Dans ton livre, tu évoques les histoires les plus drôles, les plus absurdes et les plus marquantes auxquelles tu as été confronté depuis que tu es physio. Comment as-tu collecté toutes ces infos ? Tu les notais au fur et à mesure ?
Big John :
Certaines anecdotes sont vieilles de plusieurs années, mais elles sont tellement fortes que je ne pouvais que m’en souvenir. Comme cette dispute entre trois flics blancs et trois flics noirs, ou ce gars qui, après s'être fait refuser l'entrée, fut retrouvé mort quelques minutes plus tard dans un accident de scooter. Ces deux évènements datent d'il y a presque dix ans, mais c’était facile de se rappeler des faits dans les moindres détails. De toute façon, ce n’est qu’à partir du moment où le projet du livre s’est mis en place que j’ai commencé à prendre des notes. Ça a duré un an environ. Autant te dire que le livre aurait pu être bien plus long si j’avais commencé à collecter des anecdotes il y a quelques années.

Justement, cette idée de bouquin, elle est née comment ?
À la base, une boîte de production voulait en faire une série au format court, comme Bref par exemple, avec une anecdote que l’on rendrait drôle ou non. Ça ne s’est pas fait, mais comme j’avais pris l’habitude de raconter certaines de mes soirées les plus atypiques sur les réseaux, j’ai fini par être contacté par une maison d’édition en 2015. J’ai commencé à noter différentes situations, j’ai officiellement signé mon contrat en octobre et ai fini l’écriture en février dernier. 

bigjohnpaname-1 (c) Mika Cotellon

Dans l'un des premiers chapitres, tu dis que tu aurais pu avoir une belle carrière de basketteur. Qu’est-ce qui t’en a empêché selon toi ?
Plein de choses, à vrai dire : pendant longtemps, je n’ai pas eu une bonne hygiène de vie, je sortais souvent, je mangeais mal et je ne m’en suis rendu compte que trop tard. Malgré tout, j’aurais pu avoir sept, huit, voire dix ans de carrière en Pro A, mais je n’aurais jamais été un top joueur. Je reste persuadé que j’aurais dû me contenter d’être remplaçant mais ça ne m’intéressait pas. Quelques blessures ont certes freiné ma progression, or ça n’explique pas tout. À 22-23 ans, j’ai compris que ça ne servait plus à rien d’insister, qu’il valait mieux que je pense à me reconvertir avant qu’il ne soit trop tard.

Tu le regrettes, parfois ?
Non, même pas. Aujourd’hui, je vois d’ailleurs des anciens coéquipiers qui finissent leur carrière : ils ont 30 ou 35 ans et n’ont aucun plan de carrière, aucun projet de reconversion… En plus, il faut bien préciser que la Pro A est loin d’être la NBA. Ici, on a besoin de travailler une fois la carrière terminée, il n’y a pas assez d’argent pour s’assurer un train de vie confortable jusqu’à la fin de sa vie. Chose d’autant plus regrettable quand on sait que la fédération n’encourage pas vraiment les jeunes joueurs à faire des études. Moi, par exemple, à 18 ans, on m’a clairement dit de faire un choix : soit je m’entraînais à fond, venais à l’entraînement à 15h tous les jours et ratais ainsi les cours, soit j’allais à l’école et j’abandonnais toute idée de carrière. Alors forcément, quand tu as 18 ans, le sport prend le dessus. On est trop jeune pour prendre ce genre de décisions, on ne se rend pas compte que tout peut aller très vite. Personnellement, lorsque j’étais à Nancy, j’étais titulaire, j’aurais pu percer. Mais j’ai eu deux grosses blessures et, lorsque je suis revenu sur les terrains, deux mecs m’étaient passés devant. Je n’entrais plus forcément dans les plans de l’entraîneur.

Dans ton livre, tu évoques ton amitié avec Tony Parker. Tu peux nous en dire un peu plus ?
Je ne parlerais pas d’amitié ; un ami, c’est quelqu’un que tu vois régulièrement ou que tu appelles au moins tous les dix jours. Là, ce n’est pas le cas. On se respecte beaucoup, on a été très proches à l’époque du Paris Basket Racing, on se voit de temps en temps quand il vient sur Paris, mais on ne se donne pas trop de nouvelles. En fait, si je l’évoque dans le bouquin, c’est surtout pour dire à quel point avoir une bonne hygiène peut faire la différence dans ces milieux. Depuis qu’il est gamin, Tony a toujours eu un mode de vie très sain et, contrairement à moi, il restait systématiquement à la maison la veille d’un entraînement, était assidu lors des séances, etc. Tout ça, en plus d’un talent indéniable, ça finit par faire la différence.

Tu parles aussi de ton amitié avec DJ Mehdi…
Pendant longtemps, j’ai travaillé dans le milieu des soirées hip-hop. C’est ma culture, c’est là d’où je viens. Mehdi, lui, je le connaissais depuis l’époque d’Ideal J mais on n’était pas encore potes. On a fini par le devenir à l’époque du Baron, où il y avait souvent des soirées avec l’équipe Ed Banger et des mecs comme Brodinski. J’organisais moi aussi des soirées et ça m’est arrivé de me retrouver à mixer à ses côtés. D’autres personnes te le diront, mais Mehdi était quelqu’un de très accessible, d’hyper-gentil. Je ne l’ai jamais vu de mauvaise humeur ou en colère. On ne pouvait pas ne pas être ami avec lui.

Plus que ta vie personelle, Big John de Paname est surtout un moyen pour toi de raconter ta carrière de physio, le spectacle auquel tu assistes chaque soir et les multiples tentatives employées par les clubbers pour entrer en boîte. Comme cette fameuse soirée où l'on te propose 10 000 euros…
Quand on travaille dans le quartier des Champs-Élysées ou dans certaines boîtes à l’occasion du Festival de Cannes, il faut savoir que l’on a affaire à une clientèle fortunée qui n’hésite pas à laisser des pourboires à la sortie ou à glisser quelques billets pour rentrer. Bien sûr, la tentation est parfois grande, mais on passe finalement très vite à autre chose. Tout simplement parce que ces boîtes offrent un confort de travail et de vie assez rare pour être souligné. Alors certes, 10 000 euros est une énorme somme, mais ça ne va pas changer une vie. Ça va te faire du bien quelques mois, mais ça ne va pas te permettre de survivre si tu te fais virer. Et puis, autant le dire, les pourboires des personnes acceptées sont parfois assez conséquents.

Quel est le plus gros pourboire que tu aies accepté ?
Ça devait être mille euros… Une fois, Bruce Willis m’a même filé 800 dollars, de manière très naturelle. Tu sais, certaines célébrités te font comprendre qu’elles veulent être traitées différemment, comme si elles étaient uniques, mais d’autres veulent simplement rester discrètes, se détendre en toute tranquillité. C’était le cas de Bruce Willis, qui est d’ailleurs venu sans garde du corps. Pareil pour De Niro, qui a débarqué avec un pote français à lui. Les mecs te tutoient, sont sympathiques et souhaitent limite être traités comme tout le monde. Ça fait plaisir à voir, mais c’est aussi ce qui fait la force du Baron, que l’on a l’habitude de définir comme une boîte de potes. Ici, que le client prenne un Coca ou plusieurs bouteilles d’alcool, on veut qu’il se sente comme chez lui. Mais bon, il y a évidemment quelques exceptions : quand une célébrité débarque, on fait encore plus attention pour que tout se passe bien. 

Tu as eu affaire à des scènes complètement folles, comme celle du marié menant une double vie depuis plusieurs années et démasqué un soir à l’entrée de la boîte, devant toi. Quelle est la situation qui t’a le plus marqué ?
C’est difficile parce que, honnêtement, il se passe quelque chose de dingue tous les soirs. Le décès du gars en face de moi a bien sûr été marquant. C’est la première fois que je prenais conscience de l’impact de mes décisions, je me sentais vaguement responsable de ça. Tu te remets en cause parce que tu te dis que si tu l’avais laissé entrer, son sort aurait peut-être été différent… Bref, c’est une image qui reste. Hormis cela, il faut quand même avouer que l’on voit souvent les mêmes scènes : des mecs qui trompent leur femme, des femmes qui trompent leur mari, des mecs qui se découvrent une attirance pour les hommes alors qu’ils sont mariés… C’est un cercle sans fin, finalement : les clients changent, mais les histoires restent les mêmes.

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Dans un petit chapitre, tu as quand même compilé les meilleures phrases des fêtards pour entrer en boîte…
Ah oui, pour le coup, ils sont clairement imaginatifs ! (Rires) Certains m’ont dit qu’ils devaient absolument entrer parce que c’était la fin du monde le lendemain, parce que l’image de mon club serait meilleure s’ils rentraient ou parce qu’ils ne pourraient pas baiser la fille à côté d’eux s’ils restaient à l’entrée.

À un moment, tu dis que la tentation féminine est grande pour les physios. Tu as déjà cédé, j’imagine ?
Il faut préciser : la tentation est grande pour tous les hommes travaillant dans une boîte, que ce soit le videur, le barman, le serveur et, bien sûr, le patron. Mais pour moi, c’est encore différent. Contrairement aux autres physios, je n’ai pas un physique normal. J’ai été videur avant et j’en ai la carrure. Du coup, on ne me faisait pas d’allusion directe, ou alors il fallait attendre que la fille soit complètement bourrée et me dise un truc du genre : «dommage que t’aies l’air si méchant, j’aurais adoré te redonner le sourire». Avec plusieurs verres dans le nez, les gens finissent toujours par dire n’importe quoi ! (Rires) D’autres fois, ça se manifeste par des gestes : une caresse sur le bras, un sourire, un pelotage de fesses… Bref, tout est possible pour suggérer le désir. Alors, bien sûr, ça m’est arrivé de céder, mais j’ai toujours eu tendance à mettre une barrière en tant que physio. Tout simplement parce que se montrer gentil est le meilleur moyen de faire croire au client que tu es son ami et qu’il peut tout se permettre.

Il est régulièrement question de discrimination dans ton livre. Avec ton expérience, comment arrives-tu à expliquer que les personnes de couleur soient souvent refoulées à l’entrée des boîtes ?
Disons que, sur les Champs-Élysées, on a une clientèle fortunée qui veut se sentir privilégiée. Dès lors, si l'on se met à faire rentrer tout le monde, ces gens-là ne viennent plus. C’est eux qui commandent et donnent la directive de la boîte, finalement. On pense toujours que c’est la faute du patron si un client ne rentre pas, mais c’est faux. Les patrons s’adaptent, privilégient ceux qui dépensent beaucoup d’argent et font la sélection en fonction de ça. C’est aussi pour ça que certaines boîtes fixent un prix très élevé à l’entrée histoire de freiner une clientèle potentielle. Après tout, en boîte, il n’y a rien que l’on ne trouve pas ailleurs. Même l’alcool est identique, si ce n’est qu’il est dix fois plus cher. Quand une clientèle fortunée débarque, c’est donc pour se sentir différente, importante, et pour cela, elle manifeste un évident refus de se mélanger. Mais bon, encore une fois, c’est propre aux boîtes sur les Champs ou sur la Côte d’Azur.

Il y a aussi cette fameuse question que n’importe quel clubber s’est déjà posée : comment être un habitué quand on ne nous laisse jamais entrer ?
Ça, c’est la question qu’on entend tous les soirs, et c’est assez flou. Pour tout dire, il n’y a pas réellement de raisons. Même nos réponses sont toutes faites et servent uniquement à dissuader un client. Après tout, si un physio veut faire rentrer quelqu’un, il peut le faire. Tant que le club fonctionne bien, tout est possible. Mais tout est une question de copinage : pour devenir un habitué, il faut être un pote du patron ou un pote du pote du patron tout en ayant le bon profil.

C’est-à-dire ?
C’est-à-dire que tu peux venir vingt fois accompagné d’un habitué, si tu débarque une fois sans lui et que le patron ne t’a jamais réellement senti, tu ne rentreras pas… En fait, il faut être sympa, cool, discret, naturel. Comme dans la vraie vie, finalement. Ça ne sert à rien de venir me parler pendant des dizaines de minutes pour te la jouer cool et me regarder en partant pour faire genre «tu te rappelleras de moi, hein ?». Non, tout ce dont je me souviendrai, c’est d’un mec relou qui a tout fait pour que je le remarque. C’est comme un dragueur trop insistant, ça ne donne pas envie d’un deuxième rendez-vous. 

Au cinéma, les videurs font souvent la gueule et ne donnent pas trop envie d’entamer une discussion avec eux. C’est une représentation fidèle, selon toi ?
Non, pas du tout. Mais je la comprends : au cinéma, on préfère toujours la caricature, ça renforce la notion de divertissement. C’est le même cliché qui est véhiculé par les comiques, que ce soit Maxime ou les autres : le videur est forcément une grande brute qui frappe pour rien. C’était peut-être vrai dans les années 1980 et 1990, mais ça a clairement changé depuis le début des années 2000. Bien sûr, il y en a encore mais ils sont peu. De toute façon, quand tu es physio pour un endroit classieux, tu ne peux pas te permettre d’être vulgaire, obtus ou violent.

En fait, si on résume, les boîtes de nuit, c’est surtout des bagarres, du racisme et des adultères ?
C’est ce qui revient le plus souvent, en effet. Il y a parfois des choses extraordinaires qui se passent, mais c’est essentiellement des bagarres d’ivrognes, des insultes, racistes ou non d’ailleurs, et des histoires de couple. Le vomi revient beaucoup également, tout comme ces gens qui pissent devant l’entrée croyant qu’on ne les voit pas. Mais parfois, ça va encore plus loin : un soir, une fille ne voulait pas sortir de la boîte alors que la soirée était finie. Pour montrer son mécontentement, elle s’est assise au milieu de la piste et a déféqué… Tout peut se passer la nuit. Le pire comme le meilleur. Personnellement, je n’ai pas à me plaindre : j’y ai rencontré ma femme.

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++ Son livre, Big John de Paname (éditions Anne Carrière), est disponible ici.

Crédit photo : Mika Cotellon.