Comment se passe la tournée européenne ?
Chris : Elle est presque terminée. On est arrivé à la meilleure partie, Espagne, Italie, France…
Ira : Cette fois, on a fait les choses dans le bon sens, l'Angleterre et le Nord au début, on finit par le Sud, avec toute cette bonne nourriture et une culture incroyable. C'est un peu comme des vacances. On va être en tournée pratiquement toute l'année avec seulement 10 jours de pause entre la fin de la tournée européenne et le début de la tournée américaine, donc c'est plutôt agréable de finir en douceur.

Que faites-vous en général après vos concerts ? La fête ou retour à l'hôtel ?
Ira : Ça dépend de là où nous sommes. Ici, on a des amis, donc on va certainement aller faire la fête. Hier, ma copine était malade et  je me suis occupé d'elle, alors ce soir je mérite de sortir !

Vous arrive-t-il de vous engueuler ?
Chris : Je me bats en permanence avec ma copine, d'ailleurs nos copines se battent souvent, elles aiment les drames, mais nous non, pas vraiment.
Ira : On n'a plus 18 ans. En plus, on se connaissait déjà depuis longtemps avant les Yeasayer. Chris a grandi avec Anand, je connais Anand depuis 10 ans, peut-être même plus, 15, 20 ans. Alors à propos de quoi pourrait-on se battre aujourd'hui ? On préfère garder notre rancoeur pour nous-mêmes. (rires)

Y a-t-il un album qui vous suive partout dans cette tournée ?
Chris : En ce moment, j'écoute en boucle un album sans titre d'ambient allemand de Markus Guentner. C'est de la musique mi-chill-out, mi-paranoïaque, un son très allemand en tout cas.
Ira : Dans le bus je préfère être au calme. Mais j'adore regarder le top 40 des vidéo-clips de chaque pays qu'on visite. Voir les différences de goût, de sensibilité, ça me plaît beaucoup. En France, c'est particulièrement intéressant parce que vous avez un quota de chanson française à respecter dans les médias. Et ce qui m'a beaucoup intrigué aussi, c'est que beaucoup de vos artistes sont signés chez Universal. C'est bizarre, qu'est-ce qu'ils ont avec les Français chez Universal ? En tout cas vous êtes à fond dans les singers/songwriters ici.
Chris : Et Justice alors ? Moi j'aime bien Justice.

Vous vous êtes produits au Guggenheim, au National Historic Museum of L.A., dans le métro parisien… Dans quel autre lieu insolite souhaiteriez-vous jouer ?
Chris : Il y a un endroit en dehors de Berlin qui s'appelle le Teufelsberg (la Montagne du Diable), c'est une ancienne base de la NSA composée de 3 dômes géodésiques. Elle a été construite sur les ruines d'une université militaire nazie, tout en haut d'une colline. Au beau milieu de tout ça tu as une rivière qui passe et pendant 20/30 secondes tu peux entendre la rivière ronfler, c'est dément. On aimerait jouer là-bas mais pour s'amuser, expérimenter des sons, pas y donner un concert. Pour faire de l'expérimentale/minimale/ambient à l'allemande !
Ira : On va bientôt aller au Japon pour la première fois, ça m'excite beaucoup. On doit aussi partir en Ouganda avec les types de la Blogothèque. Je sais pas, je crois que je prends mon pied à jouer dans n'importe quel endroit « non traditionnel », même si ce n'est pas pour un concert à proprement parler ou que l'acoustique ne s'y prête pas. C'est toujours une expérience physique et visuelle incroyable que de jouer dehors, toujours plus intéressant que de jouer dans le dernier bar branché. Je n'ai pas envie de passer ma vie entière à jouer dans des bars. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle nous avons choisi notre agent, pour pouvoir s'éloigner des sentiers battus et du statu quo. Mais je pense qu'après il y a un effet boule de neige qui se met en place. Les gens entendent qu'on a joué au Guggenheim alors ils se disent, tiens pourquoi pas chez nous, c'est le genre de weirdos qui font ce genre de trucs...

 




Pourquoi vous êtes-vous coupé les cheveux ? Pour vous faire plus de filles ?
Ira : Je me faisais plus de filles quand j'avais les cheveux longs !
Chris : Les filles préfèrent les cheveux longs.
Ira : Avoir les cheveux longs c'est la galère, il faut s'en occuper. Je les avais fait pousser en pensant que ce serait plus simple. Mais ce n'était pas le cas, alors j'ai coupé.
Chris : Je pense que les filles préfèrent les mecs aux cheveux longs comme ça elles peuvent fantasmer et avoir un peu l'impression de se taper une autre meuf.
Ira : Oui, carrément. Par contre, j'ai des amis homos, hommes et femmes, et ils me préfèrent tous avec les cheveux courts, et de loin. En fait j'ai exactement la même coupe qu'une amie lesbienne haute comme trois pommes, une rouquine. Elle est géniale.

Et est-ce à cause de vos nouvelles coupes que cet album est plus pop ? Plus dancefloor ?
Chris : Anand a toujours ses longs cheveux de hippie ! Enfin il les a coupés, oui, et maintenant ça repousse.
Ira : C'est juste que maintenant je peux enfin voir quand je joue, alors oui, ça change tout ! Je ne peux pas jouer du piano sans voir. Mais on s'en fout quoi, les gens changent de coupe de cheveux, non ?

Et vous plaisez plus aux filles avec ce tournant plus pop ?
Ira : Oui, je trouve qu'il y a de plus en plus de monde, et de filles, à nos concerts.
Chris : Je pense que ça se diversifie davantage. Et j'aime ça. J'aime regarder dans la foule et voir cette superbe nana de 20 et quelques années juste à côté d'un vieil homme de 65 ans. Surtout quand le vieux de 65 ans danse plus qu'elle.
Ira : En Europe, et surtout en Angleterre, il y a beaucoup plus de jeunes pour cette tournée que pour la précédente, c'est flagrant. Mais je ne crois pas que nous soyons un « teen band », ou un groupe pour vieux non plus d'ailleurs.
 
Quand on écoute Odd Blood pour la première fois, on se laisse entraîner par la musique, puis on écoute les paroles qui elles sont à l'opposé, assez sombres. Que voulez-vous que les gens ressentent quand ils écoutent votre musique ? De la joie ou de la tristesse ?
Ira :
Les Américains n'écoutent jamais les paroles.
Chris : Je ne sais pas. J'aime cette idée du clair-obscur, comme en peinture, une espèce d'équilibre. Tu vois d'abord de la lumière, mais en y faisant plus attention tu te rends compte qu'en fait, c'est sombre. C'est marrant parce qu'on parlait hier soir de cette chanson, When You Were Mine de Cyndi Lauper qu'elle a reprise de Prince. Eh bien les gens aux Etats Unis la passent à leur mariage ! C'est leur chanson de mariage ! Mais si tu écoutes les paroles, c'est une chanson de rupture, pas une chanson d'amour. Mais ça sonne « mignon » alors les gens ne font pas attention. Ça me plaît qu'on ne ressente pas la même chose selon qu'on écoute les paroles ou non. La musique apporte un certain ton, agréable et rassurant, mais c'est un leurre.
Ira : Oui et c'est justement intéressant de voir les différences de réaction pendant nos concerts. Revenons à notre vieux de 65 ans, il ne retirera certainement pas les mêmes émotions de notre musique que cette jeune fille à côté de lui. J'imagine qu'ils viennent tous les deux pour des raisons différentes tout simplement parce qu'ils sont différents dans la vie, c'est donc normal qu'ils soient touchés par différentes émotions. Quelle que soit la chose qui va résonner en eux, c'est personnel et cela ne concerne qu'eux. Pour moi, c'est un challenge que de faire de la musique où des gens si différents vont justement pouvoir se retrouver. Et c'est ça que j'aime dans la pop. J'écoute une chanson de Marvin Gaye et je suis persuadé qu'il parle de moi, même si je sais que ce n'est pas la cas. C'est pour ça que les gens prennent leur pied en écoutant de la musique, ils ont l'impression qu'on leur parle à eux personnellement, qu'on parle d'eux. C'est réconfortant, on se sent moins seul. C'est à ça que sert la musique, à exprimer des sentiments, à les relier à la vie. C'est un moyen de tout surmonter.

Pourquoi cet amour pour les rythmes africains ? Votre film préféré est Le Roi Lion ?
Ira : (rires) J'ai détesté ce film.
Chris : Par contre moi j'ai adoré la comédie musicale. Mais ce n'est pas une question de musique typiquement africaine. On s'inspire de plein de genres différents. Mais on pointe du doigt cette influence-là à cause de… je sais pas… Vampire Weekend ? Mais c'est vrai que j'adore la musique du Zimbabwe. Et comme je ne comprends pas les paroles, je me concentre sur les tonalités. Comme certains chants sud-africains dont la sonorité me charme. Ou encore le son qui sort des vieilles guitares, plus cru, plus brut, ça me plaît.
Ira : Mais de toute façon je pense que la musique africaine abreuve la pop music depuis déjà bien longtemps. Regarde Graceland de Paul Simon. Et Fela Kuti disait de James Brown qu'il lui avait tout volé…
Chris : Et la musique africaine est aussi à la racine du blues qui est lui-même à la racine du rock. C'est une lignée assez intéressante.


Est-ce que c'est le même mec qui a fait vos deux pochettes d'album (All Hour Cymbals et Odd Blood)?
Chris :
J'ai fait la première et c'est Benjamin Phelan, qui s'occupe aussi de nos sculptures de lumières, qui s'est chargé de celle d'Odd Blood.

Et vous avez un problème avec les visages ? Pourquoi ce besoin de les cacher ?
Chris :
Tiens, demande à Benjamin, ce sera plus simple. Hey Ben, viens par là, la dame veut savoir ce que tu as fait avec notre pochette.
Benjamin : (surexcité) On en a beaucoup parlé avec Chris. On a d'abord fait des modèles informatiques de chaque membre du groupe, de leur visage et de leur corps. On voulait les insérer dans différents paysages, c'était notre première idée. Et puis on a fini par faire un morphing de tous ces corps pour n'en faire qu'un seul. Le visage que l'on voit sur la pochette et qui donne l'impression de peler, ce sont des morceaux des différents visages du groupe. Si tu grattes, tu découvres un nouveau visage. Dans le futur, la reproduction sexuelle sera abolie, tout ça se fera par ordinateur et ainsi chaque membre d'un groupe pourra fusionner avec les autres pour donner cette créature que j'ai voulu représenter ici. Si on était 150 ans plus tard, Yeasayer, ce serait ça.
Chris : Voilà, c'était Benjamin…

Est-ce toujours un plaisir de créer ou cela passe parfois par la douleur ?
Chris :
C'est comme donner naissance, les deux à la fois.
Ira : C'est ma douleur préférée.
Chris : C'est comme vomir aussi, difficile au début mais on sait qu'on se sentira tellement mieux après.

Vous avez l'impression qu'il y a une vraie scène musicale à Brooklyn aujourd'hui ou ce sont plutôt des groupes qui font leur musique chacun de leur côté ?
Chris :
Oui c'est une scène, les gens sont potes. Mais c'est une petite communauté pour les 3 millions de personnes qui vivent à Brooklyn. C'est une petite communauté de musiciens qui tourne dans le même coin, voilà.
Ira : C'est l'histoire de l'oeuf et de la poule, qui était là en premier ? J'ai le sentiment que la scène dont on parle est arrivée après que tous ces groupes ont été créés chacun de leur côté. On s'est rencontrés en tournée, dans des festivals, pas à Brooklyn. On ne donne pas dans l'émulation, on est juste au même endroit, au même moment de notre carrière. C'est quand même agréable de pouvoir échanger, parler de ce que qu'on vit avec des gens qui nous comprennent, qui vivent la même chose. Si je parlais à quelqu'un qui n'est pas musicien de ce que je traverse, je passerais pour un connard égocentrique !
Chris : Nous sommes des incompris !

Vous êtes amis avec tous ces groupes : Grizzly Bear, Animal Collective, MGMT, Vampire Weekend ?
Chris :
On les déteste tous.
Ira : Pute n°1, pute n°2, pute n°3, pute n°4. (rires)

Et votre pute préférée ?
Ira :
Je suis définitivement plus proche des mecs d'MGMT. On se connaissait avant la sortie de notre premier album et on a fait notre première tournée aux US ensemble, alors forcément.
Chris : Oui, surtout que pour notre première tournée, personne n'avait jamais entendu parler d'eux, ni de nous. On a tout de suite su qu'ils allaient atteindre des sommets.
Ira : Ouais, et eux ont dû se dire: "Ils feront peut-être un truc potable un jour mais ils seront jamais aussi bons que nous."

Vous pensez déjà au troisième album ?
Chris :
Un album d'ambient allemand analogique !
Ira : Qui aurait fait un tour par la Patagonie.
 

Clip - Ambling Alp
 

 
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Rouvrita // Photos : Guy Aroch.