On est à Mains d’Oeuvres là. Pourquoi est-on là au juste ?
Fabrice Gilbert (chant) : Parce qu’on est résidents ici depuis des années. C’est grâce à Cheveu, qui sont signés chez Born Bad comme nous, qu’on a atterri ici. Il y avait une volonté de la part du lieu de dépoussiérer un peu les résidences qu’ils accueillaient. C’est pas très gentil pour les autres groupes mais ils avaient un peu envie de rendre un peu plus branché le truc. On renouvelle le contrat depuis pas mal d’années, c’est bien. Puis l’avantage pour nous d’être résidents c’est qu’on peut laisser notre matos ici, ça fait gagner du temps. D’autant plus qu’avec Frustration, on ne répète pas beaucoup : un seul soir par semaine, pendant 4 heures. On travaille tous, le groupe c’est pas du tout ce qui nous fait vivre, faut s’adapter.

Et c’est quoi vos boulots à tous du coup à côté ?
Fabrice Gilbert : Pat, notre bassiste, travaille dans l’informatique. Nicus est barman dans le plus vieux bar punk de Paris. Moi je travaille dans une société de location depuis plus d’un quart de siècle. Mais je vais arrêter là, j’en ai marre. Notre synthétiseur Fred ne travaille pas pour le moment. Et Mark est patron du magasin de disques Born Bad, rue Saint-Sabin.


C’est parce que vous avez tous vos jobs à côtés et que vous ne répétez qu’un seul soir par semaine que vous sortez simplement votre troisième album en 15 ans ?
Fabrice Gilbert : Oui c’est peu. Mais c’est vrai que pour moi, et c’est mon avis, ça n’a absolument aucune importance de se faire rares dans l’industrie. On connaît des gens qui sont encore plus lents que nous, qui n’ont sorti que deux 45 tours et qui sont passionnants. Bon mais tu as raison : on répète que 4 heures par semaine, on aime bien sortir des albums que l’on juge de qualité et ne pas faire de remplissage. On n’est en réalité pas très prolifiques : on met très peu de morceaux à la poubelle, quasiment tous les morceaux que l’on créé finissent sur nos disques ! On doit en avoir 3-4 qui n’y sont pas ! On mange toutes les patates qui sont dans le grenier. Par contre oui on met pas mal « d’idées » de côté, forcément. Et pour les textes, c’est encore pire, parce que autant j’adore chanter, autant je n’aime pas écrire : j’ai rien d’avance, je privilégie la ligne vocale.

Tu aimes chanter, mais tu n’aimes pas écrire ? Ce n’est pas si fréquent ça.
Fabrice Gilbert : Oui j’en suis conscient. J’ai commencé à chanter avant d’écrire. Quand j’étais jeune je jouais dans des fanfares, des choses comme ça. Et j’ai fait pas mal de classique aussi. Mais oui je préfère chanter après je ne voudrais pas que mes paroles soient des paroles de quiche ! Je n’ai pas un besoin viscéral d’écrire avec des carnets remplis de notes. Mais je préfère m’imprégner du morceau avant, et écrire les paroles ensuite, qui viennent généralement de manière instinctive. Mais quand même évidemment : je me note des thèmes de chansons, de temps en temps.

Et les thèmes des chansons de cet album, ce serait quoi du coup ?
Fabrice Gilbert : Au moment d’Uncivilized, notre précédent album, il y avait eu beaucoup de drames autour de nous. Les drames classiques de la vie, des tragédies ordinaires épouvantables. Ce disque-là était donc très centré sur nous-même. Les 2-3 dernières années, et heureusement pour nous, ont été bien plus sereines. Il y a eu moins de tensions dans le groupe aussi, on s’est tous retrouvés pour des raisons « x » et « y ». Dans les textes, je me suis de fait plus ouvert sur ce qu’il se passait autour. Cet album est du coup bien plus frontal. Presque plus « social ».
Frustration_Japon« Dreams Laws Rights and Duties », « Excess », « Empires of Shame », « Arrows of Arrogance »…juste en lisant les titres de ce disque, on a en effet la sensation d’un disque très social, qui s’évertuerait à critiquer un capitalisme que vous avez déjà un peu raillé par le passé…
Fabrice Gilbert : Ah je vais te faire des bisous si tu continues ! Non mais c’est vrai, c’est un peu ça. Même si je ne veux pas du tout que l’on passe pour des donneurs de leçons. Faire que de la critique ne m’intéresse pas dans mes textes. si on veut critiquer les autres il faut avoir soi-même une tenue irréprochable. Tu vois quand je parle de « Duties » à la fin de « Dreams Laws Rights and Duties », c’est ce que je veux dire : y a des lois et des droits pour tout le monde, mais en ce moment dans notre pays c’est la fête du slip. Personne ne se croit tenu de rendre des comptes. Tu vois moi quand je m’arrête au feu c’est pas parce que j’ai peur de perdre des points. C’est parce que trouve normal de faire ces choses-là dans la vie de la cité. D’aucuns pourront nous qualifier de « sarkozystes » ou de je ne sais quoi…
Pat D (basse) : Attends de quoi ???
Fabrice Gilbert : Non mais c’est une manière de parler.
Pat D : Ouais je vois. Mais oui de toute manière je pense que tous les albums qui vont sortir dans les prochains mois parleront tous un peu de ça.

Tu penses vraiment ça ? Que tous les groupes vont sortir des disques qui prennent en compte le climat social et politique actuel ?
Pat D : Oui non peut-être pas tous les groupes, mais au moins ceux qui ont une vraie conscience et qui ne sont pas bloqués dans leur petite bulle. Mais c’est peut-être aussi que l’on fréquente un milieu plutôt punk, qui est traditionnellement inscrit dans des problématiques un peu plus sociales que des groupes de pop…Tu vois le post-punk, ça n’aurait jamais pu arriver pendant les Trente Glorieuses. Je crois que les styles correspondent vr aiment à des époques et à des lieux…
Fabrice Gilbert : Je suis bien d’accord : c’est bien pour ça que, par exemple, la contestation anglaise n’a pas la même tronche que la contestation américaine…Bon mais ça ne veut pas dire qu’on n’aime pas les bagnoles et le rock and roll hein ! Et puis bon, malgré les médicaments, le mal-être reprend le dessus, alors ce n’est pas qu’un album social. Et puis on vieilli aussi. Même si Pat, qui est un peu plus jeune que nous, est arrivé dernièrement, on a pris de l’âge et il y a des points de vue qui ont évolué chez nous. J’ai écrit des paroles il y a douze ans que je n’écrirais plus aujourd’hui. Mais là où j’ai l’impression que l’on est un peu seuls dans ce que l’on fait, c’est dans le côté un peu « réac », quasiment de droite, de nos paroles. Mais je l’entends dans le sens français du terme. Dans la vie on peut pas toujours avoir ce que l’on veut !


Il va falloir que tu m’éclaires sur l’utilisation du terme « réac de droite »…
Fabrice Gilbert : On peut passer pour « réactionnaires » un peu vielle droite française lorsque l’on dit « c’est pas la fête du slip tout le temps ». Quelqu’un qui est chez toi et qui picole vachement, si il commence à bousiller ton parquet et à écouter des disques sans les remettre dans ses pochettes, on est dans le début d’un excès à mes yeux ! Tu sais le copain du copain de ton copain qui est dans ta salle à manger qui est plutôt sympa au début et qui devient vite désagréable, tu le vires de chez toi ou pas ? C’est un peu le sens de « Dreams Laws Rights and Duties »…
Mark Adolf (batterie) : Ouais j’suis assez d’accord. Moi j’ai toujours été du genre à faire le guignol, mais si je vois que je fais vraiment chier les gens, j’arrête.
Fabrice Gilbert : Oui, tu peux te mettre à poil dans une fontaine à Benidorm sans faire chier les gens pour autant. Du moment que tu n’embêtes pas ton prochain et que tu le fais dans le respect de tout le monde, vas-y ! Ce qui est chiant c’est quand on t’impose un truc. J’reviens à mon histoire de feu rouge : dans la vie de la cité, si on respecte pas ça, y a des carambolages, des drames, des gens qui meurent et tout ça. Les gens qui disent : « j’en ai rien à foutre, je m’arrête pas au feu ». Et bien c’est dangereux pour la vie de tout le monde ! Tu vois si je rentre dans un hôtel bourré, j’essaye de vomir dehors dans la rue, et pas dans l’ascenseur, parce que les dames va falloir qu’elles nettoient le lendemain. Et le pire c’est que j’y pense lorsque j’ai la gerbe ! Enfin c’est une image un peu ridicule et un peu premier degré, je m’en excuse. Enfin tu as compris : la première chose qui m’obsède dans la vie c’est pas que tout le monde s’arrête au feu rouge, c’est la liberté. Mais la liberté de tous. Et pas sa petite liberté à soi.

Et « L’Empire de la Honte », dans ce sens, qui est-ce du coup ?
Fabrice Gilbert : Je l’explique dans le morceau qui suit, qui s’appelle « Les Flèches de l’Arrogance » : j’ai un anticapitaliste qui est de plus en plus affirmé. Là je parle pour moi, pas pour le groupe. On se revendique pas comme un groupe de gauche. Pas du tout. Mais les gens nous assimilent souvent à ça. Ce qui n’est ni vraiment faux ni vraiment vrai. Vincent Lindon, dont je ne suis pas forcément fan mais qui n’est pas un mauvais gars, a dit il y a pas longtemps que notre société avait besoin de devenir plus vertueuse. Je trouve ça bien. Parce que si tout le monde fait tout ce que qu'il a envie de faire, la vie dans la cité ne peut pas s’organiser.
FRUSTRATION(c)BlaiseArnoldVous êtes la toute première signature de Born Bad Records, où vous sortez justement votre prochain disque là. D’où cette question sur vos camarades de label : plutôt La Femme ou Usé ?
Frédéric Camp : Ah moi je me suis arrêté au premier disque de La Femme. J’ai pas pu écouter le deuxième…Je le trouve terrible le deuxième, assez compliqué…
Fabrice Gilbert : Perso j’en ai rien à foutre. J’en pense rien. C’est bien écrit La Femme et tout mais bon je l’écouterais avec ma petite cousine quoi…J’aime pas la pop de toute façon.
Pat D : Usé c’est vraiment bien par contre.
Fabrice Gilbert : Sur scène il est impressionnant. Et sa pochette c’est une des plus belles que j’ai vu ces dernières années. J’adore les chiens en plus. C’est peut-être pour ça d’ailleurs.
Frédéric Camp : Figure-toi d’ailleurs qu’on a joué à Amiens y a pas longtemps, et ce mec squattait les backstages. Il était là. Ça nous faisait marrer parce qu’il ressemblait à un mec qu’on connaissait. Bref. Il était dans les loges et il discutait beaucoup avec Elzo Durt (ndlr : qui a fait plein de pochettes de Born Bad) qui faisait une expo là-bas. Et on a pas du tout capté qui était ce mec qu’on trouvait un peu bizarre avant qu’on voit sur Facebook ce que faisait ce type !
Fabrice Gilbert : Ouais il était un peu spé. Bon mais désolé je reviens sur mon truc. C’est comme tu vois une fois on a fait une fête avec des mecs qui se sont tous mis à poil. Et ça a un peu gêné les autres gens de la soirée. Alors on a balancé toutes leurs affaires par la fenêtre. Ça aurait été plus simple si ces gens avaient su s’autogérer. De toute manière, je crois que la liberté, la vraie, c’est un rêve.

Visuels : (c) Blaise Arnold

++ Retrouvez Frustration sur Facebook et Bandcamp.
++ Leur nouvel album, Empires of Shame, est disponible. Vous pouvez retrouver leurs dates de tournée ici.