Aujourd’hui, tout le monde ou presque sait que tu as appris à jouer de la musique avec un logiciel trouvé dans une boîte de céréales. Ça doit être étrange pour toi de repenser à cette histoire, sachant que tu es devenu l’un des plus importants producteurs de musique électronique à travers le monde ?
Harley Streten (Flume) : Je ne sais pas si je fais partie des plus gros producteurs au monde, mais c’est assez incroyable quand on y pense, oui. Je passe beaucoup de temps aux États-Unis depuis quelques années, et j’ai réussi à toucher là-bas des foules bien plus grandes que je ne l’aurais jamais imaginé. D’autant que ma musique n’est jamais passée en radio, tout se joue sur internet, finalement. C’est excitant.

Récemment, tu as dit que tu ne faisais pas de dance music. Qu’est-ce qui te faire dire ça ? Si tu devais décrire ce que tu fais à ta mère, par exemple, tu lui dirais quoi ?
(Rires) Je dirais que c’est simplement de la musique électronique avec des influences d’électronica, de hip-hop et de trap. Je sais que c’est très vaste comme définition, mais je préfère ça au terme de dance music. Ce qui n’empêche pas les gens de danser sur ma musique.


Sur Skin, justement, je trouve que ta musique incite encore plus à danser que sur ton premier album.
Ça dépend, les premiers morceaux réalisés pour ce disque étaient assez similaires à ceux de mon premier album, mais je ne voulais pas me répéter alors j’ai cherché à explorer d’autres pistes. Du coup, certaines productions se révèlent en effet plus ouvertement tournées vers la danse. Mais certaines le sont beaucoup moins aussi, finalement. Tout est possible. Et c’est ce que je voulais faire comprendre avec Skin : il y a des morceaux qui sont clairement adaptés aux festivals, d’autres qui sont plus undergrounds, certains sont pop, d’autres expérimentaux... Réunir toutes ces esthétiques au sein d’un album, c’était vraiment le défi que je m’étais fixé.

Et tu penses être un bon danseur de ton côté ?
Non, pas vraiment. Je vois presque quotidiennement des gens danser devant moi et ils me paraissent bien plus compétents que moi ! (Rires)

J’ai lu que ta petite sœur écoutait Justin Bieber et One Direction lorsque tu as sorti ton premier album. Rassure-moi, ça a changé depuis ?
(Rires) Ouais, elle est sortie de cette phase et je pense que c'est pour de bon. Elle aime bien ma musique désormais, c’est déjà ça de gagné !


Ces derniers mois, on a pu entendre l’instrumental de The Greatest View dans une publicité pour Assassin’s Creed Unity. Tu aimes vraiment les jeux vidéo ou c’est juste pour l’argent ?
J’adore les jeux vidéo et j’adore l’argent, donc c’était le combo parfait ! (Rires) Il n’y a encore pas si longtemps, j’avais hâte de rentrer chez moi, d’allumer mes quatre ordinateurs et de me lancer dans des jeux en ligne. Aujourd’hui, j’ai un peu moins de temps à cause de la musique, mais je m’y remets toujours sérieusement lorsque je suis chez moi. J’ai besoin de ces moments-là.

Tu as un jeu favori ?
Counter Strike a été le premier dans lequel je me suis pleinement investi, et ça restera toujours celui-là. Tu évolues par équipes de cinq, tu te bats en ligne contre des équipes du monde entier et c’est nettement plus stratégique que ce que l’on pourrait penser. C’est également terriblement addictif.

Du coup, j’imagine que tu as dû passer toi aussi des heures dans ta chambre à râler sur ton ordi tout en enchaînant les fast-foods et les bouteilles de Coca ?
(Rires) C’est un peu ça ! Je ne peux pas te dire le nombre de fois où mes potes et moi, on est allé chercher des packs de bières et des boîtes familiales du KFC avant d’aller chez moi et d’y squatter toute l’après-midi, voire toute la nuit. J’aimerais parfois revivre ce genre de moments, c’était tellement drôle...


C’est mieux que de faire des interviews, ça c’est sûr.
(Rires) Non, je ne vais pas me plaindre quand même. Ça me permet de visiter plusieurs villes, de parler à des tas de gens différents et d’être à Paris en ce moment.

Pour en revenir à ta musique, je t’ai vu à Coachella en avril. Tu aimes ce genre de festival ?
Coachella est encore différent des autres, mais j’aime me confronter à ces immenses foules. En plus, là, c’était un concert un peu particulier. Tout le monde ne me connaissait pas et ceux qui attendaient mon concert n’avaient encore jamais entendu les morceaux de mon nouvel album. Il a été utile pour introduire mes nouveaux titres.

Ce n’est pas trop gros justement comme festival ?
Tu sais, mon festival préféré, c’est Calvi On The Rocks en Corse, donc c’est un très petit festival. Mais ce n’est pas la taille qui compte finalement, c’est simplement le fait qu’il y ait une plage ou non. Ça change tout pour moi ! (Rires)


Quand tu joues sur scène, j’imagine que tu es au courant que des milliers de filles fantasment sur toi au même moment, non ?
Oui, bien sûr. Et je trouve ça assez mignon, finalement. C’est quand même l’un des avantages d’être là où j’en suis aujourd’hui.

Je sais que tu passes beaucoup de temps à Los Angeles et que tu songes même à t’y installer. Franchement, ce n’est pas un choix un peu trop évident pour un DJ ?
Non, c’est plutôt facile à comprendre je pense. À Londres et New-York, tout est vraiment trop cher, il ne fait pas aussi chaud qu’on le voudrait et Los Angeles est vraiment une ville parfaite pour collaborer avec d’autres artistes. Je pense que c’est pour ça que beaucoup de musiciens viennent ici, ça permet de vivre une autre vie. Pour un DJ, ça semble plus relax. Et puis, il y a la plage ! (Rires)


De ton côté, les médias t’ont souvent comparé à Hudson Mohawke ou Rustie. Tu les connais personnellement ?
Oui, nous nous sommes croisés plusieurs fois en festival et on a partagé de chouettes moments ensemble. Rustie est un peu plus discret qu’Hudson, mais ce sont deux artistes hyper-talentueux avec qui on a beaucoup de goûts en commun. On fait partie de la même génération, après tout.

Tu es attentif à leurs productions, ou à celles de grands noms comme Diplo ou Disclosure ? Tu penses être en compétition avec eux ?
Je n’ai jamais vu ça comme de la compétition, mais peut-être que c'en est finalement… Quoiqu’il en soit, chacun évolue selon ses propres envies et ça a l’air de bien fonctionner pour tout le monde jusqu’à présent, donc on ne va pas se plaindre. Le mieux, je pense, c’est encore de s’inspirer les uns des autres. Pas dans notre approche de la mélodie, mais dans notre démarche. Disclosure, par exemple, c’est fascinant la façon dont ils ont réussi à garder leur identité sonore alors que le succès leur est tombé dessus très rapidement. Ça aurait pu partir en vrille complètement, mais ils ont réussi à garder le contrôle et à affirmer leur patte.


Sur Skin, tu as collaboré avec Vince Staples et Raekwon. C’était comment ?
Pour Vince Staples, j’avais vraiment bien accroché à son disque et je trouvais que son flow, sa voix, son attitude pouvaient bien coller à mes productions. Nous nous sommes rencontrés à Los Angeles et on a enregistré Smoke & Retribution. Tout est allé très vite entre nous parce qu’on se comprenait parfaitement. Pour Raekwon, c’était différent. Tout s’est fait par internet. Je lui ai envoyé un son avec quelques consignes sur ce que je pouvais attendre de lui et c’était incroyable de voir à quel point il était ouvert à mes idées et mes remarques. Ça ne se passe pas toujours comme ça avec des artistes expérimentés…

Tu as conscience de travailler avec deux générations de rappeurs complètement différentes ?
Bien sûr, et c’est pour ça que ça donne deux morceaux très différents. Je ne suis pas un grand connaisseur de la culture hip-hop, mais j’aime les différentes vibes que ce genre peut apporter. Des mecs comme J Dilla ou Flying Lotus, c’est tout simplement dingue ce qu’ils arrivent à faire avec le hip-hop, ils le triturent et le réinventent constamment. Smoke & Retribution et You Know, le titre avec Raekwon, ont un peu le même but : je voulais montrer deux approches différentes du hip-hop, je voulais que l’on en ressente la richesse des voix et des ambiances.

Les thèmes de ces morceaux, c’est quoi ?
Celui de Raekwon, parle de tuer quelqu’un et celui de Vince parle de succès. Tout est allé très vite pour lui également, et je pense qu’il avait besoin d’y réfléchir le temps d’un texte.


Aussi, est-ce que tu peux revenir sur ta collaboration avec Beck ?
Ah, ça aussi c’était une expérience incroyable ! Lorsque j’ai su qu’il était d’accord, j’ai pris mon ordi, j’ai appelé un Uber et je suis allé chez lui, à Los Angeles, près de la plage. De là, on a échangé pas mal d’idées, on a retravaillé certains trucs et le morceau est né. Ce qui était intéressant, c’est de voir à quel point ce mec souhaite toujours se renouveler. Après tant d’années dans le métier, c’est quand même quelque chose à saluer.

Allez, avant de partir, tu peux me dire avec quel artiste tu aimerais travailler ?
Lorsque j’aurai réussi à travailler avec Damon Albarn, je pourrai tout arrêter ! (Rires) Pour sa voix, mais aussi parce qu’il est pour moi l’un des plus grands génies que la pop ait jamais connu. Sans aucun doute. Son cerveau semble être en ébullition permanente et ça donne des projets complètement fous, au sein desquels il n’a pas peur de se réinventer. Son style, sa patte sonore, tout est unique chez lui.

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++ Son nouvel album, Skin, est disponible. Il sera le 2 juillet au festival Garorock (Marmande), au Zénith de Strasbourg le 14 novembre et au Zénith de Paris le 16 novembre.