Bon Voyage, c’est le projet mené par Adrien Durand depuis 5 ans, et qui, entouré d’une panoplie de musiciens et d’une chanteuse (Lucie Droga) qui fait drôlement bien le boulot, a accouché d’un EP, Xīngyè, qui héberge un petit tube (Love Soup) que beaucoup aiment bien mais qu’il n’est pas question de jouer en live, pour la simple et bonne raison que, justement, tout le monde l’aime bien. Bon. Rempli de paradoxes et légèrement impulsif (contrairement à l’équipe de Brain, où tout le monde est très équilibré et file toujours un très bon coton), Adrien, qu’on chope 20 minutes à peine après son live pour le coup très équilibré, partage avec nous sa vision de plein de choses. Et de ce qui lui passe par la tête, un peu.

Bon Adrien tu sors tout juste de scène là. C’était comment ?
Adrien : C’était cool ! Un peu fatigant aussi, même si ce genre de concerts c’est toujours assez court : 30 minutes, c’est des formats qui correspondent pas du tout au format de notre musique. Même si bon, on a eu l’occasion d’expérimenter déjà un peu ce genre de plateaux cette année. Je me suis forcément posé la question de savoir comment gérer ça. J’ai hésité à faire un morceau de 25 minutes. Puis finalement, on a fait plusieurs morceaux. Enfin, de toute manière, c’est toujours un bon exercice ! Pas évident de choper le public comme ça, sans trop le préparer. Difficile mais intéressant.

Surtout sur ce genre de festivals gratuits, où tu es confronté à un public qui, pour la plus grande partie, ne te connaît pas.
Oui, c’est sûr, on ne jouait pas devant les fans de Bon Voyage Organisation ! Ni même de gens trop avides de découvertes. C’est principalement des gens qui viennent voir les autres groupes. Enfin, c’est pas très grave.


Tu penses à ce genre de trucs en arrivant sur scène ? Au fait que les mecs devant toi vont peut-être regarder leur montre en se disant : «bon, et le concert de Jain, il débute quand ?».
Tu sais, la musique, je vois ça comme une croisade moi. Ou un sacerdoce plutôt. Je fais ma musique, je sème mon truc, et voilà. Tu sais, nous, on ne parle pas au public. Jamais. On rentre, on fait notre musique, on sort. C’est une transe pour nous. Qui est d’autant plus difficile à atteindre, comme on le disait, quand tu es dans une formule où tu te dois de faire des morceaux un peu courts. Mais oui, de manière générale, on adapte pas mal notre set en fonction de comment se déroule le concert, mais là c’est vrai qu’on l’avait préparé, on était un peu obligé. Même si en montant sur scène, on a inversé deux morceaux. On est ce genre de groupes. Le genre aussi à ne pas jouer nos morceaux phares.

Ah bon. Pourquoi ?
Parce que. S’ils ont bien marché, que tout le monde en a envie et que tout le monde en parle, j’ai pas envie de les jouer. J’sais pas trop comment l’dire. S’ils sont imprimés d’une certaine manière dans la tête des gens (de la manière dont le morceau est enregistré sur disque en l’occurrence), j’ai pas envie de le jouer en live. Tu vois, Love Soup, on l’a jamais joué par exemple.

Tu n’as jamais joué Love Soup en live ?
Enfin si, peut-être un peu. Genre 3 fois. Mais pas souvent, quoi. Et parce qu’on nous avait dit de le jouer. Là, peut-être que Géographie, notre nouveau single, on le jouera un peu plus. De toute façon, ce qui marche en disque, c’est rarement ce qui marche en live. Et inversement. Enfin j’sais pas. Nous, on joue pas les morceaux en live. Voilà, pas de justification.

Bon Voyage Organisation
Pas besoin de tout justifier de toute manière, OK. En interview - parce que j’en ai lu quelques-unes -, je te trouve pas mal paradoxal. Il y a des moments où tu dis que tu n’as pas du tout envie d’intellectualiser ta musique, et à côté de ça, tu cites Le Goff, tu cites Philip K. Dick, Gainsbourg…
Non, ce n’est pas vrai.

Qu’est-ce qui n’est pas vrai ?
Ma vie, c’est pas un avatar.

J’en suis certain. D’ailleurs, ce n’est pas ce que j’ai dit…
…oui, mais ma vie ne consiste pas à ça. Il y a effectivement ces références, mais ce ne sont pas des gens à qui je m’identifie. Ni mon art. Moi, j’ai grandi ces 5 dernières années avec des articles qui disaient que Bon Voyage était un mélange entre Kraftwerk et François de Roubaix. Bon, super, et après ? D’abord c’est pas possible, Kraftwerk, ça peut être mélangé avec rien. Sinon, ce n’est plus Kraftwerk. Et ensuite…oui, si l'on me demande ce que je lis, ce qui m’influence, ce que j’écoute, hé bien c’est ça.


Donc on est relativement d’accord ?
Un peu. Donc l’intellectualisation, à la fois oui, et à la fois non parce que je n’aime pas intellectualiser les choses. Les émotions et le message de Bon Voyage sont très simples. Et ensuite, désolé de te dire ça, mais K. Dick et Le Goff, c’est de la culture populaire. K. Dick, c’est pas intello. c’est du roman de gare. Gainsbourg non plus. Et Le Goff, c’est un peu plus technique mais c’est quand même un historien à la portée de tout le monde.

Je ne suis personnellement pas certain que tout le monde identifie Philip K. Dick à Blade Runner et à Minority Report et que l’on puisse vraiment considérer ce mec comme élément de la culture populaire…mais bon, on s’éloigne du sujet !
Moi, perso, ça m’a troué le cul quand j’ai lu Le Goff.

Ah, j’adore cette phrase. Je la retiens ! En parlant de cul, tiens : autant je trouve que ta musique est méchamment sexy, autant ce nom-là, Bon Voyage Organisation, je trouve que ça fait un peu agence de voyage un peu cheap que tu trouvais dans les magasins Continent, à l’époque…
Ouais, carrément. Et c’est un peu fait exprès, c’est vrai que le nom est horrible. C’est un peu un magasin de Barbès qui vendrait des voyages. En fait entre nous on dit plus «BVO» ou «Bon Voyage». On dit jamais «Bon Voyage Organisation».

Bon Voyage Organisation (2)
C’est marrant de parler de voyage en 2016, dans un monde tellement mondialisé et tellement dématérialisé.
Ouais, moi je suis contre les voyages comme on les fait maintenant. Ça parle pas du tout de voyages de touristes, ce qu’on fait. C’est un truc plutôt sur les mouvements de populations. Là, dans l’album qui arrive, la thématique qu’on va développer, ça va être plutôt «l’anti-peur du futur». Je comprends pas pourquoi les gens sont paniqués par le futur. Tout le monde dit tout le temps : «tu te rends compte, ça va pas être mieux. Les choses vont pas s’améliorer. La génération qui vient, c’est chaud». Donc Bon Voyage Organisation, c’est vraiment un truc un peu cheap, anti-hype. C’est un peu ça.

Comment tu envisages de la formuler du coup cette «anti-peur du futur» sur ton album ?
Ben je sais pas, ce sera de la musique, faudra l’écouter quoi. Je pense déjà que la Chine, c’est un axe énorme. Combien de gens on entend tout le temps dire : «‘tain les Chinois, ils vont nous bouffer» ? C’est de la connerie profonde. Alors que nous, on les a pas baisés les Chinois peut-être ? On leur a pas envoyé Total, Esso et tous ces trucs ? On leur a pas envoyé toute notre culture de merde ? Bien sûr que si.

C’est pour ça que tu évoques autant la Chine sur tes dernières sorties ?
Ouais. La Chine, c’est l’avenir. En France, on parle tout le temps de la France. C’est une maladie. «La nouvelle scène française». On s’en fout de ça !


Ça doit être les réminiscences du gaullisme…
Non, ça a toujours été comme ça. La France a toujours été un pays bonapartiste. On est quand même le seul pays du monde où tu viens et où tu as le mausolée de Napoléon qui est là. J’peux te dire que les Polonais doivent bien faire la gueule ! Ils ont les boules les mecs !

Bon, mais du coup elle te vient d’où, cette fascination pour la Chine ?
C’est pas vraiment une «fascination» ; c’est juste qu’à force d’être curieux des choses, je me suis rendu compte que c’était un thème d’avenir, et qu’il fallait que je sois en réaction avec ce qu’il se passe. Je lisais tout le temps les médias étrangers en m’intéressant plutôt à ce qui se passait là-bas, et je me disais : «l’Angleterre, les États-Unis, l’Allemagne, c’est très bien, mais l’endroit du monde où il se passe vraiment des trucs, c’est la Chine». En France, on parle tout le temps du Japon. Mais en vérité, la Chine, putain ! Et c’est pas comme l’Inde. Ils sont bien plus organisés, bien plus disciplinés. Ils sont dans un régime relativement autoritaire. La vraie puissance culturelle de l’avenir, c’est eux.

Les photos de presse que tu as prises, c’est devant Chinagora, c’est ça ?
Oui, exactement. C’est génial Chinagora, c’est un peu comme Bon Voyage Organisation.

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T’y vas de temps en temps là-bas ?
À Chinagora ? Oui, j’y allait de temps en temps avant les travaux ; j’y suis allé un peu depuis.

Ah, je ne savais pas qu’il y avait eu des travaux là-bas.
Ah mais si, y a pas longtemps. C’est tout nouveau maintenant. Ils ont duré 2-3 ans et ça a réouvert y a 1 an et demi, quelque chose comme ça. Mais celui qui connaît bien là-bas, c’est Pablo Padovani de Moodoïd. Il a tourné le clip de De Folie Pure là-bas, dans les jardins de Chinagora. Je sais pas comment il s’est arrangé. Parce que normalement les mecs, ils te font raquer sévère pour ce genre de trucs.


D'autre part, tu reviens d’une mini-tournée en Chine là, si j’ai bien retenu ?
Oui, c’était super cool. On a croisé quelques personnes qui étaient très intéressés par la musique occidentale et qui sont venues nous voir à Pékin et à Shanghai. On était vraiment un objet de curiosité. Ils avaient compris qu’on n'était pas un groupe d’export de base, pas comme la plupart des groupes que les Alliances envoient là-bas. En fait, ils ont compris que c’était un truc d’avant-garde et qu’on avait rien à foutre là. Mais tu vois, pour moi, faire des concerts là-bas, c’était cool mais un peu anecdotique. Ce qui était vraiment incroyable, c’était tout simplement d’être en Chine. J’en prenais tellement plein la gueule toute la journée qu’à la fin, au moment du concert, bien sûr on donnait tout, mais c’était difficile de ressentir la même chose qu’en Europe quand tu es venu en van et que tu as fait 6 heures de route pour venir. D’ailleurs, j’aimerais y retourner en janvier prochain pour y réaliser une création avec des musiciens chinois.

Tu n’es donc pas uniquement un geek qui passe sa vie sur Bandcamp ou sur Soundcloud, mais plutôt un mec qui se déplace sur le terrain ?
Tout le monde me pose cette question. Et franchement, c’est ni l’un ni l’autre. C’est peut-être ultra-présomptueux de ma part, mais j’ai tout le temps envie de dire : «la France les gars, on s’en bat les couilles !». Oubliez la France et ce qui se passe dans votre petit périmètre, l’Erasmus en Espagne, ça va quoi ! L’Europe, c'est terminé. Bon Voyage, c’est un peu ma manière de leur envoyer dans la gueule des trucs qu’on n'entend pas souvent. Tu vois d’ailleurs, j’aimerais pas dire mais quand y a des attentats en France, on est tristes et tout, et OK je comprends, mais y a d’autres endroits où ça cartonne… Moi, ça me fait de la peine parce que je crois que les Français sont comme ces potes dont tu dirais qu’il est vraiment enfant gâté, parce qu’il est fils unique et que du coup il ne pense qu’à sa gueule. Ben, on est pareils. On a mal quand on a mal, mais quand quelqu’un a mal à côté, on n'en a rien à foutre. Sous nos grands airs de Droits de l’Homme machin, en fait, on fait de l’ingérence continuelle. Quand on sent que nos intérêts sont menacés au Mali, allez bim, on envoie des mecs au Mali et on fout la merde dans un pays qui était déjà hyper-difficile à gérer et à comprendre. Ça voilà, c’est la raison de Brazzaville, de la Chine et de tout ça. Une manière d’intéresser les gens à autre chose. Si à la fin, ils se disent «c’est vrai que c’est cool Brazzaville»... hé bien voilà.


Tu es déjà allé à Brazzaville ?
Jamais allé en Afrique.

C’est un fantasme alors ?
Pas spécialement. Tu sais, moi, je fantasme surtout les endroits d’une autre époque.

Comme le personnage du Midnight in Paris de Woody Allen, d’une certaine manière ?
Je l’ai pas vu mais ouais, on m’en a parlé. Mais ce qui me fait vraiment fantasmer c’est plutôt la période où tu vois la montée du panafricanisme en Afrique. Le moment où le Zaïre est devenu le Zaïre. Vers 70-77. Là-bas, ça devait être super.

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++ Leur dernier EP, Xingyè, est disponible, et leur nouvel EP, Géographie, sortira le 9 septembre. Ils joueront le 14 septembre au Badaboum (Paris)

Visuels : Vincent Arbelet.