Même si tu refuses de donner ton âge, tu sembles encore très jeune. Tu faisais quoi avant de te lancer dans la musique ?
Abra : Tu l’as dit, je suis encore assez jeune, je n’ai donc pas une expérience de malade. Disons qu'avant la musique, je partageais mon temps entre l’école et mon job dans un bar. Bizarrement, je n’avais pas songé à chanter. Je dis «bizarrement» parce que j’ai grandi dans une famille très portée sur la musique. Ma mère faisait partie d’une chorale d’église, j’assistais à ses répétitions, je la voyais jouer de la guitare à la maison, je la regardais écouter ses disques de folk, etc. Quelque part, ça a toujours été en moi, j’ai toujours écrit des poèmes, je fais des reprises de hip-hop à la guitare depuis 2007, mais je n’ai jamais pensé que ça irait plus loin.

J’imagine qu’il y a bien un moment où tu as commencé à considérer la musique sérieusement ?
Disons que je ne me voyais pas continuer l’anthropologie linguistique pendant encore huit ans et que la vie de barmaid aurait fini par me lasser. Travailler toute la nuit, finir à 5 heures du matin, ce n’était pas pour moi. Il fallait que je change. Ce qui tombait bien parce que mon petit ami de l’époque avait quatre colocataires, tous musiciens. On a commencé à jouer ensemble, ça m’a ouvert à une culture pop que je n’avais pas forcément, mais ma relation n’a pas tenu aussi longtemps que je l’espérais. J’étais au plus bas et, pour m’en remettre, je sentais que je devais créer mon propre projet. C’était la première fois de ma vie où j’avais l’impression d’avoir confiance en moi, d’avancer sans me soucier de l’avis des uns et des autres. C’est pourquoi la musique est devenu quelque chose de sérieux pour moi : parce qu’elle me permettait de m’affirmer pleinement.


Tu dis que tu n’as pas une expérience de malade, mais tu as déjà vécu dans plusieurs endroits différents (Londres, Atlanta, Los Angeles, New-York)…
Oui, mais c’est surtout parce que mon père cherchait un travail. Il avait un rêve et essayait de le suivre tout en prenant soin de nous. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ça m’a ouvert sur des cultures très différentes. Même si je pense que c’est à Atlanta que je me suis le plus éclatée. Bien sûr, New-York était formidable parce que j’y suis née et que j’y ai longtemps vécu avec mes grands-parents à l’étage et un environnement familial très présent, mais c’est à Atlanta que j’ai rencontré Father Loosely et les autres gars d’Awful Records. On était au lycée ensemble, on allait aux mêmes soirées et notre relation a toujours été très organique.

C’était évident pour toi de signer sur ce label ?
En quelque sorte, oui. Pas seulement parce qu’on s’est toujours très bien entendu, mais parce qu’ils m’ont permis de m’assumer encore davantage, ce qui n’est pas facile quand tu es la seule chanteuse au sein d’un label hip-hop. Ils m’ont aussi ouvert à d’autres techniques de production. Avant, j’étais très influencée par des sonorités à la Aaliyah ou Sade, mais eux m’ont initiée aux synthés, au drumpad. Je leur dois beaucoup, même si j’ai l’impression d’être leur grande sœur par moments. Quand deux personnes se disputent, il faut toujours quelqu’un pour les réconcilier, leur dire que ce n’est pas grave et qu’il faut avancer. Chez Awful, c’est un peu mon rôle ! (Rires)

Princess, ton nouvel EP, sort sur True Panthers Records. Tu n’as pas l’impression de faire de l’infidélité à tes potes ?
Non parce que c’est une collaboration ponctuelle, je n’ai pas signé sur ce label. D’ailleurs, je ne veux pas signer sur une maison de disques. J’ai beaucoup d’appréhension sur le fait d’être rattachée à une structure qui chercherait à modifier mon son, mon attitude ou, pire, à s’enrichir sur mon travail en essayant de me projeter dans des sphères que je ne maîtrise pas. Je n’ai pas besoin de ça. Faire ma musique, la contrôler, c’est tout ce qui m’importe. Comme je te le disais, je me suis mise à la musique par besoin d’affirmation, elle est essentielle pour moi. Je ne vois pas pourquoi je la confierais à d’autres personnes.


Jusqu’à présent, les médias ont plutôt été gentils avec toi. Tu le prends comme un encouragement ou comme une pression supplémentaire ?
Je pense que c’est un peu les deux. C’est une pression parce qu’on me confronte dans les interviews à des questions auxquelles je n’aurais jamais pensé devoir répondre, parce qu’on cherche à en savoir plus sur mon intimité ou mes sentiments, et parce que je sais qu’on interprète mes paroles désormais. Mais c’est plutôt bon signe, finalement. Les médias restent tout de même le meilleur moyen de faire parler de ma musique, de faire entendre ma voix.

Tu profites peut-être également d’un regain d’intérêt pour le R’n’B ces dernières années…
Pour moi, le R’n’B a toujours été présent, donc il m’est impossible de dire si, oui ou non, il se porte mieux ces dernières années. Le problème, en revanche, c’est qu’on cherche trop rapidement à cataloguer les artistes dans une catégorie bien précise. Personnellement, par exemple, je ne me considère pas comme une chanteuse de R'n'B. Ce n’est pas parce que je suis noire et que j’aime cette musique que j’en fais. Honnêtement, je pense qu’on pourrait tout aussi bien considérer ma musique comme de la pop alternative ou de la soul électronique.

Dans ce cas, tu réagis comment lorsque les médias te comparent à Aaliyah ou Janet Jackson ?
J’ai clairement été inspirée par ces deux artistes, donc ce n’est pas comme si les comparaisons étaient infondées. Mais je pense qu’on ne peut pas nous comparer. J’ai eu la chance de grandir avec Internet, de me confronter à des tonnes de musiques différentes. Mais aussi, d’un point de vue sociologique, j’ai eu la chance de vivre quelques années à Atlanta, certainement l’un des endroits des États-Unis où l’on peut bien vivre en tant qu’Afro-américain. Ici, tu peux trouver un travail si tu le mérites, tu peux avoir une vraie maison pour un prix nettement moins élevé qu’un petit appartement à New-York, tu peux fréquenter des gamins blancs ou asiatiques à l’école sans aucun souci, tu peux te confronter à toutes sortes de cultures et tu peux écouter aussi bien Fall Out Boy et Linkin Park que Mariah Carey et les Destiny’s Child. Attention, je ne dis pas que la vie est facile à Atlanta, mais c’est clairement la ville où un Noir peut être accepté pour ce qu’il est.


Tu parlais d’Internet. Tu passes beaucoup de temps sur les réseaux, non ?
J’en passe même sans doute trop ! (Rires). Mais que veux-tu ? Je suis une enfant de la génération Internet, j’ai grandi avec et c’est certainement l’une des choses que j’aime le plus faire. Honnêtement, je ne peux pas imaginer une journée sans y aller, sans parler avec des amis, sans regarder l’actualité sur Twitter, etc. Et puis, c’est aussi un gros plus pour ma carrière. Être active sur le web, je pense, m’aide à démocratiser ma musique et à affirmer ma personnalité. C’est pour ça que mon compte Twitter est @darkwavedutchess. C’est une référence à mon côté mélancolique, mystérieuse, quelque chose que l’on perçoit finalement peu sur scène ou en interview.

J’ai lu que ça venait aussi de ton goût pour les films d’horreurs…
C’est sans doute lié, oui. Mais c’est davantage un traumatisme que j’ai su surpasser qu’une réelle passion. Pour la petite histoire, lorsque j’étais en sixième, mes parents m’ont laissé aller à une soirée pyjama. Ce soir-là, on a fait un marathon de tous les films d’horreurs qui existaient à l’époque (Scream, Souviens-toi… l’été dernier, etc.) et ça m’a traumatisé. Pendant une semaine, je n’arrivais plus à dormir. J’ai même dormi pendant presque deux ans dans la chambre de mon frère. Tout simplement parce que ces films vous restent dans la tête, c’est comme une drogue qui vous empêche de vivre. Jusqu’au jour où j’ai décidé qu’il fallait que je les regarde sans crainte, que j’affronte toutes ces images choquantes pour apprendre à ne plus en avoir peur.

Dans le genre, tu as un réalisateur favori ?
Je sais qu’il ne fait pas dans le cinéma d’horreur, mais j’adore Tarantino. D’ailleurs, il a un côté très flippant dans son cinéma, avec tout ce sang et cette tension.


Ses bandes originales ne sont pas mal non plus…
Oh, c’est le rêve de ma vie ça : figurer sur la bande-son d’un film de Tarantino ! Il a dit qu’il ne ferait plus que deux films, donc il faut que je me dépêche ! (Rires)

Si jamais tu n’y arrives pas, tu as d’autres projets en tête ?
Après avoir publié trois EP’s, j’aimerais bien me lancer dans l’enregistrement d’un album. Mon écriture a évolué, j’ai moins la nécessité de retranscrire mes sentiments et je pense que c’est le moment de s’essayer au long format, de varier les atmosphères. J’aimerais bien aussi travailler avec un groupe… Sinon, je suis en train de réfléchir à la possibilité d’ouvrir un restaurant. Le projet est déjà bien avancé, mais je préfère garder l’idée secrète pour le moment.

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++ Son nouvel EP, Princess, est disponible.