On en discutait là mais j’allume le micro parce que c’est intéressant ce que l’on dit et que sinon on va perdre des choses : tu me disais que globalement, votre musique n’était pas trop mal reçue au Maghreb et dans les pays arabes…
Hervé : Au Maroc, à chaque fois qu’on y a joué, c’était dément ! Quand on a joué, c’était souvent organisé par des médias locaux, qui s’investissaient de fait beaucoup. En Tunisie, c’était super aussi. On a fait une super soirée avec notre nom projeté sur le mur d’une villa, très beau.
Guido : Globalement ouais, on a vu des trucs complètement fous de gens au Maroc qui nous ont dit : «c’est hyper important ce que vous faites, vous nous représentez dans le monde, faut continuer !».

C’est pas trop compliqué à assumer, derrière ce genre de grosses déclarations d’amour quasi-identitaires alors qu’à la base, on le sait, Acid Arab, c’est surtout des mélomanes qui, à un moment se sont dit que ce serait sympa de mixer musique acid et «musiques arabes» ?
Guido : Si, un peu. Chacun voit le truc à sa façon de toute manière, chacun l’interprète comme il veut. Le nom, forcément, prête à interprétation. L’esthétique du projet aussi. Nous en tout cas, on prend bien soin d’injecter le moins d’informations orientées ou politiques dans le projet. Pour que ça ne nous dépasse pas.


«Politique». C’est un mot auquel on pense de manière automatique, effectivement. On est en 2016, le projet s’appelle Acid Arab, et en France, y'a quelques petits amalgames qui ont été faits ces derniers temps (enfin pas que «ces derniers temps» mais vous savez quoi…) liés à ce que certains imaginent lorsque l’on prononce le mot «arabe»…
Guido : Ben en fait, franchement, on ne nous en parle pas tant que ça de politique par rapport à ce qu'on pourrait penser, dans les interviews notamment. Ou alors via des questions hypers-pataudes, genre «alors, est-ce que c’est politique ?». Tandis que des questions plus précises pourraient nous aider à parler du truc…

Comme le fait que votre album s’appelle Musique de France, par exemple ? Compliqué quand même de voir avec ce titre-là autre chose qu’une prise de position symbolique…
Hervé : Voilà, effectivement. Avec ce titre, il y a une petite prise de position, un statement. Il y a cette volonté de pointer la bêtise de la question sur l’identité nationale que certains peuvent considérer comme «blanche et catholique» encore aujourd’hui en France. Et puis, c’est aussi une prise de position dans le sens où l’on n’est pas des «Indiana Jones de la techno», on n’est pas dans l’hédonisme exotique, c’est pas du folklore que l’on fait. C’est aussi ça, la France ! C’est la musique qui reflète la France dans laquelle on a grandi.


La France dans laquelle vous avez grandi, c’est notamment celle de Rachid Taha, qui pose sur l’album, tout comme A-Wa, Sofiane Saïdi, Rizan Said
Hervé : Oui, la présence de tous ces artistes est symbolique, mais c’est également le fruit d’opportunités et de rencontres ! On partage un bookeur avec Rachid Taha par exemple, A-Wa, on les a rencontrées en tournée… On est très contents du casting en tout cas !

Il aurait pu avoir une autre couleur encore, le casting ? On pense comme ça à Bachar Mar-Khalifé ou à Omar Souleyman qui sont pas mal en vogue en ce moment, ou à Mashrou'Leila, avec qui vous aviez par exemple partagé une date à La Gaîté Lyrique ?
Hervé : Honnêtement, on n’a pas tellement pensé à ceux-là, mais ça n’aurait pas été incohérent, c’est sûr ! Moi, c’est vrai que j’aurais bien aimé bosser avec Cheikha Rabia, une ancienne chanteuse algérienne de musique chaoui avec qui l'on avait partagé une date à La Goutte d’Or. Un jour peut-être !


Alors l’album s’appelle Musique de France. Et là, vous allez représenter cette musique au Pitchfork Music Festival du mois de novembre, où à part Flavien Berger, vous serez les seuls Français programmés dans le line-up, qui n’en comporte de toute manière jamais beaucoup…
Hervé : Oui, ça a été assez incroyable pour nous d’apprendre cette programmation ! En plus c’est assez drôle : on a la même ingé-son que Flavien Berger. Mais bon, on n’est pas programmés aux États-Unis non plus ! Après bon, oui, ça nous met une sacrée pression. Y aura notre nouveau live en plus, avec une nouvelle installation, des projections et tout !

En parlant de symbolique, parce qu’on est décidément pas mal là-dessus, il y a aussi ce clip que vous avez sorti pour illustrer le morceau Sayarat 303, tiré du court-métrage Seuls les Oiseaux du réalisateur algérien Ahmed Zir
Hervé : C’est un film assez visionnaire, puisqu’il sort en 1987 et qu’il annonce quasiment la révolution qui débutera en Algérie l’année suivante. Mais Ahmed Zir, évidemment, il est bien plus politique que nous ! Ce film, je suis tombé dessus au MuCEM à Marseille. J’ai adoré. Et puis je trouvais qu’il y avait une narration intéressante qui collait bien à notre morceau. Physiquement, ça fonctionnait plutôt bien. On l’a contacté, il était OK, il a bien accroché sur le projet, ça fait une deuxième vie au film aussi qui est quasiment là réutilisé tel qu’il est. On a juste enlevé quelques petits plans et fait quelques points de synchro mais juste pour que ça colle parfaitement au morceau. Et ce qu’il représentait me plaisait énormément. Cette ode à la liberté hyper-puissante, très simple et naïve aussi. Et puis c’est marrant les interprétations qu’on peut donner à tout ça. Sayarat 303, ça peut faire une référence à une voiture, et des gens ont réussi à y voir que c’était une manière pour nous de symboliser ce «véhicule» qui nous permettait de voyager entre les périodes, entre les styles…


Acid Arab est né il y a quatre ans. Il n’y avait pas eu Charlie Hebdo, le Bataclan et toutes les réactions dégueus qui sont allées avec qu’on évoquait tout à l’heure. Si le projet devait naître maintenant, vous choisiriez le même nom ?
Hervé : Arf, bonne question…oui, je crois qu’on s’appellerait quand même Acid Arab - on s’appelle pas Acid Terrorist, hein ! Mais oui, je crois que ça a même encore plus de sens aujourd’hui de faire ce qu’on fait. Chacun voit dans le projet ce qu’il veut. On fait de la musique, il y a un message assez simple, fédérateur.

J’ai également lu que vous ne parliez pas arabe.
Guido : En effet. Enfin un peu quand même, là ! On a de toutes petites notions... enfin Hervé bien plus que moi !
Hervé : Oui, moi j’ai pris des cours pendant deux ans. Mais les choses ont fait que je n’ai pas pu continuer. Je compte les reprendre ceci dit, ça m’intéresse… Au moins pour comprendre ce qui se dit sur notre album, même si nous disposons évidemment des traductions. Mais bon, on va pas te mentir : c’est vrai qu’il y a des morceaux qu’on joue en live dont on n'a pas vérifié les paroles. On connaît parfois les thèmes généraux des morceaux, on reconnaît quelques mots, mais on ne sait pas de manière très exacte de quoi il s’agit... Mais tu sais, moi j’ai écouté du rap durant toute ma jeunesse sans parler anglais et ça ne m’a jamais vraiment gêné !


Vous pensez que vous auriez eu des retours différents si vous aviez été d’origine arabe, que ce soit en France ou outre-Méditerranée ?
Hervé : Je ne sais pas trop… Mais sans doute, oui. Notamment en dehors de France, où l'on a parfois eu quelques réflexions pas hyper-ouvertes d’esprit au début.
Guido : Mais c’est vrai que deux Français qui s’appellent Acid Arab, ça fait parler. Et ça favorise le storytelling. Le petit succès que connaît le projet est, je pense, un peu dû à ça aussi. La démarche est pas tellement commune.

À ce sujet : on parle tout le temps du côté «Arab» d’Acid Arab. On parle beaucoup moins du côté «Acid».
Guido : C’est très juste.
Hervé : L’acid, c’est une musique qui nous intéresse beaucoup. Personnellement, avant Acid Arab, j’avais un projet d’acid house que je menais. On jouait aussi de l’acid house et du disco dans des soirées qu’on organisait. Quand on a commencé ce projet, je pense que j’étais plus le côté acid du projet, et Guido le côté «Arab». Quand nous sommes partis à Djerba et que nous avons préparé la soirée qui allait aboutir à ce projet-là, c’est vrai qu’on a trouvé qu’il y avait une urgence entre cette musique acid et les musiques qu’on a pu trouver au Maghreb. Et que ça fonctionnait très bien.
Guido : Il y avait un aspect politique qui nous intéressait aussi. Le fait de mixer des musiques de «pauvres» – des musiques dont certains instruments ont parfois été ramassés dans des poubelles, et mixés par des Occidentaux bien nés et nantis qui mangent à leur faim, qui écoutent la radio et dont la moindre production discographique est hyper-léchée et masterisée, ce qui n’est pas du tout le cas là-bas. Il n'y a souvent pas d’éditions dans les pays du Maghreb. Même les pressages s’usent souvent.
Hervé : Et puis il y a ce son de la 303 aussi, qui évoque les flûtes utilisées dans les musiques orientales, comme la zorna, dont le son est hyper-acide, presque agressif.


Il y a des samples sur cet album ?
Hervé : Quasiment pas, non. Il y en a un peu, mais ils ne sont pas frontaux ni utilisés comme le gimmick principal. Il y a juste quelques samples de percussions utilisés dans le fond pour mettre un certain groove, mais tout ce qui est enregistré émane de musiciens qui sont venus dans le studio. Ou alors par exemple avec A-Wa, on a fait ça à distance : on leur a envoyé quelques propositions de beats, elles nous ont renvoyé leurs propositions vocales, ça c’est fait comme ça.

Et est-ce qu’on va l’avoir, la date qui convoque tous les artistes qui posent sur votre disque ?
Hervé : Tous, ce serait un peu compliqué et une grosse production, mais ce serait un sacré kif, oui, déjà d’en avoir quelques-uns ! Peut-être qu’on réussira à faire La Hafla avec Sofiane Saïdi déjà là, prochainement ! Une fois, juste une, on a mixé sur le concert d’A-Wa le remix de leur tube Habib Galbi. Pour le rappel, on nous a mis des platines sur scène, on a appuyé sur «play» et on a balancé le remix en instru sur lequel elles ont chanté. C’était un peu bidon mais ça avait bien fonctionné !

Crédit photo : Pierre-Emmanuel Rastoin.

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++ Leur premier album, Musique de France, est disponible. Vous pouvez retrouver toutes leurs dates de concert ici.