Tu dis que l’on ne peut pas écouter correctement The Mountain Will Fall sans penser à tous les nouveaux groupes qui t’ont influencé pendant l’enregistrement. Dans ce cas, dis-nous tout : qui sont ces artistes ?
Joshua Paul Davis (DJ Shadow) : À dire vrai, il y en a vraiment beaucoup. Tu sais, si je suis aussi silencieux entre deux albums, c’est surtout parce que je passe beaucoup de temps à écouter de nouveaux sons ou à dénicher de vielles pépites. Et ça prend un temps fou. Le piège, ça a aussi été de me lancer dans de nombreux DJ-sets entre 2012 et 2014, des performances qui m’ont incité à découvrir toujours plus, à approcher la musique des autres différemment. Donc, si je devais t’en citer quelques-uns, je dirais Clams Casino, Hudson Mohawke, Machinedrum, DJ Rashad et tous les artistes que j’ai signés sur mon label, Liquid Amber.

Tu as aussi découvert Nils Frahm durant cette période. Ça a dû être un sacré coup de cœur étant donné qu’il est à tes côtés sur l’un des morceaux de l’album, Bergschrund.
Sur The Mountain Will Fall, j’ai voulu m’entourer de quelques instrumentistes, comme Nils et Matthew Halsall, capables de bousculer ma démarche, d’apporter une autre facette à ma musique. Ils ne sont pas du tout connectés à la scène hip-hop, et c’est très bien. C’est ce qui m’a fait dire que notre collaboration ne pouvait être qu’unique.


En plus de Nils Frahm et Matthew Halsall, il y a aussi Run The Jewels sur l’album. Tu penses avoir quelle place au milieu de ces artistes ?
Ça dépend des morceaux, en fait. Pour celui avec Matthew Halsall, c’est moi qui l’ai sollicité directement parce que j’aime beaucoup le jazz spirituel, le free, très porté sur la politique. Ensuite, on a écrit chacun nos parties. Nils Frahm, en revanche, m’a envoyé différentes idées, différentes lignes mélodiques que je pouvais utiliser et on s’est lancé dans un délire très néo-classique. Ce qui est marrant quand on sait que le premier album que ma mère m’a acheté dans les années 70 était un disque de Beethoven. Tout se rejoint, finalement, et ça me donne envie de pousser cette démarche encore plus loin sur mes prochains travaux. Quant à Run The Jewels, c’est encore différent. J’ai fait le beat et je voulais que quelqu’un rappe dessus, quelqu’un qui comprenne la mélodie et apporte une tonalité qui ne sonne pas old-school. Leur duo me paraissait parfait pour ça. Je n’ai même jamais pensé à d’autres rappeurs, pour tout dire.

Je crois que tu connais El-P et Killer Mike depuis plusieurs années, non ?
EL-P, je le connais depuis presque 20 ans. J’ai même travaillé sur un morceau de Cage, un artiste signé sur son label, Definitive Jux. C’est quelqu’un que je respecte beaucoup et qui m’impressionne. La façon dont il s’est réinventé avec Run The Jewels est complétement dingue. Mike, je le connais depuis moins longtemps. Je crois que l’album solo (R.A.P. Music) qu’il a sorti juste avant l’aventure Run The Jewels est la première chose que j’ai entendue de lui. J’avais peut-être entendu l'un de ses singles en 2003 ou 2004, mais je ne l’avais jamais rencontré avant l’année dernière, en festival. C’est là que tout s’est déclenché.


C’est important pour toi de collaborer avec d’autres artistes ?
Oui, parce que j’ai toujours fait ça. Avant Endtroducing…, j’avais fondé le label Solesides avec Blackalicious, Lyrics Born et d’autres MC’s. Depuis, je n’ai jamais arrêté, que ce soit au sein de Mo’Wax, du projet UNKLE ou de mes albums. Avec le temps, j’ai fini par comprendre malgré tout que je ne voulais plus faire de compromis, ni payer un artiste pour qu’il travaille avec moi. Ça me paraît faussé comme démarche. Je veux qu’il y ait un respect mutuel, et c’est comme ça que les meilleures collaborations naissent selon moi.

Tu es toujours en contact avec Dilated Peoples, Cut Chemist ou même Thom Yorke ?
C’est marrant parce que Cut Chemist est actuellement dans le même hôtel que moi ! (Rires) Mais oui, je suis toujours en contact avec mon ancien crew. Parfois, c’est juste par message, parfois c’est autour d’un repas, mais on continue de se donner des nouvelles. On a été très proches pendant longtemps, donc c’est impossible de couper les ponts, même si le fait que chacun ait des enfants ou autre complique la chose. Il y a quelques années, j’ai parlé à Richard Ashcroft alors que nous ne nous étions pas vus depuis longtemps. C’est très variable, en fait. Mais c’est normal : j’ai collaboré avec tant de gens que je ne peux pas avoir des nouvelles de tout le monde constamment, d’autant que je ne suis pas proche de tous. Je suis sûr que certains ne se souviennent même plus avoir travaillé avec moi ! (Rires)

shadow_portrait_color Derick Daily
Ton nouvel album a été en grande partie enregistré sur Ableton. J’imagine que ça été une façon radicalement nouvelle de travailler pour toi ?
En fait, ce sont les différents artistes, souvent très jeunes, avec qui je suis entré en contact via Soundcloud ou Bandcamp qui m’ont donné envie d’essayer ce logiciel. Ils travaillent tous là-dessus de leur côté. En 2010, je l’utilisais lors de mes concerts, mais je n’aurais jamais pensé m’en servir pour composer mes morceaux. Le fait de travailler avec Bleep Bloop ou G.Jones, deux artistes signés sur mon label, ça a aussi été très formateur. Ça m’a appris à ne pas sonner à la perfection, à accepter l’erreur. Tout simplement parce que Ableton permet à la mélodie de conserver sa dimension humaine, de ne pas tomber dans quelque chose de trop mathématique. Et ça, c’est important pour quelqu’un comme moi qui recherche constamment à faire évoluer ses sonorités. Je n’ai jamais voulu ressembler à quelqu’un ou imiter.

Endtroducing…, ton premier album, fête ses vingt ans cette année. Tu dois te sentir puissant lorsque tu repenses à son impact ?
(Rires). Disons que je ne peux être que fier, c’est un cadeau d’avoir un tel disque dans son répertoire. Lorsque je mourrai, je sais que ce disque aura de fortes chances de continuer à traverser les époques. Et c’est dingue de penser à ça : beaucoup d’artistes, malheureusement, travaillent toute leur vie sans jamais réussir à créer une œuvre aussi influente.  C’est dire la chance que j’ai d’avoir réussi cet exploit du premier coup !

Comment tu expliques l’impact et l’aura d’un tel disque ?
Je ne suis pas le mieux placé pour en parler. Je n’ai jamais vu ce disque comme un classique avant de constater que des centaines de jeunes producteurs y piochaient des idées et se disaient influencés par lui. Mais Endtroducing…, c’est aussi une combinaison de divers facteurs. Il est arrivé au bon moment, il a été produit et publié par Mo’Wax, il a bénéficié de la confiance de James Lavelle, le patron du label, il a été super bien accueilli par la presse anglaise, etc. Je ne suis donc pas le seul à avoir joué un rôle avec ce disque. Je sais ce que je dois à certaines personnes.


Tu évoques la presse anglaise. Tu te souviens de la réaction des médias au moment de sa sortie ?
Tout s’est fait très lentement. À sa sortie, peu de médias en parlaient. Je crois qu’il s’est placé à la 70ème position dans les charts à sa sortie, et il était toujours à cette place deux ou trois mois plus tard. Donc ça n’a pas été un succès fulgurant. Et ce n’était pas ce qui m’importait. Même si Endtroducing… avait été un échec, j’aurais continué à faire de la musique. Je n’espérais rien de ce disque, en réalité. J’avais déjà enregistré pas mal de morceaux ou de remixs auparavant, et j’avais déjà conscience qu’il était possible de vivre de la musique tout en évoluant dans les circuits undergrounds. Personnellement, je voulais simplement contribuer à l’évolution de la musique, apporter ma vision. C’est super d’avoir pu poser ma pierre à l’édifice dès mon premier album, mais l’inverse ne m’aurait pas fait changer d’avis.

Ce qui est marrant, c'est que sur Endtroducing..., tu évoquais toutes tes influences dans les notes de l'album. Ça rejoint finalement ce que l'on disait en début d'interview ?
Le truc, c'est que je n'ai jamais été fan d'un son en particulier. Ce que j'aime, c'est la musique. Donc ça me paraît essentiel de citer les groupes qui t'encouragent à aller de l'avant, à développer tel son sur tel morceau.

Et aujourd’hui, comment tu fais pour continuer à te passionner pour de nouvelles musiques, là où de nombreux producteurs, à ton âge, 44 ans, semblent clairement regarder dans le rétro ?
La musique m’apporte beaucoup de joie, beaucoup d’émotions différentes et aussi, il faut le dire, un certain confort. À chaque album ou à chaque collaboration, j’essaye de procéder différemment, de sonner différemment. C’est sans doute ce qui m’incite à me pencher sans cesse sur la nouveauté. Je suis fier, par exemple, d’avoir été présent durant ce que l’on appelle aujourd’hui l’âge d’or du hip-hop. Mais je suis tout aussi fier d’avoir rencontré tous les artistes avec qui j’ai eu l’occasion de travailler, d’avoir vu mes différentes cultures évoluer et d’avoir pu profiter de l’émergence d’internet pour me réinventer auprès d’autres sonorités, sans pour autant délaisser ce que j’aimais auparavant. C’est important de garder ses racines. J’ai d’ailleurs beaucoup de mal avec toutes ces personnes qui te disent « ah non, je n’écoute plus ça ». Pour moi, c’est de l’hipsterisation de la musique. Il n’y a que les hipsters qui prônent quelque chose pendant quelques mois et rejettent tout en bloc une fois qu’une nouvelle mode est arrivée. Ce n’est pas ça la musique.


Tu dis avoir connu l’âge d’or du hip-hop. Personnellement, je trouve que le hip-hop est l’un des rares genres actuellement à être dans une démarche avant-gardiste…
Je suis assez d’accord, et j’aime beaucoup ce qui se passe actuellement. Cela dit, j’ai l’impression que l’on est davantage dans des morceaux de rap destinés à la radio que dans des morceaux hip-hop, qui englobent toute une culture. Ça n’a plus rien à voir avec la culture originelle. Je ne dis pas que c’est mal ou bien, mais c’est intéressant de le souligner.

Allez, avant que l’on se dise au revoir, est-ce que tu peux nous dire ce qu’un musicien comme toi fait quand il ne compose pas et ne tourne pas ?
J’ai une femme et deux enfants. Donc quand je suis à la maison, je prends juste beaucoup de plaisir à me balader avec eux, à profiter de chaque instant à leurs côtés. C’est bête à dire, mais je sais que j’ai beaucoup de chances de pouvoir allier ma vie de famille à une carrière musicale.

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++ Son nouvel album, The Mountain Will Fall, est disponible.
++ DJ Shadow sera en concert au Pitchfork Festival le 27 octobre.

Crédit photo : Derick Daily