Ça fait maintenant trois ans que le grand public vous a découvert avec We Are The 21st Century Ambassadors Of Peace & Magic, votre deuxième album. Vous pensez toujours être les meilleurs représentants de la paix et de la magie ? 
Jonathan Rado : Je ne sais même pas si on l’a déjà été… On a cru l’être, ça c’est sûr, mais je ne suis pas certain que les gens étaient du même avis.
Sam France : Ce qui est certain, c’est qu’on ne l’est plus aujourd’hui. On est plus vieux, plus mature maintenant.

Ça va, vous n’avez que 26 ans… Vous n’allez pas me dire que vous commencez déjà à vous encroûter ? 
J. : Et pourtant si, on n’est plus qu’à quatre petite années de la fameuse barre des trente et ça nous inquiète beaucoup ! (Rires). Mais rassure-toi : on a bien conscience que l’on est encore assez jeunes. On a encore plein d’énergie, d’enthousiasme et on continue à faire pas mal d’erreurs.

Lesquelles, par exemple ?
S. : Oh, tu sais, on a donné pas mal de très mauvais concerts depuis quelques années. Une fois, en 2013 je crois, à Minneapolis, je me suis même pété la jambe sur scène. On n’avait fait qu’une seule chanson, on a dû arrêter le concert et on a été obligé d’en annuler certains par la suite…
J. : Comme disait Led Zep, la vie est une succession de bons et de mauvais moments.

Est-ce que votre façon de travailler ensemble - votre approche de l'écriture et de l'enregistrement - a changé ces dernières années ?
J. : Je pense qu’on est devenus meilleurs. Meilleurs musiciens, ça c’est certain, mais aussi meilleurs dans notre façon de gérer un travail en studio. Tu sais, notre premier album a été fait dans notre appartement à New-York, il était totalement autoproduit et toutes nos compositions étaient nées suite à de longues jam-sessions. Aujourd’hui, on sent qu’on a beaucoup progressé, on est capable de poser plus clairement nos idées.
S. : Pour nous, chaque album est une façon de nous exprimer différente. Ce n’est pas comme si nous voulions faire toujours la même chose, et toujours de la même façon ; on a besoin de se renouveler. Là, je pense qu’on voulait faire un grand album hollywoodien, un de ces classiques qu’on écoutera encore et encore dans quelques années.

Sur Hang, il y a un vrai travail d’orchestration. Ça n’a pas été difficile de retranscrire toutes vos idées pendant l’enregistrement ?
J. : Non, parce que nous sommes vraiment bons dans ce que nous faisons. C’est vraiment facile pour nous de communiquer aux gens ce qu’on souhaite faire. Je pense sincèrement que nous sommes extrêmement talentueux, donc c’est facile pour nous.
S. : C’est bien entendu un processus de travail assez long, mais on s’amuse à le faire et ça sonne plutôt bien au final.
J. : Il faut dire que, bien que nous cherchions à obtenir un résultat différent à chaque album, notre processus de création reste à peu de choses près identique : on écrit tout ensemble, on n’est pas du genre à composer chacun de notre côté avant de nous réunir et de créer une sorte de mash-up de nos différentes idées une fois en studio. 

En tout cas, sur Hang, c’est nettement moins le bordel que sur votre dernier disque, And Star Power.
J. : Clairement ! Sur …And Star Power, on avait choisi de compiler toutes nos idées sur l’album, peu importe qu’elles soient bonnes ou non. D’où la longueur du disque… Là, on a essayé d’être plus concis, plus cohérents, de ne mettre en avant que nos bonnes idées ! (Rires) On voulait qu’il soit accessible à tout le monde, qu’il sonne pop.

Justement, c’est quoi une bonne chanson pop pour vous ?
J. : C’est juste une mélodie accrocheuse et un refrain qui l’est tout autant. Si tu as ça et que tu parviens à rentrer dans la tête des gens, c’est que tu tiens ton pop song.

On retrouve aussi bien Matthew E. White que The Lemon Twigs et Steven Drozd des Flaming Lips sur ce disque. Pourquoi avoir fait appel à tout ce beau monde ?
J. : Parce qu’on en avait envie ! (Rires) The Lemon Twigs, en plus d’être nos potes, ont des mélodies absolument géniales, donc pourquoi se priver de leur talent ? Pareil avec Steven, qui était déjà présent sur l’album précédent. Comme il traînait en ville et qu’on continuait de le croiser, on a fini par lui demander de passer. Quant à Matthew E. White, son travail sur les orchestrations est plutôt énorme, non ?

J’allais y venir : comment est née l’idée de travailler aux côtés d’un orchestre de quarante musiciens ?
J. : Disons qu’en dehors des guitares, de la basse et du piano, on est tous les deux assez limités. On ne sait pas jouer d’autres instruments. Surtout pas le violoncelle ou le cor français. Du coup, on a fait appel à tout ce beau monde afin d’obtenir ce qu’on souhaitait : un bel album, puissant, propre, plein d’orchestrations symphoniques. Mais si on avait su le faire nous-mêmes, on l’aurait fait.

Ces orchestrations, elles ont coûté cher ?
J. : Oui, beaucoup ! (Rires) Mais heureusement pour nous, on est au sein d’un label qui a beaucoup d’argent.

Ces orchestrations, c’est aussi ce qui vous a permis de faire un album dans la droite ligne de ceux produits autrefois par l'Electric Light Orchestra…
S. : Ah, je suis content que tu cites ce groupe parce qu’on l'adore. C’était carrément notre modèle pour ce disque.
J. : On voulait oser des mélanges aussi imprévus que ceux de Jeff Lynne. Cette façon de mêler le rock à des symphonies de musiques classiques, ça nous plaisait carrément. Il fallait qu’on s’y essaye.

Il y a quelques mois, vous disiez que votre nouvel album s’inspirerait également de Scott Walker. Ça a été le cas, au final ?
J. : Ça s’entend plutôt bien, non ? Attention, on parle bien du Scott Walker des années 1960, quand sa musique était très cinématographique, très orchestrée. Aujourd’hui, c’est nettement plus expérimental quand même.
S. : On nous parle également souvent du glam-rock, alors que ce n’est clairement pas le cas pour ce disque. … And Star Power était très influencé par ce genre musical, mais celui-ci s’en éloigne carrément.
J. : Il y a quelque chose de dramatique et de théâtral qui me dérange dans le glam-rock de toute façon. La musique est très intéressante, mais ce n’est pas quelque chose qui nous intéresse plus que ça. 

Pourtant, il y a clairement un côté théâtral dans ce disque, non ?
J. : Oui, sans doute, mais c’est assez modéré. On n’est pas David Bowie non plus : on n’a pas été jusqu’à se déguiser ou s’inventer un personnage.

Depuis tout à l’heure, on parle de groupes des années 1960 et 1970. Vous pensez être des gars nostalgiques dans la vie de tous les jours ?
J. : On l’est peut-être, mais j’aime ça. Je trouve ça plutôt bien d’apprécier de vieux disques ou de vieux films parce qu’ils vous rappellent un instant, plus ou moins précis.
S. : On aime les vieux trucs, c’est clair. Moi, par exemple, je passe énormément de temps dans une journée à repenser à des moments de mon enfance, à sentir cette énergie. C'est une expérience assez intense, crois-moi.

Dans la vie de tous les jours, ça se comprend. En revanche, votre obsession pour les sons vintage donnent l’impression que vous avez un problème avec la musique moderne…
J. : Déjà, je tiens à préciser qu’il y a un paquet de morceaux que je trouve excellents actuellement. Mais oui, globalement, j’ai l’impression que beaucoup trop d’astuces sont aujourd’hui utilisées pour manipuler l’auditeur. Tous ces sons créés sur ordinateur, toutes ces manœuvres pour rendre le son propre ou la voix juste, c’est une sorte de tricherie. C’est peut-être bien, je n’en sais rien finalement, mais ce n’est pas le genre de musique qu’on essaye de faire.
S. : Le problème, c’est que beaucoup de groupes répètent une attitude et semblent avoir peur d’être loufoques. On dirait qu’ils se contentent de se regarder jouer sans rien oser sortir de leur personnalité.

Dans le monde actuel, vous ne voyez pas de nouvelles façons de penser la mélodie, de composer ?
J. : Si, bien sûr ! Encore une fois, je trouve ça bien que des outils comme l’Autotune ou autres existent, ça permet à des genres musicaux comme le hip-hop de produire des choses extraordinaires. Pareil dans la musique dite mainstream : Beyoncé, c’est juste énorme ce qu’elle fait. Mais je pense aussi que ça permet à beaucoup de groupes incompétents de produire et de vendre leur musique.
S. : Ça permet de faire illusion quelque temps, en fait.

Le premier morceau de l’album s’appelle Follow The Leader. Vous avez l’impression d’être un exemple à suivre, de dominer la pop music ?
J. : En quelque sorte, oui. En tout cas, c’est notre premier single, c’est celui qui est censé donner le ton et ouvrir la voie au reste de l’album. Si on a choisi celui-ci, c’est qu’on estime qu’il peut nous permettre d’atteindre ce statut.

Ce n’est pas un peu prétentieux ?
J. : Sans doute, mais pourquoi ne le serais-je pas ? Toutes les grandes chansons pop ont quelque chose de prétentieux. De même, toutes les pop-stars sont prétentieuses, à leur manière.

Depuis les débuts de Foxygen, vous n’avez jamais douté de l’intérêt du groupe ?
J. : Non, pas du tout. On arrive à travailler indépendamment de ce que peuvent bien penser le public ou les médias. On est dans notre monde, on s’y éclate et on y vit très bien ! (Rires)

Une autre chanson de l’album s’appelle America. Vous pensez quoi de l’actualité politique de votre pays ?
S. : Nous sommes nés aux États-Unis et nous y vivons, donc tu peux imaginer que nous sommes très attachés à notre pays. Malheureusement, comme dans toute relation, il y a des hauts et des bas. Aujourd’hui, il faut bien le dire, on traverse une période assez creuse.
J. : Heureusement que l’on vit à Los Angeles. Tous ces grands espaces, cette nature, ça nous fait beaucoup de bien.
Pochette Hang Foxygen Brain Magazine

Ce qui m’intrigue aussi dans l’album, c’est cette peinture sur la pochette…
S. : Attention, c’est moi qui ai réalisé la cover, donc ne la critique pas ! (Rires) Cela dit, ça m’intrigue de savoir ce que tu en penses. Selon toi, ça ressemble à quoi ?

C’est difficile à dire, on dirait de l’abstrait mais je ne pas si c’est volontaire ou non.
S. : (Rires) Non, ne t’inquiète pas, c’est tout à fait ça. On s’est dit que ce serait bien d’avoir une peinture sur ce disque, on pensait que ça rendrait l'ensemble plus personnel. Mais il a fallu trouver un thème, et on a fini par se dire qu’une peinture relativement abstraite serait parfaite pour entretenir le mystère. Au moins, c’est ouvert à l’interprétation.

Dernière question : est-ce que vous lisez vos interviews une fois publiées ?
J. : On aime surtout parler de nous et recevoir des compliments - ce qui est souvent le cas, il faut bien le dire. (Rires) Une fois que cette partie du travail est faite, j’avoue qu’on passe un peu à autre chose. Pour tout te dire, on se contente de lire les papiers dans les gros médias, comme Rolling Stone par exemple. Je ne peux même pas te promettre d’aller lire celle-ci, je ne comprends pas le français ! (Rires)


++ Retrouvez Foxygen sur BandcampFacebook, Twitter et Instagram, et en concert à Paris le 25 février.
++ Leur dernier album, Hang, est disponible ici et en streaming sur Spotify et Deezer.