distrait
MONSIEUR S, fromager un peu distrait
LE BOUCHER, n'a pas les petites terrines
LE VENDEUR DE FRUITS ET LÉGUMES, Sarrasin jovial

 

SCÈNE I

La scène est à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés.

BEIGBEDER : On va faire le tour du pâté de maison. L'idée, c'est d'aller rue Grégoire de Tours, mais je sais pas quoi vous raconter d'intéressant sur la rue Grégoire de Tours. En tout cas c'est une bonne idée, votre concept, surtout pour quelqu'un qui critique la société de consommation ; nous sommes définis par ce que nous consommons, je pense que nous révélons beaucoup de nous-mêmes en achetant, et – allons chez le boulanger !
MARIE : Allons chez le boulanger.

 

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SCÈNE II

Chez le boulanger.

BEIGBEDER : (à la boulangère) Bonjour, je voudrais...

Sans attendre la fin de la phrase, la boulangère pose une baguette et un pain de mie tranché sous cellophane sur le comptoir.

BEIGBEDER : Voilà, ça, ça vous épate ou pas ? J'ai rien dit, ça arrive direct.
MARIE : C'est un peu à ça que j'aspire.
BEIGBEDER : Arriver chez la boulangère, ne pas avoir besoin de lui expliquer... Bon, parfois il y a des variantes, parfois je demande un éclair au chocolat. Mais c'est assez chic, non ? Ça vous épate ou pas ? Vous êtes épatée ou pas ?
MARIE : Ah mais oui ! Regardez, je suis baba.
BEIGBEDER : J'ai rien dit. J'ai eu ce qu'il faut. C'est parce que c'est un petit village, Saint-Germain-des-Prés. Moi j'habite là depuis toujours. Enfin, je suis né à Neuilly-sur-Seine et je suis arrivé à Saint-Germain-des-Prés après le divorce de mes parents, j'avais 7 ans.

Beigbeder et Marie sortent de la boulangerie, bifurquent dans la rue Grégoire de Tours et entrent dans un débit de journaux.

 

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SCÈNE III

Dans le débit de journaux.

BEIGBEDER : Bonjour ! Ça va ?
LE VENDEUR DE JOURNAUX : Et vous ?
BEIGBEDER : Très bien. Il marche ?
LE VENDEUR DE JOURNAUX : À votre avis ? Comment il pourrait ne pas marcher ?
BEIGBEDER : J'vous l'avais dit, hein ! (il se tourne vers Marie) En fait, on parle de ça.
MARIE : De quoi ?
BEIGBEDER : L'objet qui marche, c'est ça, là (il désigne le magazine Lui, dont il est le directeur de la rédaction).
MARIE : Ah, ça, enfin : Lui !
BEIGBEDER : Oui, il me donne les chiffres. Il y a des numéros qui marchent moins bien, et celui-là il marche bien (il marque un arrêt devant Closer). Il faut quand même qu'on en sache un peu plus, quoi.
MARIE : Sur quoi ?
BEIGBEDER : Johnny Depp a jeté son téléphone sur Amber Heard, donc elle a demandé le divorce. Je pense qu'il faut quand même s'informer sur ce qui est important dans le monde (il se saisit de Public). Allez, ça je prends aussi. Bon, qu'est-ce que je pourrais acquérir encore ?
MARIE : Vous acquérez régulièrement ce genre de produits ?
BEIGBEDER : Là en fait, c'est pas pour me défausser, mais ces journaux sont pour ma femme. Sinon, je pense que j'ai tout. Vous savez, je suis quand même obligé de scruter la presse en tant que patron d'un organe de presse.
MARIE : Alors vous avez lu l'article de votre frère dans Le Figaro, hier ?
BEIGBEDER : Non ! Alors qu'est-ce qu'il a dit ?
MARIE : Il écrit sur le multiculturalisme...
BEIGBEDER : Il est contre !
MARIE : Tout à fait, il explique, pour résumer grossièrement, que le multiculturalisme mène droit au communautarisme.
BEIGBEDER : C'est compliqué pour moi, c'est trop de mots en -isme... Multiculturalisme, communautarisme...

(Beigbeder sort de chez le marchand de journaux, non sans avoir payé ses coucourses)

 

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SCÈNE IV

Dans la rue Grégoire de Tours.

BEIGBEDER : Alors donc oui, je sais pas ce qu'il a mon frère. En fait, il est très catholique pratiquant, et je pense que sa foi déteint sur ses opinions politiques, mais d'une façon qui n'est pas respectueuse du dogme catholique, qui est quand même, je pense, une religion de tolérance, d'amour de son prochain, de partage des richesses. Jésus, il arrivait chez les gens, il leur lavait les pieds, il embrassait les mendiants comme le fait le Pape... Mon frère est très libéral et très identitaire, très accroché à sa nationalité, et je pense que ça n'est pas du tout le message de l'Église catholique. Mais après, on n'est pas responsable des prises de position de sa famille. Je ne comprends pas trop le problème qu'il a.
MARIE : Vous aussi, vous avez été élevé dans la religion catholique. Vous vous en êtes complètement détaché ?
BEIGBEDER : J'ai été élevé avec ça, par les prêtres, à l'école Bossuet, j'ai fait le catéchisme, j'ai fait ma première communion, ma confirmation, j'ai porté une aube très sexy – donc oui, elle a été et est toujours présente. Comme beaucoup de gens qui ont une religion, ce n'est pas parce que je suis devenu agnostique que je ne suis pas influencé par ça, d'ailleurs j'en parle dans mes livres.
MARIE : Justement, pourquoi avoir choisi d'éliminer ces questions de foi dans L'Idéal, alors qu'elles sont tout de même centrales dans Au secours pardon ?
BEIGBEDER : Ça compliquait trop les choses. L'Idéal n'est pas vraiment l'adaptation d'Au secours pardon ; déjà, c'est un autre titre. J'aurais pu parler d'idéal spirituel, mais il y avait déjà beaucoup de sujets abordés dans le film - le communisme, le nationalisme, le faschisme, le capitalisme... alors le catholicisme en plus, pfiou, ça chargeait la barque. 
MARIE : Mais même la question de la transcendance par la beauté, cette sacralisation des nymphettes a complètement disparu du film, enfin c'est évoqué, mais avec tout de même un discours moralisant qui tempère considérablement cette fascination. Pourquoi ?
BEIGBEDER : Elle n'a pas complètement disparu parce qu'au début, il voit des filles de 14, 15 ans, il les recrute, il dit : toi, quel âge as-tu ? 15 ans, c'est bien, on la garde, enfin y a quand même des petits trucs comme ça.
MARIE : Disons : l'aspect religieux de cette contemplation, de cette vénération de la beauté, a disparu.
BEIGBEDER : Ça venait de Platon, qui a dit dans le Banquet : «La soif de beauté est une quête de Dieu». C'est vrai que je n'ai pas eu envie de repartir dans cette direction métaphysique parce que je voulais faire une satire comique, je voulais faire un film qui soit davantage sur le présent, sur notre époque, sur le matérialisme, et je pense que si l'on ajoutait tout un propos sur le vide spirituel de cette époque, ça alourdissait le film. J'ai plus allégé Au secours pardon que je ne l'ai fidèlement adapté, enfin j'espère que c'est un film léger !
MARIE : La manière dont vous traitez Octave, votre personnage principal, change également beaucoup ; dans le livre, il y a quelque chose de tragique dans son aveuglement qui reste le même, le fait partir lentement en vrille et va le mener droit à un acte d'un extrémisme surnaturel. Dans le film, vous faites de lui un personnage moins ambigu, plus clairement sympathique.
BEIGBEDER : C'est peut-être la différence entre le roman et le cinéma. Dans le cinéma, j'ai l'impression qu'on ne peut pas être aussi brutal, aussi cynique et aussi noir que dans le roman. Mais peut-être que c'est aussi simplement moi qui ai évolué, c'était il y a 10 ans, depuis je me suis remarié, j'ai eu un bébé, je suis peut-être devenu totalement guimauve, c'est possible, en tout cas j'ai un peu plus confiance en moi et en l'humanité qu'à l'époque. Et puis il faut savoir aussi qu'à l'époque, il n'y avait pas eu tous les attentats terroristes, enfin à part le 11 septembre. Mon héros devenait un terroriste qui faisait sauter une cathédrale... Je n'avais pas envie qu'Octave devienne un terroriste au cinéma. Cela dit, ils foutent le feu au siège de l'Idéal quand même, c'est une apologie de la révolte. Enfin, on est au marché de Saint-Germain, c'est merveilleux c'est couvert, peu importe qu'il pleuve, c'est fantastique. On va commencer peut-être par prendre des oeufs frais.

 

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SCÈNE V

Au marché couvert de Saint-Germain. Beigbeder et Marie entrent et se dirigent vers un étal de fromages, à côté duquel sont empilés des oeufs. Le vendeur de fromage est absorbé dans la lecture d'un petit carnet.

LA VENDEUSE DE FROMAGE : (à Beigbeder) Bonjour monsieur ! (à son collègue, sèchement) Monsieur S, s'il vous plaît, vous avez quelqu'un devant vous !

Monsieur S relève la tête et marque un petit temps d'arrêt gêné en voyant qui se tient devant lui.

BEIGBEDER : Bonjour, je vais vous prendre des oeufs frais. Ce sont des poules élevées en plein air ?
MONSIEUR S : Ça, c'est des poules élevées en plein air.
BEIGBEDER : Elles ont gambadé ?
MONSIEUR S : C'est des poules musclées, oui. Mais ceux-là, ils sont bio, et ils ont trois jours de mieux.
BEIGBEDER : Ah, alors je prends ceux-là. Et puis un tout petit peu de fromage aussi. Vous avez quoi dans les fromages de vache ? Ce reblochon-là, il a l'air bien...
MONSIEUR S : C'est pas du reblochon, c'est de l'abbaye de Citeaux. Ça va être un petit peu moins fort que du reblochon.
BEIGBEDER : Ah non, j'aime bien fort moi. Je vais vous prendre un demi-camembert alors. Celui-ci a l'air bien, il n'y a pas de blanc ? Ah si, il y a du blanc, zut, je ne voyais pas. Tant pis, je prends juste le reblochon. (à Marie) D'ailleurs, pourquoi vous appelez ça les coucourses ?
MARIE : Ben c'est des petites courses, quoi. C'est pas les grandes courses, donc c'est les coucourses.
BEIGBEDER : Je vois. Allons chez le boucher.

 

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SCÈNE VI

Chez le boucher.

BEIGBEDER : Donc la grande nouveauté du quartier, c'est que Hugo Desnoyers vient d'arriver, c'est un célèbre boucher qui a plusieurs boucheries très prestigieuses, notamment dans le 16ème.
MARIE : Moi, j'ai un faible pour le pâté de tête.
BEIGBEDER :
(au boucher) Je ne sais pas quoi prendre... Vous n'avez pas vos petites terrines, là ?
LE BOUCHER : Non...
BEIGBEDER : Ah mince. Bon... Non mais en fait j'ai déjà de la viande chez moi. Je voulais juste vous montrer. Merci monsieur !
MARIE : Même pas un petit pâté ?
BEIGBEDER :
(soupire) Ben, si, alors pour faire semblant, pour vous épater, mais c'est idiot, je repars demain et ça va rester au frigo, je préfère que ça soit bon et frais.
MARIE : Vous partez où ?
BEIGBEDER : C'est assez marrant : Laurent Garnier, qui est un ami disc-jockey de trente ans, m'invite à mixer à son festival de Lourmarin qui s'appelle Yeah.
MARIE : Yeah ?
BEIGBEDER : Yeah. Donc demain, je suis au festival Yeah.
MARIE : Et vous allez faire des choses cool au festival Yeah ?
BEIGBEDER : Ouais, je vais mixer, enfin je ne suis pas disc-jockey, je sais, j'ai eu l'occasion de m'en rendre compte souvent, mais je ne vais passer que du Prince. Je fais un set avec 20 morceaux de Prince.
MARIE : Vous avez un pseudonyme spécial pour l'occasion ?
BEIGBEDER : Oui, DJ Mystère. Parce qu'on ne sait pas qui je suis. Je suis annoncé comme DJ Mystère, et là j'arrive, et les gens font : oh non, zut, oh non, c'était lui.

Beigbeder et Marie se dirigent vers un étal de fruits.

 

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SCÈNE VII

Beigbeder commence à tâter des melons.

LE VENDEUR DE FRUITS : Là, essayez celui-là, il est bon
BEIGBEDER : C'est celui-là le mieux ?
LE VENDEUR DE FRUITS : Il est bon il est bien
BEIGBEDER : Il est bon ?
LE VENDEUR DE FRUITS : Il est bon. Il est bon, c'est bon.
BEIGBEDER : Ben oui !

Beigbeder continue de tâter tous les melons, il les porte à son nez, jette la tête en arrière, colle chaque melon à ses narines et inspire très fort en fermant les yeux puis en plissant les sourcils.

LE VENDEUR DE FRUITS : Non mais ça sent rien quand ça sort du frais. Mais sinon la qualité elle est très bonne, pas de problème.
BEIGBEDER : Non mais il faut que je sente.
LE VENDEUR DE FRUITS : Ah. Bon, alors celui-là, devant ?
MARIE : Vous pensez qu'il va sentir, celui-là ?
BEIGBEDER : Est-ce qu'il va sentir ? Dites-moi.

Il tend le melon à Marie. Marie sent le melon.

MARIE : Ah oui, il sent !
BEIGBEDER : Attendez je vais prendre autre chose. Un avocat ? Je sais pas, c'est votre concept, ça doit être très ennuyeux du coup ! Votre vie doit être sinistre, parce que, enfin...
MARIE : Ah non pas du tout, non, je vous observe vous mouvoir avec vos légumes...
BEIGBEDER : Oui d'accord, c'est intéressant...

 

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SCÈNE VIII

Dans la rue Mabillon.

MARIE : Bon alors dites-moi, pour reparler des raisons qui ont fait que vous avez décidé de ne pas revenir sur les mêmes thèmes dans le film que dans le livre, en gros, c'est uniquement parce que vous avez vieilli et que vous êtes devenu guimauve ?
BEIGBEDER : (exténué) Euh, c'est... En réalité, ce qui est assez miraculeux, c'est qu'un producteur de cinéma m'a donné un gros paquet d'argent pour corriger mon roman. Ça n'arrive jamais dans la vie d'un écrivain ! Vous écrivez un livre, et puis après il sort, et c'est trop tard, c'est fini ! Dans ce cas-là, soit je restais fidèle au roman et je radotais comme un vieux gâteux, ou alors - et c'est moins ennuyeux pour moi - je faisais une autre version du même sujet. Je déteste l'ennui. Et puis entre 2007 et 2016, une décennie s'est écoulée. Les scouts ne travaillent plus comme avant ; avant, ils organisaient des concours de beauté, des élections de miss, et puis ils distribuaient des cartes de visite dans les rues, à la sortie des cours de danse... Maintenant, tout se fait par réseaux sociaux, et internet a complètement changé leur métier. Ils mettent des annonces, il y a des tonnes de filles qui répondent, elles candidatent même spontanément. Dans le film, le scandale qui a lieu est un scandale sur le web, démultiplié par les réseaux sociaux, et il y a des scènes de casting où Ocatve et Valentine zappent des filles avec leur doigt comme sur Tinder – je me suis marré à réactualiser le roman, en fait. Je voulais le moderniser pour montrer que ces questions-là se sont aggravées : on aurait pu penser que l'internet changerait tout ça ; au contraire, ça a rendu les gens bien plus narcissiques, bien plus préoccupés par leur apparence physique, notamment les ados, qui sont infiniment plus fashion victims que ma génération. C'est pour ça aussi ce film, c'est un peu pour ma fille, et par extension pour les gens qui ont 18 ans aujourd'hui. Je veux les alerter un peu sur cette tyrannie.
MARIE : Ce n'est pas la première fois que vous exprimez votre scepticisme vis-à-vis des réseaux sociaux, je pense à la préface de...
BEIGBEDER : Une contradiction de plus dans la lourde barque d'ailleurs, parce que j'ai beau critiquer, j'ai quand même un profil Facebook. On me reproche souvent de critiquer tout en y étant. Rajoutons ça à la très grande liste de mes schizophrénies. Hier soir, j'étais invité chez Laurent Ruquier, et Léa Salamé n'a pas manqué de me coincer : «Alors vous êtes le patron de Lui et en même temps vous critiquez le système totalitaire de la minceur, mais les filles elles ne sont pas obèses dans Lui !» J'étais tétanisé, je ne savais pas quoi lui répondre, j'espère que ce sera coupé au montage.
MARIE : Vous cherchez à les résoudre, ces contradictions-là, ou vous essayez juste d'apprendre à vivre avec ?
BEIGBEDER : Je les expose. Ma solution à moi, c'est de les exposer. Parce que je me dis qu'elles sont celles de ma société et de tout le monde, et que je suis en fait un être relativement banal : je suis à la fois fasciné par la beauté et à la fois lucide sur ce mensonge et sur cette absurdité, cette espèce d'idéal qu'on veut nous inculquer, qui nous rend très frustrés et très malheureux. Il n'empêche que c'est assez amusant de se vautrer avec délice dans ces affres.
MARIE : Vous êtes complètement indécrottable alors ?
BEIGBEDER : J'ai l'impression que j'adore ça, j'adore les belles photos, j'espère que mon film est super esthétique, affreusement glamour... Je ne suis pas fier de ça, mais mon sujet a toujours été le même : un personnage qui est prisonnier, mais dans une prison dorée finalement assez confortable, et qui, de temps en temps, écrit «fuck» sur les murs de sa cellule.
MARIE : Ça me rappelle l'idée d'être «trapped in a heaven lifestyle» dans la chanson Ether de Gang of Four... Ce qu'on retrouve à la fois dans 99F ou dans Au secours pardon, c'est cette idée d'enfermement, et en réaction à ça, ce fantasme de fuite, de table rase, de destruction.
BEIGBEDER : En fait, depuis l'âge de 9 ans, quand a eu lieu le premier choc pétrolier, j'ai entendu le même discours de la part des hommes politiques : nous vivons une crise économique, on ne peut pas en sortir, c'est pas notre faute, c'est la faute du capitalisme, de l'inflation, du taux de croissance, des exportations et des importations, du Deutschmark... chaque fois il y a quelque chose d'autre, comme s'ils étaient impuissants à changer quoi que ce soit. Et par ailleurs, l'autre discours qui est venu s'ajouter à ça, c'est l'écologie : on est en train de détruire notre planète, on est vraiment des monstres, si vous consommez, vous pourrissez l'atmosphère, la calotte polaire va fondre, on va tous finir inondés parce que j'ai acheté ça (il désigne son sac plastique), c'est ma faute – on nous culpabilise tellement tout en nous disant qu'on peut rien changer, que voulez-vous raconter pour un romancier ? Ben : ça. L'histoire d'un type à qui on explique tout le temps qu'il est coupable et qu'en plus, on ne peut pas y changer grand-chose. J'ai écrit là-dessus toute ma vie. Ce prisonnier qui est là et qui se dit «putain je suis un monstre ! Vite, redonnez-moi du caviar ! Et des putes !».
MARIE : Vous ne voyez voyez pas d'autre solution à ça que tout foutre en l'air ou fuir dans une contrée isolée et «préservée», comme c'est le cas à la fin du film ?
BEIGBEDER : Il y a la fuite sur une île déserte dans 99F, ou quelque part loin, au bord de l'eau avec ses proches, les gens qu'on aime, une vie simple dans une cabane – mais il y a la révolution aussi. Souvent, j'ai des petits fantasmes de révolutionnaire, je me sens bien quand il y a un climat insurrectionnel comme c'est le cas en ce moment en France, j'adore le bordel, j'ai toujours aimé le bordel, c'était déjà le cas à l'époque du Caca's Club, il y a des grèves, des gens qui font...
MARIE : C'est du bordel qui ne fait pas très mal.
BEIGBEDER : C'est pas grave, l'idée de Nuit Debout, moi j'ai toujours bien aimé rester debout toute la nuit, donc c'est bien, ce concept me plaît, rester debout la nuit à discuter pendant des heures...
MARIE : Enfin jusqu'à minuit.
BEIGBEDER : Ah bon, seulement jusqu'à minuit ?
MARIE : Ben oui, à minuit, tout le monde se fait virer.
BEIGBEDER : Ah oui, par la Police. Enfin, c'est mieux que rien quand même. C'est important si on veut que le monde change, il faut qu'il y ait des contestataires, des révolutionnaires, des gens qui palabrent, mais il faut aussi des gens à l'intérieur du système capitaliste qui témoignent, qui essayent aussi d'éveiller un peu les consciences. Ça ne marchera que s'il y a des gens à l'intérieur et à l'extérieur qui s'énervent. Gaspard se moque de moi, il a eu une formule géniale, comme d'habitude, il m'exaspère, il a dit : «en fait, ce film c'est Nuit Debout s'habille en Prada». Ça résume très bien L'Idéal.

Rideau.

 

(Photo : Aude Fraïoli-Marçal)