Bon, avec Voyager, il semblerait que l’on soit bien loin de Rave Age. Esthétiquement, en fait, j’aurais plus l’impression de voir la suite de ton tout premier album, OK Cowboy
Pascal Arbez-Nicolas (Vitalic) :
C’est un peu ça. C’est pas quelque chose qui est tout à fait voulu mais quand on y regarde de plus près, c’est vrai que tu as raison. J’ai voulu revenir à certains des fondamentaux qui étaient les miens dans mes premières années : de la mélodie, de l’énergie, et puis un petit grain de folie que je n’avais plus forcément sur un album comme Rave Age… Cet album-là est moins sur le rock et la techno, il est moins frontal, c’est une énergie peut-être un peu plus hypnotique.

La dernière fois qu’on s’est parlé, il y a deux ans, tu étais en train de le préparer, cet album que tu présentes aujourd’hui. Tu parlais alors, en le préparant, de «disco déglinguée»…
Ah oui, je me souviens avoir employé ce terme-là. On me l’a pas mal ressorti après d’ailleurs, ce terme. Mais oui, du coup c’est vrai, il est un peu «déglinguo» ce disque, je le valide deux ans après ! C’est un album «fou» en lui-même, mais pas dans le genre Aphex Twin qui part dans tous les sens. C’est du barjot silencieux. C’est des voix qui se mettent à hurler, des dissonantes qui donnent un côté instable au disque…

Niveau voix, on entend notamment celles de David Shaw, de Miss Kittin, de Mark Kerr… Y a-t-il la tienne aussi ?
Je fais mes petits bruitages habituels, notamment sur le morceau avec David Shaw - la voix de la fille, c’est moi. Sur Lightspeed aussi. Mais ce ne sont que des interventions vocales, du «vocodage poussé», des mélanges entre plusieurs prises. Le vocodage détruit beaucoup trop le signal. 

Le vodocage et l’Autotune surtout, c’est un truc dont on parle beaucoup en ce moment, avec l’émergence de récurrences chez des artistes hip-hop (PNL, Jul, Vald, Booba etc.) qui en abusent légèrement
Le vocodage, c’est un truc qui existe depuis très longtemps, mais c’est vrai que ça avait vraiment disparu jusqu’au premier album des Daft Punk. L’Autotune par contre oui, ça je n’en peux plus, faudrait faire une loi pour l’interdire… Bon, je sais ça fait vieux con… Le vocodage a une texture, on peut le faire sonner faux et bizarre… et sérieusement, depuis Cher en 98, on n'a rien trouvé de mieux pour faire des voix que l’Autotune ? C’est un peu triste. C’est une mode qui dure très longtemps. Même Céline Dion s’y met. C’est nul.

Revenons à ton album Voyager qui implique, j’imagine, un voyage dans le temps (par l’esthétique qu’il déploie). Quand on parle de futur aujourd'hui, on pense plutôt aux algorithmes, au contrôle des données, à luberisation, et plus tellement aux voitures qui volent. Cet album, c’est une nostalgie de cette vision-là du futur, un futur un peu plus optimiste ?
C’est un futur assez fantasmé, et assez poétique, tu vois. Assez positif aussi. De l’anticipation sympa. Ce n’est effectivement pas le futur «algorithmes» et «uberisation». C’est vrai que tu as raison : quand on parle de futur aujourd’hui, on est préoccupé par le traitement de nos données, des informations qui nous concernent. Ça et les maladies. Comme tous les films de zombies qui sortent tous les ans. Mais oui, chez moi c’est un futur plutôt creepy. Tu te souviens de Soleil Vert, le film avec Steve McQueen ? Il n’y a plus rien à manger sur la planète, les gens ne mangent plus que des genres de pastilles. Il y en a une qui s’appelle «Soleil Vert» que les gens aiment beaucoup. On apprend que ces pastilles sont faites à partir de cadavres humains. Et il y a un truc qui m’a marqué dans ce film ; c’est que quand les gens vont mourir, ils meurent dans une sorte de cinéma, et on leur passe le film qu’ils veulent. Puisque la nature a disparu, ils choisissent des films du style «champ de coquelicots», ou «montagne enneigée». Moi, ce serait plus ce genre d’ambiance, tu vois. 

Tu assumerais le terme «rétro-futuriste» pour cet album ?
Ah oui, c’est complètement assumé !

Du coup, tu es un fan de B.O. de films de science-fiction ? Ou de films de science-fiction tout court ?
Des deux ! Et là, c’est vrai que j’ai réalisé une sorte de B.O. de film. Mais ce qui est dingue, c’est que je n’aurais pas pu faire un autre disque que celui-là. Je me suis rendu compte que j’étais un peu nostalgique de disques de disco cosmique que j’écoutais à l’époque, comme Dee D. Jackson, ou les soirées de Madame Klaude à Paris, où j’allais un peu. C’est pas vraiment mon monde, mais c’était super d’avoir des freaks, des gens tout en paillettes, des gens vraiment fous - j’avais passé des soirées géniales là-bas. Alors je ne veux pas faire de la musique disco avec des chants seventies et tout, là pour ça, Justice le fait super bien ; or je souhaitais retravailler ces choses-là comme moi je sais le faire : avec des choses qui sonnent faux, avec des erreurs, à ma façon.

Tes films de science-fiction préférés ?
Soleil Vert, on en parlait à l'instant. 2001 aussi bien sûr, dont j’ai même un petit bout de film original (un cadeau). On m’avait aussi offert le livre-disque d’E.T. l’Extraterrestre, que j’avais emmené absolument partout avec moi. Je forçais tout le monde à l’écouter, 28 fois d’affilée !

Tu as dû bien aimer Stranger Things, du coup ?
Je l’ai vu deux fois en une semaine : une fois seul et une fois avec mes enfants. Toute la série. Il y a du E.T. dedans, oui. Je suis assez actif !

C’est valable pour la musique ça aussi, non ?
Oui - lorsque je ne joue pas, je m’ennuie très rapidement. Je peux rester quinze jours chez moi à ne rien faire, mais au-delà, il me manque vraiment quelque chose. Je peux pas m’en passer. Ces dernières semaines, histoire de ne pas trop jouer en France pour «préparer» la sortie de l’album, j’ai beaucoup joué en Amérique du Sud, notamment.

Et tu as ramené des sons de là-bas ?
Non, mon son à moi n’est pas rond, n’est pas syncopé ; je fais des choses beaucoup trop carrées et droites pour pouvoir ramener des choses de là-bas. Et puis les gens là-bas n’aiment pas que les Blancs comme moi viennent «piquer» leur musique comme ça… En revanche, j’avais chopé des sons en Corée lorsque je suis allé y jouer. Il y a notamment un son de synthé qui apparaît sur Stamina que je suis allé chercher sur une compil' après avoir entendu un type en jouer dans un magasin de synthés là-bas.

Niveau live, je suppose que c’est compliqué de passer après celui conçu par le très impressionnant VTLZR
C’est toujours très difficile de raconter un live. Ça n’a jamais l’air excitant du tout. J’ai demandé aux équipes de me faire un vaisseau spatial, que je dirige seul, avec mes synthés. Parce qu’on ne peut pas être plusieurs capitaines ! À chaque morceau correspondra son univers. C’est une scéno mouvante, que j’ai conçue avec All Access Design. Tu vas voir, ça va être fun. 

++ Vitalic est à retrouver sur Facebook, Soundcloud et Spotify, et en concert un peu partout en France.
++ Son dernier album, Voyager, est disponible ici, et sa discographie est en écoute intégrale sur Deezer.

Crédit photo : Hugono Petit.