[Mon iPhone crashe une première fois avant que l’enregistrement ne démarre vraiment. Nous parlons de l’attachement excessif que nous portons à ces merveilleuses petites merdes.]

Michael David Quattlebaum Jr. (Mykki Blanco) : J’étais si fière parce que j’ai réussi pendant longtemps à ne pas dépenser un sou pour ces choses. J’ai passé un temps dingue sans, je me sentais hyper-bien et d’un coup, en Sardaigne, j’ai pété un câble : «IL ME FAUT UN NOUVEL IPHONE». Alors j’ai craqué et j’en acheté un. Tu crois qu’il fonctionne, là ?

Il a l’air de pouvoir tenir notre conversation...
Cool.


Tu sembles avoir ce genre d’existence fait d’une centaine de vies (elle
 rit comme un enfant, ndlr). Sur chaque album, tu ressembles à un acteur qui rentre dans un nouveau rôle. Est-ce que tu te sens ainsi ? Comme un acteur qui joue à chaque fois différemment son propre rôle ?
Wow ! C’est vraiment amusant. Tu as dit deux choses qui tiennent presque de la voyance. Quand j’étais petite, une des choses dont je rêvais était de vivre plusieurs existences parallèles en une seule vie. Je disais ça avec une vision d’enfant, sans comprendre ce que pouvait vouloir dire un «changement de carrière». J’étais un enfant-acteur. C’était quelque chose que je voulais vraiment faire, pas ce genre de carrières forcée par mes parents. Ça et écrire. J’adorais écrire. J’ai été très encouragée par deux enseignants, on me donnait des devoirs en plus, des petites histoires à écrire. Bref, en cinq ans de carrières avec Mikky Blanco, j’ai effectivement eu le sentiment d’avoir connu cinq personnalités différentes. Et le plus dur avec cet album, c’est que j’ai eu le sentiment que la plupart de gens ne savaient pas qui était Mykki Blanco en tant qu’artiste. Qui je suis, ça, c’est papable sur les réseaux sociaux par exemple.
Mais musicalement… Il y a comme un mur autour de ma musique. Du coup, j’ai compris qu’avec cet album je devais proposer un voyage depuis le premier titre - mais un voyage accompagné par le même personnage, quelque chose de très cohérent, avec ce fil directeur. C’est pour ça que pour la première fois, ça a été très dur pour moi d’écrire d’une manière aussi intime. Et c’est Woodkid, à vrai dire, qui a été d’une grande aide et d’un grand soutien et qui m’a dit «
c’est OK, tu peux parler de toi et poser des textes intimes sur de la dance music. C’est en essayant que tu vas apprendre». Je ne savais pas comment faire ça. Et généralement, quand tu composes un album, tu n’as pas de feedback jusqu’à ce que tu le sortes. Et lors des journées promos, c’est là que tu commences à sentir comment est compris ton travail. Tu réponds à des questions et tu réfléchis ton œuvre comme jamais auparavant. Du coup, mon album n’avait pas de concept avant aujourd’hui, avant que je réponde à ces questions.

En parlant de «se découvrir au travers de son œuvre», dans ton album il y a un morceau nommé You don’t know me. Et c’est vrai que l’on se demande souvent si on te connaît vraiment. Mais je me demandais à quel point tu te connais toi-même et comment ta musique t’aide à te découvrir.
(Elle réfléchit, ndlr) Évidemment, à chaque nouvelle sortie, tu prends un nouveau parti. D’un côté, ça va éveiller tout un groupe d’individus, d’un autre ça va en désintéresser d’autres. Et je suis très curieuse de voir qui, quels groupes vont être intéressés par celui-ci pour mieux comprendre quelle facette de ma personnalité est à l’œuvre. C’est un révélateur. Sinon, ça va peut-être t’étonner mais je n’écoute pas de musique. Souvent, je checke un peu les sorties, les nouveautés, je me tiens au courant mais la plupart du temps, si je veux être vraiment seule, c’est en silence. J’ai un esprit très… agité. J’ai besoin de calme. Récemment, j’étais chez mes grands-parents et ils ont une vie sociale hyper-active. Il y a tout le temps du monde chez eux. Un jour, un de leurs amis souvent présent me regarde et me dit «tu n’écoutes pas du tout de musique, c’est étrange». Même quelqu’un qui ne me connaît pas le remarque. C’est juste que je dois avoir un paquet de trucs auquel penser ! (Elle éclate de rire, ndlr)
Non mais c’est vrai, mon esprit est trop actif pour que je me concentre sur de la musique. La vie est déjà…  
tellement de choses ! Si pleine. Tu vois, je n’ai pas un patron pour me donner des objectifs et à moins qu’en vieillissant, tu souhaites devenir complètement décadent, tu te dois de t’en fixer. Et ça, ça occupe énormément mon esprit. Je viens d’avoir 30 ans et mon temps est pris par la musique, les tournées, mais le plus important demeure les phases de calme, de méditation parce que ce sont elles qui me permettent de rester créative. Peu importe où tu es dans le monde, tu dois apprendre à recréer, où que tu sois, un espace sain où créer. C’est très facile d’être distrait. Spécifiquement lorsque tu es le divertissement. Pour la plupart des gens, tu es leur coupure depuis leur vie quotidienne. Moi, ça c’est ma vie quotidienne ! (Rires)


Et qu’est-ce que c’est, ta coupure/pause ?

Je médite. Et c’est amusant : beaucoup de gens pensent à la méditation comme une manière de vider son esprit. Pour moi, c’est au contraire laisser mes pensées vadrouiller n’importe où. Pour moi, un synonyme de méditer c’est «s’ennuyer». Récemment, j’étais à Milan pour un concert. On a fait la fête comme des dingues et comme je savais que quelques jours après, j’aurai cette journée promo à Paris, j’ai cherché le vol le moins cher depuis Milan et je me suis envolée vers la Sardaigne où je n’ai rien fait durant deux jours d’affilés. J’ai juste regardé Sex & The City, des cartoons, j’ai lu, j’ai beaucoup dormi… Et c’était hyper enrichissant de ne rien faire. Demain par exemple, je vais faire des lessives ! (Rires) Ça peut sembler les choses les plus ennuyeuses du monde mais j’en ai besoin parce que ce sont durant ces pauses que je suis créative.

Je ne sais pas pour les tâches ménagères mais c’est vrai que dans un monde bourdonnant en permanence, de plus en plus de personnes valorisent l’ennui comme moment créatif, idéal pour faire fonctionner l’imagination.
Je l’apprends tout juste cette année. S’ennuyer et surtout s’ennuyer tout seul, c’est merveilleux pour l’imagination.

Récemment, j’écoutais l’album d’ANOHNI
(Elle rebondit, ndlr) Oh oui ! Je n’ai pas eu le temps de l’écouter, il est bien ? Je suis certaine qu’il l’est.


Il l’est. Et justement par certains aspects, cet album m’a évoqué Woodkid, qui a produit la moitié de ton album. Il y a ce juste équilibre entre intimité et épique. C’est ce que tu voulais faire ? Un album
intimement épique ?
Oooooh ! J’aime l’idée. Mais ce que Woodkid a vraiment apporté à ma musique, c’est la douceur, à vrai dire. La romance, pour ainsi dire. Quand tu écoutes ma musique, il y a cette énorme énergie mais je n’ai jamais eu de… tendresse. Et il savait exactement comment extraire cette tendresse de moi. Pour la première fois, je sais faire ce hip-hop riche en sentiments. Et ça, c’est une grande première.

Tu vis en Europe…
...Euh, je vis majoritairement : nulle part. (Rires) Mais dès que je pourrai obtenir mon visa d’artiste, je pense que oui, je vivrai surtout en Europe. Et je voyagerai un peu aux États-Unis. Oh, et j’aimerais vraiment m’établir quelque temps à Mexico City. Cette ville est DINGUE.

Mais je me demandais si tu fuyais les États-Unis à cause de la très mauvaise énergie et de la fermeture d’esprit grandissante du pays ces temps-ci…
Oh, je ne dirais pas que je fuis. Ça n’est pas le mot. Mais je veux conserver mes distances avec une atmosphère globalement fascisante. Et tu ne peux pas vraiment la fuir parce qu'en Europe, tu as cette crise des réfugiés, et ça alimente énormément le racisme et l’étroitesse d’esprit ici. Or ce qui arrive en ce moment aux États-Unis est particulièrement terrifiant. (Elle réfléchit) Est-ce que je me sens coupable de ne pas être aux États-Unis plus souvent, dans les conditions actuelles ? Oui, d’une certaine manière. Mais de la même manière que je me sens coupable d’être absente, je trouve ça tout aussi important d’être un artiste avec de la visibilité.
Que l’on s’entende bien ; je ne dis pas que je suis un artiste avec un retentissement mainstream – tu ne me vois pas en featuring avec Drake ! – mais c’est important que les gens voient Mykki Blanco le plus possible, pour montrer que je suis mobile. Que je voyage d’une part mais aussi que je peux grimper les échelons de la société. C’est important de donner cet exemple d’artiste noire, issue d’un milieu modeste, au parcours et à l’esthétique cheloue et d’être sujet à la réussite. C’est important de montrer que c’est possible. Et j’ai vraiment l’impression que c’est important, d’être ce genre de soutien, même de loin, pour les gamins queer de couleurs, qui se sentent des weirdos, de faire ce que je fais.


Je ne cherche pas à te restreindre à une quelconque catégorie, mais tu es affiliée au hip-hop...
Alleeeeez ! Tu peux le dire, je suis une rappeuse. Ça ne me gêne pas du tout - au contraire, je me qualifie moi-même ainsi. Ce n’était pas un rêve d’enfant, ceci dit ; tu m’aurais posé la question à treize ans, je t’aurais répondu que je voulais devenir sculpteur ! (Rires)

Si je devais résumer, tu vois, j’aurais dit «une punk qui fait du spoken word»…
Tu sais, moi, LE1F, Zebra Katz et les autres, sans le vouloir, on a créé un genre. Ça, tu peux l’appeler comme tu veux. On a donné une voix à toute une démographie de gens. Je le dis sans arrogance. Mais je le précise parce que les personnes ignorantes adorent ignorer ce fait. Mais le fait est : nous sommes à la base d’un genre. Codifiable, donc marketable. Et marketing signifie argent. Et l’argent, ça, même les plus ignorants le comprennent.

Mais est-ce que tu as l’impression de faire ce que le hip-hop fait de moins en moins – ou de moins en moins directement – c’est à dire : constituer une voix pour les «sans-voix» ?
Tu m’aurais dit ça il y a deux ans, je t’aurais répondu «fuck that», «j’emmerde les gens, tu ne vas pas me contrôler, je ne suis pas ton symbole blablabla». J’étais vraiment trop coincée dans l’état d’esprit punk. Et je me sens toujours ainsi mais j’ai fini par me dire «OK, je suis l'une des seules rappeuses queer vraiment visibles qui aborde les droits des trans, qui parle de féminisme, qui est black, qui est gay, qui est séropositive», et je me suis dit que par mon statut, j’avais peut-être une responsabilité.C’est important. Parce qu’ils sont mes proches, d’une certaine manière. Et j’ai dû me demander «pour qui fais-je cette musique ?». Pour n’importe qui capable de comprendre que je suis une artiste queer. Et dans la plupart des villes, aujourd’hui, y compris Paris, tu ne peux pas ressembler à un homme et porter une tenue comme la mienne sans avoir, au bas mot, des regards déplacés. Ça, ça n’existera plus dans la prochaine génération parce que les artistes et les populations queer sont de plus en plus dignement représentés. Ça n’est pas encore normalisé socialement, et j’espère participer à mieux dans ce sens là.


C’est très vrai. Ça me fait penser à quelque chose. Récemment, je regardais à nouveau toutes les saisons de Friends, tu sais, pour connaître mon avis d’adulte sur l’objet (
elle rigole, ndlr), et j’ai été marqué de voir quantité de sujets abordés naturellement dans la série comme l’homoparentalité (l'ex de Ross, ndlr) ou la transsexualité (le père de Chandler, ndlr). C’est dingue de constater que des sujets qui aujourd’hui suscitent des débats – souvent nauséabonds – figuraient en toute simplicité dans la série la plus mainstream des 90’s. Du coup, j’ai eu le sentiment que le monde régressait. Tu ressens ça aussi ?
C’est très intéressant ce que tu soulèves. Néanmoins, je crois que nous oublions constamment quelque chose. Peu importe à quel point nous arrivons à aller à l’extrême-gauche, nous compenserons en allant tout autant à l’extrême-droite. Parce que la plupart des gens, ils n’iront pas à l’extrême-gauche avec toi. Ils iront là où il se sentent en sécurité, ou à l’aise tout au moins. Le plus loin nous allons à gauche, le plus loin nous irons à droite. Néanmoins, tu sais quoi ? Je reste profondément optimiste ! (Rires)

++ Retrouvez Mykki Blanco sur son site officiel et ses comptes Soundcloud, Facebook et Instagram.
++ Son premier album, Mykki, sortira le 16 septembre. Vous pouvez le précommander ici. Mikky sera en concert le 22 septembre à Paris au RBMA Festival, le 23 septembre à Rennes à l'Ubu, le 24 septembre à Nantes au festival Scopitone, le 29 septembre à Bordeaux à l'iBoat et le 30 septembre à Lyon au Sucre.