Maya Arulpragasam de son vrai nom n'a jamais caché son ambition : devenir la porte-parole des laissés pour compte. Ou plutôt, comme elle le dit elle-même, la première "pop star mondialisée". Fille d'une figure politique prééminente de la résistance tamoule, Maya a été obligée de fuir la guerre civile du Sri-Lanka pour s'exiler en Grande-Bretagne à l’âge de dix ans. Etudiante en arts visuels, elle se tourne vers la musique pour toucher le plus grand nombre. Vêtue de tenues chamarrées et ultra stylées, elle prend dans ses tubes post-electroclash la voix de la militante rebelle et incite les opprimés à l'insurrection. Mais bientôt, le doute s'installe sur ses propos et ses motivations. Des voix s'élèvent, autant dans la presse générale que spécialisée, l'accusant d'être naïve politiquement et de faire l'apologie de la violence. Le New York Times sort un portrait assassin qui décrie le décalage entre son esprit révolutionnaire et son mode de vie (la chanteuse était alors fiancée au milliardaire Ben Bronfman et vivait dans une banlieue huppée de Los Angeles - elle s'est aujourd'hui séparée de son compagnon et est rentrée à Londres parce qu'elle n'avait plus de visa). Le halftime show du Superbowl 2012, l'événement sportif le plus regardé aux États-Unis, marque le début de ses ennuis avec la justice. Alors qu'elle interprète Give Me All Your Luvin' en compagnie de Madonna et de Nicki Minaj, elle tend son majeur face à la caméra. De quoi énerver la NFL, la ligue nationale de football, qui lui réclame 1,5 million de dollars.

La sortie de son dernier album, sobrement baptisé A.I.M., n'a pas dérogé à la règle et a été précédé d'un frisson de scandale. Dans le single Borders, dénonçant les trafics de migrants, elle détourne le nom du sponsor officiel du PSG Fly Emirates en Fly Pirates. Ce n'est pas du goût du club français, qui le fait savoir en envoyant un courrier de désapprobation signé de Jean-Claude Blanc. Le club annonce qu'il se réserve le droit de porter l'affaire devant la justice, mais ne met finalement pas sa menace à exécution. Peu de temps après, c'est sa collaboration avec H&M qui fait couler de l'encre. Dans la vidéo écoresponsable de Rewear It, elle incite les clients de la marque à porter des vêtements recyclés. Quand on sait que la franchise suédoise produit ses vêtements dans des industries délocalisées et dans des conditions souvent déplorables, il est difficile de ne pas percer l'ironie du truc. Dernier coup de théâtre en date : alors qu'elle devait être la tête d'affiche de la mouture londonienne de l'édition 2016 du festival Afropunk, elle a été contrainte de se retirer de la programmation à cause de propos qu'elle avait tenu en avril dernier sur le mouvement Black Lives Matter et sur les stars américaines qui s’étaient positionnés pour la cause des Afro-américains: "Est-ce que Beyoncé ou Kendrick Lamar vont dire Muslim Lives Matter (la vie des Musulmans compte) ? Ou Syrian Lives Matter (la vie des Syriens compte) ?"

Pourtant, la tapageuse égérie nu rave avait déclaré en juillet dernier au micro d'Annie Mac, l'animatrice vedette de la BBC, désirer un opus "joyeux" et qui ne déclenche "pas de protestations". Autre révélation fracassante : il s'agirait apparemment de son dernier album studio. Coup de com' ou véritable changement d'image ? Peu de temps avant qu'elle ne sorte un single surprise avec l’ancien membre de One Direction Zayn Malik, on l'a rencontrée pour parler d'engagement (bien sûr), du manque de politisation de la scène pop mainstream, de spiritualité et de licornes.

A.I.M.
a connu une gestation compliquée. Peux-tu nous expliquer en quelques mots dans quelles conditions tu as enregistré l'album ?
Mathangi Arulpragasam (M.I.A.) : Je ne savais pas si je pouvais retourner aux USA parce que je n'ai plus de visa, ni si mon label voulait un nouvel album de moi. J'ai senti que le problème des réfugiés était littéralement à ma porte. J'ai traversé beaucoup de combats. Des guerres et des batailles juridiques sans fin. J'ai l'impression que c'est comme ça que ça marche, ces jours-ci : si on ne t'aime pas, on te submerge de batailles juridiques pour que tu passes tout ton temps à te défendre contre des infractions absurdes. Le système t'écrase. Pour réaliser cet album, j'avais besoin de ne pas avoir tout ça en tête. D'être libre. J'ai commencé à le produire parce que j'étais dans une phase de ma vie où je surmontais ces choses-là. Je trouvais ma place en tant que mère. Je profitais du fait d'être avec mon enfant. Je grandissais spirituellement en tant que personne.


Ces dernières années, tu avais fait des polémiques et des gimmicks haineux ta marque de fabrique. Mais cette fois-ci, tu as annoncé vouloir un album "joyeux" et qu'il "n'y ait pas de protestations". Pourquoi ce revirement ?
Je n'ai pas eu un chemin facile. J'ai vécu la guerre civile au Sri Lanka où j'ai vu des gens se faire tuer. Mon père était directement impliqué. Des membres de ma famille sont morts. Après la fin des combats en 2009, les Tamouls n'ont reçu aucune justice. Ils ont été oubliés. J'ai voulu parler pour les gens qui n'ont pas de visibilité dans les médias. J'ai eu l'impression que j'étais suffisamment forte pour assurer ce combat. Mais tu as besoin d'argent pour te battre, et je n'en avais pas. Ce serait facile pour moi d'être en colère, d'être aigrie. De m'automutiler.
Mais aujourd'hui, je ne suis plus en colère parce que j'ai brisé ce cercle. J'ai réalisé qu'il y a des moments merveilleux dans la vie. Il y a de la magie dans les gens, dans certaines actions, dans les licornes. C'est ce genre de choses sur lesquelles il faut se concentrer, pour contrebalancer toutes les merdes. La société nous dit de prendre notre revanche, de nous défendre, d'attaquer et de haïr. Mais aujourd'hui, je pense qu'il faut au contraire trouver un moyen de s'extraire de cela.

Pourtant, l'opus se nourrit de tes déboires récents. La chanson No Visa fait référence à ton impossibilité d'en obtenir un pour les Etats-Unis, et Fly Pirates renvoie à ton conflit avec le PSG...
Chaque chanson est née de quelque chose qui est arrivé au niveau terrestre : les réfugiés, mon visa, cette histoire avec le PSG. Mais pour moi, plus profondément, elles traitent du fait de transcender ces choses et d'être heureux. Je voulais prouver que tu peux tourner le négatif en positif. T'extraire au dessus des batailles juridiques, des corporations, du racisme. Fly Pirates représente un voyage. Les oiseaux migrent comme le font les hommes. C'est aussi un message spirituel : il s'agit de trouver la lumière, de s'élever et de trouver son Soi supérieur. Tu peux connecter ton esprit à l'univers sans aucun outil, avec rien. Tu n'as même pas besoin d'un papier ou d'un cahier. C'est ce sentiment que je voulais transmettre à mes fans.


A.I.M. est un album engagé. Il a été introduit par le single Borders, qui aborde frontalement la question des réfugiés. Quel est ton avis sur l'accueil que les États européens réservent à ces personnes contraintes de fuir leur pays ?  
Les États mettent les réfugiés à Calais, rendent les gens plus racistes, font de plus grosses guerres. Pour préserver les communautés, les identités. Un peu partout, on se tourne vers l'extrême-droite. Politiquement, on veut consolider les frontières. Alors qu'économiquement, elles sont déjà ouvertes. Culturellement, pareil. Ton iPhone a été produit par des personnes issues de nombreuses communautés. Certains des matériaux bruts viennent d'Afrique. Il a été manufacturé en Chine. Codé et programmé en Inde. Certaines de ses applications ont été designées en Amérique. Il a été conçu par un homme à moitié syrien, qui en a eu l'idée en prenant du LSD en Inde. Et tout le monde l'utilise partout autour du globe.

Penses-tu que ces sujets soient sous-représentés dans la musique pop mainstream ?
Oui. Les musiciens parlent de ce qui se passe en Amérique parce que les popstars viennent de là-bas. Il n'y a pas assez de popstars globales. C'est pour cela que je veux retourner aux États-Unis si je parviens à obtenir à nouveau un visa. En tant que sujet, l'immigration a toujours été une thématique qui me tient à coeur parce qu'elle est liée à ma propre histoire. Quand je suis arrivée en Angleterre à l’âge de dix ans, les stigmatisations associées au fait d'être réfugié étaient si fortes que j'avais honte de ma condition.
En grandissant, j'ai compris qu'en réalité, c'était une belle chose. Parce que peu importe qui l'on était et d'où l'on venait, l'on possédait une forme de solidarité. Quand je rencontrais un enfant bosniaque ou somalien, j'avais l'impression qu'on venait de la même famille. Cette expérience nous connectait. Ces gens sont les miens, ils doivent faire partie de ce que je fais. Il y a des choses importantes sur le fait d'être un réfugié dont personne ne parle, parce que les personnes concernées ont honte d'être appelées "réfugiés". Je veux faire voler en éclats cette honte.


Le clip de Borders représente avec une certaine beauté formelle l'exil des réfugiés et leur traversée de la Méditerranée. On t'y voit vêtue de tenues colorées et stylées au milieu de personnes en haillons. Ne trouves-tu pas dérangeants ce décalage et cette esthétisation de la misère ?
Je viens d'une école d'Art. Je suis une personne naturellement portée sur l'esthétique. Ma mère était une femme très créative, elle confectionnait et vendait des vêtements pour gagner sa vie. Je l'aidais beaucoup. Ça a façonné mon esthétique, qui a toujours été de produire à partir de pièces bon marché. Je m'occupais artistiquement dans le garage avec deux couleurs et un cahier. Je suis devenue musicienne à partir de rien. J'avais seulement deux pounds pour m'acheter un enregistreur-cassettes. J'ai fabriqué mes propres fringues avec des bouts de tissus et en retouchant des vêtements d'occasion.
Je ne veux pas renvoyer le message qu'il faut avoir une robe à 5000 dollars pour devenir une popstar. J'utilise mon cerveau plutôt que mon porte-monnaie. Tous les réfugiés ont un cerveau. Tu peux être dans un camp et faire ce que je fais. Tout ce que dont tu as besoin est d'une paire de ciseaux, tes yeux pour voir, ton cœur pour ressentir, et ton cerveau pour réfléchir et écrire ta propre histoire.

L'album devait originellement s'intituler Matahdatah et se présenter comme un album-concept sur le thème des frontières. Comme son nom a changé, s'agit-il toujours du même projet ?
Il s'agit d'un album sur le dépassement des frontières, dans un sens géographique et physique mais aussi spirituel. Pour évoluer en tant qu'êtres humains, nous devons nous rendre compte que derrière toutes les fausses frontières qui nous limitent, les choses sont en réalité infinies. Si nous faisions tomber ces barrières, nous pourrions être ce que les êtres humains sont vraiment supposés devenir. Être capables de tout atteindre mentalement. Il y a 2000 ans, on parlait déjà de télétransportation alors qu'aujourd'hui, on t'empêche l'accès à tel ou tel pays simplement parce qu'il te manque un tampon ! En réalité, la vraie raison derrière tout ça, c'est qu'une dizaine de personnes très avides veulent contrôler ton esprit.


Tu as annoncé qu'il s'agissait de ton dernier album studio. Sur quoi veux-tu te concentrer à présent ?
Justement, je veux étudier ces choses-là. Mais je ne sais pas exactement comment m'y prendre. Il est peut-être trop tard pour moi pour me mettre à la science. Alors je cherche encore comment faire pour apporter ma contribution, mais quand j'aurai trouvé, je le saurai.

La musique n'est-elle pas à même de faire bouger les choses ?
Je ne le pense plus, à moins de découvrir scientifiquement comment la musique peut avoir un impact bénéfique sur les gens et changer le monde.

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++ Son dernier album, A.I.M., sort le vendredi 9 septembre chez Interscope. Elle se produira le 29 novembre prochain à la Grande Halle de la Villette, à l'occasion du Pitchfork Music Festival de Paris.

Crédit photo : Vivienne Sassen.