En amont de tout ça - et c’est le processus logique -, on m’a demandé si l’interview de Pone me branchait. J’ai dit «OK, avec plaisir pour DJ Pone». Et on m’a rectifié en me disant bien : «non, attention, c’est Pone maintenant».
Thomas Parent (Pone) : Oui, je crois que le «DJ» commençait à être de trop. Pour un premier album solo, ce n’est pas ce que j’avais envie de mettre en avant. DJ, ça évoque les scratchs, et c’est plus trop mon délire. Je ne suis pas en train de dire «ouais, j’ai 38 ans, DJ c’est plus pour moi, j’ai passé l’âge», ça n'a rien de péjoratif ; c’est juste qu’avec le blaze que j’ai, il y a des trucs qu’on ne m’autorisait pas. Si je passe du son à une soirée, je vais être obligé de passer un morceau des Svinkels, de faire des scratchs, tous ces trucs-là. Sauf que les Svinkels ça fait plus de 10 ans que j’suis plus avec eux, et la dernière compèt’ de scratch que j’ai faite, c’était il y a 14 ans…

C’est vrai qu’en écoutant l’album, je me suis plutôt dit : «c’est Producteur Pone désormais, plus DJ Pone».
Oui ben voilà, c’est ça ! Puis j’avais déjà commencé à transformer un peu ma carrière avec José sur Sarh. Et puis c’est vrai qu’en plus, depuis que je ne suis plus avec Birdy Nam Nam, le côté DJ, c’est plus vraiment moi ! Et même avec Birdy, on s’en était affranchis, du côté DJ… Premier album solo, j’ai franchi le cap.


C’est pour ça aussi que t’es représenté tout seul sur la pochette de ton disque, pour dire vraiment : «là, je suis en solo pour de bon» ?
Ouais, je me suis dit qu’un jour il allait falloir incarner le «personnage public» de Pone. Premier album : autant mettre ma tronche dessus. C’était une manière d’assumer. Et puis pour ceux qui me connaissent, découvrir ce que j’ai dans le ventre en termes de musique. Et puis que ceux qui ne me connaissent pas le découvrent. Parce qu’au final, à travers toutes les collabs’ que j’ai pu faire, c’est difficile de définir exactement ce que moi, j’ai envie de faire. Mon premier vrai truc perso - et c’était très particulier -, c’était Sarh.

Tu parles d’un album personnel, de quelque chose d’introspectif, mais au final, c’est un album solo qui n’a pas été fait tout seul…
Moi, tu sais, je ne connais pas d’albums qui se font seuls.

Tu as quand même des gens qui composent tout de A à Z. Tu prends récemment les premiers albums de Youth Lagoon ou de C Duncan, ce sont des garçons qui ont tous composé seuls dans leur chambre les textes, les voix, les instrumentations, les prods…
Ouais, bon. Moi, je ne vois pas mon travail comme ça en tout cas. J’ai jamais travaillé seul, et puis surtout, j’aime bien travailler avec des gens. Parce que t’as toujours besoin d’aide. Tu vois, je ne peux pas mixer un morceau moi-même, par exemple. C’est pas mon travail et je ne sais pas le faire. Et franchement, je connais peu de gens qui savent à la fois composer et mixer leurs propres morceaux. C’est un vrai travail de professionnel. Un truc d’un mec qu’a des vraies oreilles ! Gesaffelstein et Para One, en France, je sais qu’ils le font. C’est important de laisser la main. Et puis chacun fait son choix. Moi, j’ai choisi de bosser avec Superpoze, parce qu’on a discuté musique ensemble et qu’on s’est super bien entendus. Ça a été super bien de bosser avec lui.
pone2Alors oui, Superpoze. Il est drôlement plus jeune que toi, tiens. Je me demandais en préparant cette interview : la différence d’âge (15 piges, en l’occurrence), c’est concret lorsque l’on travaille ensemble sur un disque ?
Oui, c’est vrai qu’il est plus jeune. Il avait 22 quand on a commencé le disque. Et j’avais envie de sortir de ma zone de confort, et ne pas bosser qu'avec des mecs que je connaissais déjà, des types de mon âge ou avec plus d’expérience que moi. Mais c’est franchement en discutant de musique avec lui que je me suis dit «ah ouais cool, j’ai envie de bosser avec lui». Il a tout de suite capté que j’avais besoin d’une certaine douceur dans les mélodies qu’il allait savoir m’apporter. J’ai tout de suite eu confiance. Tu vois, chez moi, y'avait un truc un plus hip-hop, un peu plus rugueux. Il s’est un peu «encanaillé» dans sa musique du coup à mes côtés, et moi je me suis adouci ! C’est subtil, hein, quand je dis ça - mais je t’assure que c’est vrai. Donc ouais, la différence d’âge en musique, j’sais pas si ça existe. Peut-être aussi parce que Gabriel est déjà très mature. Des producteurs aussi matures que lui à 23 piges ? J’en ai pas rencontré beaucoup.

J’ai lu que l’écriture de l’album avait été très rapide. Comme ce fut déjà le cas pour l’écriture de Sarh.
Oui, tu as raison. Là, avec Superpoze, ça a dû prendre deux mois. Moins que ça peut-être même. Mais Superpoze, c’est un mec comme José (Reis Fontao, le frontman de Stuck In The Sound donc, ndlr) : tu lui envoies une instru, il trouve direct le chant dessus. Mais en fait, quand tu ajoutes à tout ça les mixes, les featurings, les arrangements et tout le côté business qu’il y a derrière, moi, ça me prend presque deux ans à faire un disque. Celui-là, je l'ai commencé en mars 2015 par exemple… J’ai l’impression d’avoir 10 ans d’ailleurs, tellement j’ai bossé sur ce disque, c’est un truc de ouf ! C’est tellement différent de faire un album perso comme ça.

À part le fait de l’avoir signé en solo, en quoi est-il est plus personnel que les autres, cet album ?
Ben déjà, c’est moi qui avais le final cut. C’est moi qui valide si on fait telle ou telle chose. Tu fais pas de compromis, tu fais pas les choses pour faire plaisir à quelqu’un. Et puis je sais pas, là-dessus, y'a une mélancolie qui m’appartient. J’ai connu des périodes de vie un peu compliquées en faisant ce disque. Mais on va plutôt parler de «mélancolie heureuse», parce que je crois que cet album m’a permis de franchir certaines étapes de ma vie.


Et pourquoi est-ce qu’il s’appelle Radiant ? Je t’avoue y avoir cherché un sens, mais je n’ai pas trouvé…
Je n'avais pas envie de violence, ni de diffuser quelque chose de négatif. Avec la période actuelle, j’avais quand même plutôt envie de ça. Même si L’Amour et la Violence est mon morceau préféré de Sébastien Tellier, d’ailleurs… Mais pour le titre du disque, je cherchais des champs lexicaux, des synonymes dans des moteurs de recherche. Je suis parti du mot «ouvert», «light», «lumière»… Enfin c’est Quentin, le chanteur de Fauve, qui m’a orienté et qui a bossé un peu avec moi sur les titres et qui m’a donné l’adresse d’un site internet avec plein d’expressions et de synonymes.

Je t’avoue que je ne m’attendais pas à ce que tu me parles du chanteur de Fauve…
Non mais Quentin, c’est mon pote, c’est tout ! C’est juste que voilà, je lui ai fait écouter le disque, il a vu que j’étais tout seul à bord de mon projet, et que bon, le mec est très intelligent, alors quand je lui ai parlé des titres que j’envisageais pour l’album, il m’a un peu aidé. «Radiant», je trouvais ça bien. Je ne voulais pas d’un album avec des titres en anglais, mais donnés par un Français. Tu vois le genre ? Après, j’ai pas fait le con non plus : j’ai demandé à Louisahhh, qui a posé sa voix sur l’album, si tous les mots voulaient bien dire ce que je pensais qu’ils voulaient dire…

Louisahhh, Fauve, c’est le grand écart…
Ben ouais, c’est tout moi ça ! Louisahhh, c’est ma pote, Quentin, c’est mon pote ; qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Tu passes chez le mec, tu vas boire un café, tu parles du disque, il s'appelle comment ? Voilà ! Mais on s’en fout que ce soit Quentin de Fauve : c’est Quentin, un pote, point ! Mais j’ai toujours été comme ça. Comme pour les Casseurs Flowters là, j’suis leur DJ, j’ai fait toute la tournée avec eux pendant deux ans, c’était marrant. J’étais en tournée avec eux pendant que je réalisais l’album avec Sarh.
pone3T’es complètement hyperactif, en fait…
Ben ouais, mais tu vois, moi, j’ai l’impression que je pourrais faire beaucoup plus - j’ai l’impression que je fais rien de ma vie ! Mais ouais, pour revenir sur le terme «radiant», j’avais envie d’un album solaire, ouvert, qui pouvait toucher les gens. Je ne voulais pas d’un album agressif, de teenager ou de dancefloor. Je voulais un truc qui me ressemble, mais pas aussi mélancolique que Sarh. On va faire un deuxième disque d’ailleurs. Même pour la pochette : j’ai bossé avec Charlotte Delarue, la meuf qui fait toutes les pochettes de Justice notamment. Quand elle m’a proposé ce truc lumineux et en même temps un peu froid, je me suis dit : c’est exactement ça que je veux. Il y a une énergie agressive qui fait partie de moi mais qui n’est pas là en ce moment. Et je n’avais pas envie de diffuser cette énergie-là. Surtout pas avec les temps actuels. Très souvent, la musique qui marque une période est une réponse à une attente sociale. Pourquoi est-ce qu’un groupe comme PNL cartonne aujourd’hui ? C’est parce que le truc détend, même s’ils ont parfois des paroles un peu agressives. T’es chez toi, avec des potes, en tur-voi, en fumant un bédo, c’que tu veux, mais ça détend. Aujourd’hui, je crois que tu ne peux pas, avec tout ce qu’on a vécu et la tension qui circule, faire quelque chose d’agressif. Les Doors, ils arrivent pendant la guerre du Vietnam. C’est lié, ces trucs-là.

Ouais, c’est hyper-intéressant comme point de vue. Mais ceci dit, la crise économique dans les années 80, certains l’ont gérée avec l’émergence du post-punk, qui n’est pas la musique la plus douce qui existe. Chaque génération doit se rassurer avec ses armes, je suppose…
Ouais, tu as raison. Mais après, l’électro méga-dancefloor et hyper-agressive des années 2006, 2007, 2008, on en est loin, tu vois ! On est plus dans des trucs douillets maintenant, même si bien sûr, il ne faut pas généraliser tout ça. Même autour de Paris, y'a pas mal de fêtes un peu deep house, underground, où l'on t’envoie de la musique qui reste cool. Du coup bon, moi, c’est vrai que j’ai pas mis de colère, de haine, ou de violence dans cet album.


C’est marrant d’envisager ton disque de cette manière un peu douillette et rassurante, et de cette nécessité de l’inscrire dans le climat sociopolitique complexe qu’on connaît en France. Tes anciens collègues des Birdy Nam Nam, que j’ai eu l’occasion de rencontrer aussi, sont eux dans une démarche complètement différente. Leur dernier album est très club, très hédoniste, très violent aussi parfois. Comme si votre séparation trouvait une logique à travers ces deux évolutions vraiment contraires…
Oui, c’est vrai qu’en voyant ces deux albums, la séparation paraît évidente. C’est un peu comme un couple : on a été ensemble, on s’est beaucoup aimés, mais on a évolué de manière trop différente pour pouvoir continuer ensemble. Maintenant, c’est terminé. Tu vois, je vais sur mes 40 ans, je m’assagis plus ou moins, et quand je suis devant mon ordi et que j’ai envie de faire de la musique, c’est forcément quelque chose de doux. Depuis des semaines, j’écoute Jeanne Added, Kaytranada, James Blake… Je ne suis pas devenu un chaman pour autant, mais oui, j’ai clairement changé. Quoi qu'il en soit, il est intéressant, ton parallèle avec les Birdy. Ç'aurait été chelou, d’ailleurs, que je sorte un peu le même genre de disques qu’eux.

Dans ce cas-là, ç'aurait été une séparation passionnelle. Le genre de séparation où, en fait, tu aimes toujours l’autre, tu vas dans le même sens, mais y'a un truc qui fait que ça va pas le faire.
Oui, c’est vrai. On en revient à ta question du début en somme, sur le fait d’enlever le «DJ» de «Pone». J’ai envie qu’on me laisse être quelqu’un d’autre, finalement.

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++ Son nouvel album, Radiant, est disponible ici. Vous pouvez consulter toutes ses prochaines dates de concert ici.

Crédit photos : Kid Santo.