La figure de l'homme dans ta musique est toujours tragique, épique. Quels étaient tes héros romantiques quand tu étais plus jeune ?
Natasha Khan (Bat For Lashes) :
Je n’admirais personne en particulier mais j’avais un crush sur le Karaté Kid, Daniel. J’adorais les personnages dans Les Goonies, dans E.T. Au fond, des gamins un peu comme moi, prêts pour l’aventure. J’avais ce fantasme quand j’étais plus jeune de rencontrer un garçon un peu magique qui m’enlèverait de mon quotidien chiant.
Quand j’étais ado, ma vision de l’homme romantique a muté : c’était plus Kurt Cobain et Nick Cave. Des mecs un peu dark - et avec le recul, je me rends compte que j’ai persisté dans cette voie... J’aurais dû me dire que ce n’était pas bon pour moi ! (Rires)


As-tu rencontré Nick Cave quand tu vivais à Brighton ?
Oui, je l’ai vu quelques fois mais je ne lui ai pas parlé, je suis trop timide. Je l’admire beaucoup.

Il paraît que tu étais amoureuse de Nicolas Cage quand tu étais ado. Donc en fait, tu as toujours aimé les mecs bizarres et turbulents ?
(Rires) Oui. Mais je le trouvais sexy dans Sailor & Lula ! Il avait une vibe à la Elvis, il était charismatique et bizarre.

Ton album est très écrit, avec des personnages et des scènes bien constitués ; tu l’as décrit comme un «roadtrip through the heart». Étais-tu détachée comme un écrivain peut l’être avec les personnages qu’il construit ou as-tu vécu beaucoup de ce qu’on retrouve dans cet album ?
J’ai tout vécu. Mon langage, c’est l’émotion : j’exprime mes émotions à travers la musique et les mots. Même s’il s’agit d’un personnage à part entière, il y a énormément de moi. Je ne pourrais pas faire la même chose si j’étais détachée. Ca me vient malgré moi, ca me tombe dessus ; une idée, une histoire me tombe dessus et j’essaie de la retranscrire au mieux, avec honnêteté. Un peu comme un acteur, au final.


Serais-tu tentée de jouer la comédie ?
Oui, si l'on me donnait un petit rôle intéressant dans un film cool, j’aimerais bien. Mais j’aimerais bien faire quelque chose de très différent de moi, genre incarner une serial killer du sud des États-Unis ! (Rires). Ce serait très drôle, je pense. Mais c’est très loin d’être mon ambition.

Tu as récemment réalisé un court métrage, I Do, avant de t’atteler à l’écriture de ce nouvel album, et ces deux œuvres traitent du mariage. As-tu aimé cette expérience ?
Oui, beaucoup : j’adore travailler avec les acteurs et les chefs-op'. Pour moi, ça ressemble à la production d’un album - c’est de l’orchestration, de la cohésion. Les acteurs sont comme les musiciens avec qui je travaille, je leur décris ce que je veux voir retranscrit.

Qui sont tes réalisateurs préférés ?
J’aime Roman Polanski, Hitchcock, Stanley Kubrick. J’adore Le Magicien d’Oz. J’aime Ingmar Bergman et Cassavetes. J’aime aussi plein de films trashy, des comédies romantiques, Sex & the City, tout ça. On ne peut pas me dire que je suis snob !


J’ai lu que le film Love Actually a en réalité ruiné les ambitions amoureuses de beaucoup de personnes car il met en scène des situations qui ne peuvent justement arriver que dans les films.
Ma chanson I Do est justement une critique des attentes qu’on a par rapport à un soi-disant amour parfait. Dans notre société, on nous fait croire qu’il faut tout avoir pour être heureux, qu’on sera validé par les autres si l'on a un bon boulot, un bon mari... Mon album réagit face à cette hype autour de Tinder. Pour moi, le mariage est la plus grande aventure : c’est très dur, mais j’ai l’impression que la génération actuelle ne veut plus s’y confronter. Les gens ne veulent pas rester après la première phase de séduction. Tinder n’est que basé sur une attraction instantanée, et sur une superficialité. Aujourd’hui, il devient héroïque de vouloir voir le vrai visage des gens, d’aller au-delà de l’amour romantique, de voir le côté lumineux et le côté obscur. Nous sommes dans une culture de bébés assistés, où tout doit nous arriver de manière instantanée ; le signe d’intelligence, c’est la maturité, et la patience d’attendre pour ce qu’on veut.


Peut-être es-tu déjà secrètement mariée, mais si ce n’est pas le cas et si tu devais choisir un groupe pour jouer à ton mariage, lequel serait-il ?
J’aimerais revenir dans le temps et faire jouer Elvis, dans sa période combi en cuir. Peut-être même organiser un duo avec Karen Carpenter, qui sait ?

Beaucoup de musiciennes se plaignent que les médias pensent toujours qu’il y a un homme dans les parages, qui chapeaute ce qu’elles font. As-tu encore besoin de justifier que tu fais tout toute seule ?
Je collabore avec des gens, et j’ai besoin de gens autour de moi. Je pourrais bien sûr tout faire toute seule, mais ça serait chiant. Tu as envie de coucher avec quelqu’un, tu n’as pas envie de te masturber toute la journée ! Hé bien, c’est la même chose en matière de musique. Il est vrai que les gens ne savent pas le degré d’implication dans lequel je suis. Je suis impliquée musicalement mais aussi visuellement. Je dessine même mes costumes. Je prête même une grande attention à la police utilisée sur la pochette de mon album. C’est agréable de pouvoir partager des opinions avec d’autres personnes mais au final, c’est moi qui décide de tout.


J’ai l’impression que les gens qui t’aiment, t’aiment de plus en plus, au fur et à mesure que les années passent et que ta carrière avance. Comme une fanbase assez intense. As-tu l’occasion de rencontrer tes fans ?
Oh, c’est génial ça ! Je rencontre des fans parfois oui, on parle un peu, on se fait des câlins. Ça fait toujours plaisir. Mais sur une plus grande échelle, je n’ai aucune idée de ce que les gens pensent de moi. Et puis aujourd’hui, le nombre d’albums vendus ne veut pas dire grand-chose en terme de qualité ou de notoriété. Il est sûr en tout cas que je ne suis pas Lana Del Rey et que je ne vends pas des millions de disques...

La dernière fois que nous nous sommes vues, tu m’as dit être à fond dans le jardinage. Comment ça se passe de ce côté-là ?
Mon jardin est super ! Il y pousse plein de choses, j’ai vraiment besoin de fleurs et de plantes pour me sentir bien.

C’est pas trop dur d’être en communion avec la nature à Londres, justement ?
Je vis littéralement en face d’un parc. Mais mon besoin de nature a sûrement nourri mon envie d’aller enregistrer en plein milieu de la forêt. Ça me fait du bien d’être dans cet environnement, c’est calme, je peux m’entendre. Ça force à la méditation. Et en fait, je me sens plus à l’aise dans la nature. Ce qui me manque à la ville, c’est le fait que tout y soit très centré sur l’humain et non sur la nature ou les animaux. Ça rend les choses plus tristes pour moi. Donc même si je peux avoir peur des araignées ou de certains bruits bizarres, je me sens plus en sécurité au cœur de la forêt.


Tu as dit que David Bowie - qui avait une maison non loin de là où tu as enregistré, à Woodstock - était une sorte d’ange gardien.
Oui, tout comme Jimi Hendrix, qui a aussi enregistré là-bas, et Jeff Buckley, qui avait enregistré Grace dans le coin aussi. Il y a plein d’anges gardiens de la musique à Woodstock. C’est comme une grande famille musicale.

Comment as-tu appris la mort de David Bowie ?
J’étais à Londres. C’était une journée très triste, j’ai pleuré toute la journée et la semaine. Le soir de sa mort, ma famille est venue chez moi, on a regardé la télé, on a regardé tous ses clips et le livre que j’ai de son expo, et on a dansé.

Cette année, ton premier album Fur & Gold a dix ans. Quel regard portes tu sur ta carrière ?
C’est comme si mon premier enfant avait dix ans ! Je suis fière. C’est fou de pouvoir faire ce que j’aime le plus au monde depuis dix ans. Il y a une certaine acceptation de ce que je fais, c’est agréable.



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++ Son nouvel album, The Bride, est disponible. Elle sera le 27 octobre au Pitchfork Music Festival (Paris).