Bon, pour commencer : pourquoi est-ce que je vous interviewe en même temps ?
Juliette Armanet : C’est à cause de Catherine.
Flora Fishbach : Catherine Lara. Elle a su nous réunir.
Juliette : Oui. Non mais ça fait déjà cinq ou six fois qu’on nous interviewe ensemble, et on est plutôt ravies. Normalement, il y a aussi Cléa Vincent avec nous. Et en version famille, on a aussi eu Calypso Valois et Clara Luciani, et on aurait aussi aimé avoir Blondino avec nous, que j’aime beaucoup. On se couperait toutes la parole, tout le temps, et comme ça, ça créerait des phrases qui n’ont pas de sens. Ce serait bien.

Et ce serait un enfer sans nom pour les lecteurs. Alors, je présume que vous vous connaissiez avant de vous faire interviewer ensemble ?
Flora : Oui, on s’est rencontrées par la musique. J’avais fait une reprise d’un morceau qui s’appelle La babouche.
Juliette : Alors je lui ai écrit. Par hasard, j’étais tombée sur cette reprise sur Soundcloud. Soundcloud, super plateforme, un peu comme un Meetic musical, et du coup j’ai découvert cette chanson et je lui ai mis un charme. On s’est likées musicalement. Comme si une agence musicale matrimoniale nous avait présentées l’une à l’autre. Et ça a super bien marché. Après ça, ce furent des échanges, du partage, de la vie, des échanges de vie, Flora est venue chez moi, on a bu des thés, fumé des cigarettes, parfois des bières, parlé de musique, profondément.

Et c’est là que s’est dessiné le terrain commun autour de Catherine Lara ?
Flora : Oui, on s’est dit qu’on aimerait bien avoir un destin un peu comme Catherine. Comme tu disais, elle est un genre de Michou au féminin. Elle a une identité, quelque chose qu’on n’oublie pas.

Alors vous avez décidé de vous mettre au violon comme elle ?
Flora : Ben moi j’ai essayé quand j’étais petite figure-toi ; ça a duré trois mois et j’ai arrêté.

C’était ton premier instrument ?
Flora : J’ai fait de l’éveil musical quand j’avais quatre ans, avec des tambours, tout ça. Après j’ai essayé le violon, mais j’avais une prof de solfège qui s’appelait Madame Vilain et une prof de violon qui s’appelait Madame Fouet… Et j’avais l’impression que c’était le prolongement de l’école, du coup ça m’a vite arrêtée, parce que l’école c’était déjà assez pénible. Quand on est enfant, on n’a pas envie de galérer. Après ça, j’ai arrêté la musique pendant 10 ans. Dégoût. En plus, je n’avais pas de passion particulière, je ne vais pas pouvoir te dire : «depuis ma tendre enfance je veux écrire des chansons».

Tu n’as jamais été monomaniaque ?
Flora : Pas du tout. Même aujourd’hui.

Tu fais ça uniquement pour le parfum Chanel alors ? (Fishbach a posé à côté d'elle un sac en papier Chanel rempli de cosmétiques que lui a offertes la marque, ndlr)
Flora : Pour le parfum, pour les rencontres, parce que ça me fait kiffer en ce moment, mais le jour où ça ne me fera plus kiffer, ben j’arrêterai et je ferai autre chose.
Juliette : De la charcuterie par exemple.
Flora : Quoique si, j’avais fait des ateliers de chanson avec des personnes qui avaient Alzheimer, et ça, ça m’avait vachement touchée. C’était puissant de faire de la musique là où les gens en ont besoin. Mais pour l’instant, on est là et ça se passe bien.

Et toi, Juliette, Catherine Lara, le violon ?
Juliette : Alors le violon non, moi c’était le piano… Je suis d’une famille de musiciens, donc tout de suite est née une invitation spontanée à faire de la musique - papa piano, maman piano, piano family, on se mettait très naturellement au piano après le repas, mais sans obligation d’achat. Pas de contrainte. J’ai appris toute seule, mais mes parents ont quand même essayé de me coller dans une école de musique à un moment donné. Moi, c’était Monsieur Martin.
Flora : Jacques Martin, celui qui présentait l’émission le dimanche ? L’école des fans ?
Juliette : Oui ! Et finalement j’ai arrêté le conservatoire vers 14 ans après en avoir fait deux-trois ans. Arrêter de lire la musique, c’était la liberté, liberté de création, mais j’ai de grands regrets quand même de ne pas savoir lire une partition, des regrets éternels. En somme donc, une famille musicale, où j’ai mis ma clef de sol dans la grande partition générationnelle.

Ah, comme c’est joliment dit !
Juliette : C’est un peu scabreux en fait… J’vais te mettre une clef de sol dans la partition… Pourquoi pas, pourquoi pas.

clefs

Le trousseau de clefs de Juliette Armanet

Et donc, qu’est-ce qui s’est passé après la découverte de cette reprise de Flora ?
Flora : Après, j’ai essayé de faire des choses pour elle. Des arrangements sur certains de ses morceaux, qu’elle a complètement déclinés ensuite, mais c’est pas grave, du coup j’ai expérimenté plein de choses pendant ce temps-là…

Les arrangements, tu les as composés comment ? Tu as gardé la base harmonique ? Tu as réinstrumentalisé ?
Juliette : C’est une période où je ne savais pas du tout où aller avec ma musique, comment la produire, j’hésitais entre plein de choses, je ne me faisais pas confiance, et j’ai demandé à Flora de travailler avec moi. J’avais des problèmes de composition, alors je lui ai demandé si je ne pourrais pas prendre des chansons à elle. Du coup j’ai commencé à en travailler certaines, notamment Le meilleur de la fête. Elle voulait me la donner à la base. Franchement, t’aurais été dans la merde !
Flora : Tu m’aurais tout pris.
Juliette : Mais ça ne m’allait pas, c’était pas pour ma voix.

Juliette, tu peux décrire ce que tu aimes chez Fishbach ?
Juliette : J’aime la science des arrangements, je les trouve assez ingénieux et orchestraux, c’est hyperbolique, grand, la folie des grandeurs. Un peu de chamanisme dans l’utilisation de la voix, des choeurs, c’est envoûtant, et il y a un truc noir qui me fait rêver parce que moi je ne l’ai pas du tout. Ça me plaît parce que je ne peux pas m’y comparer, ça m’intrigue comme un territoire inconnu.
Flora : C’est ça qui me plait aussi, qu’on soit très différentes avec Juliette ou Cléa. Au lieu de se jalouser, on se complète. Leur fraîcheur, je la trouve fascinante parce que je n’y arrive pas. Or j’ai besoin de ce genre de musiques pour moi, ça fait partie de mes influences.
Juliette : Bref, on a des affinités communes...
Flora : Mais on a aussi envie d’être considérées comme des individus. Quoi qu'il en soit, ça nous fait très plaisir d’être réunies comme ça.
Juliette : Oh, ça fait plaisir, c’est vite dit.
Flora : Ça va très mal se passer. Une fois que tu seras partie, Marie, ça va très mal se passer.

Ok, super ambiance.
Juliette : Non mais c’est une blague !
Flora : Oh la la non, il y a toujours un fond de vérité dans le cynisme, Armanet.
Juliette : Et moi qui me disais : je vais l’emmener dans une petite boutique juste là, que j’adore, pour acheter des petites casquettes en cuir…
Flora : Des casquettes en cuir ? C’est une mode qui est en train de revenir ?
Juliette : Oui, je me suis dit : je vais emmener Fishbach acheter des petites casquettes en cuir.
Flora : Oh putain.
Juliette : Il y a une petite boutique là-bas qui vend des petites casquettes en cuir vraiment super et j’avais hyper envie d’y aller.
Flora : C’est peut-être parce que l’autre jour j’avais des mitaines en cuir, et elle a dû se dire…
Juliette : Non mais là, ils ont des petites casquettes vraiment très belles. Très belle qualité, très beau cuir, il y a des couleurs pastel, du noir aussi.
Flora : J’aime beaucoup les chapeaux ; les casquettes, je sais pas, mais on va aller voir, on va aller voir. Elle est gentille hein ?

Je crois qu’il ne faut pas la contrarier.
Juliette : Bon écoutez, j’irai acheter ma casquette en cuir et voilà.
Flora : Mais non !
Juliette : (à moi) Tu veux une casquette ?

Alors heu.. je…
Flora : Je vais reprendre un verre.

armafish

Juliette : Au fait, ce soir je vais voir Gérard Depardieu qui chante Barbara. On vient de me demander de chanter L’aigle noir, et je ne sais pas du tout comment gérer ça, du coup je vais regarder comment fait Gérard. Ça me fait hyper-peur parce que cette chanson, c’est un monument. Il y a un truc intouchable. C’est comme si on me disait de chanter Thriller de Michael Jackson.
Flora : Mais c’est chaud aussi parce que c’est hyper-proche de ce que tu fais. C’est comme si je reprenais Desireless, ça serait dur parce que c’est tellement proche de moi, de ce que j’aime, même au niveau de la voix. Alors que si je reprends un Lavilliers, ça n’aura rien à voir. En fait, c’est toi qui devrais reprendre Desireless.
Juliette : En ce moment je fais une reprise de The Weeknd, I Feel It Coming, que j’ai retraduite en français et qui s’appelle Je te sens venir. Là, je kiffe bien la chanter parce que je l’ai réécrite, et The Weeknd, ça va, je suis pas ouf de ce qu’il fait, je ne suis pas en adoration.

Et comment on fait selon vous pour qu’une reprise ne soit pas kitsch ?
Juliette : Pourquoi, il faudrait qu’elle ne soit pas kitsch ?

Ok, tu as raison, alors disons-le autrement : est-ce qu’il faut éviter le kitsch ?
Juliette : Non !
Flora : Moi, je suis pas pour. Je pense que le kitsch pour le kitsch, c’est nul. De même que le rétro pour le rétro, c’est nul. Mais le kitsch, c’est quoi ? Qu’est-ce qui est de bon goût ? Qu’est-ce qui est de mauvais goût ? Je ne sais pas. Chacun met sa barrière où il a envie de la mettre.
Juliette : Mais le kitsch peut être une forme de pudeur. Ca peut être une façon élégante de raviver une flamme un peu nostalgique avec humour tout en restant totalement sincère. C’est un voile un peu déformant, grossissant, pour évoquer quelque chose, mais l’intérêt est d’être sincère. Par exemple, je bosse sur une reprise de Y’a pas que les grands qui rêvent, de Melody. Là, c’est quand même le top absolu du kitsch ! Une nana de 12 ans qui chante : «je voudrais qu’il m’embrasse sur les lèvres, pas comme une enfant, je me souviens du bracelet brésilien»… Mais quand j’ai commencé à la travailler au piano, j’ai vraiment eu une émotion forte parce que les harmonies sont belles.
Flora : Il faut pas être cynique, en fait. Moi, ce qui peut m’énerver dans le kitsch, c’est justement ce cynisme, ce second degré, la distance permanente avec tout.
Juliette : Qu’est-ce qui nous plaît au juste dans les chansons de Michel Berger, de France Gall ? Il y avait quelque chose de profondément naïf et sincère. C’est à nous de raviver cet élan de sincérité, et d’émotion vraie ; on ne conquiert pas un public sur un malentendu. C’est bien quand c’est un peu drôle, un peu décalé, mais c’est quand c’est beau qu’on emporte vraiment les gens, quand ça vient de loin, quand on a envie de partager les choses avec eux, de donner de soi-même. Sinon, ce sont des petits succès furtifs.

jul

"Jul ? C’est une blague, c’est un pauvre type qui ressemble juste à un mec de Camping"

Bon, alors je crois que c’est le moment de faire un point Céline Dion.
Flora : J’ai un immense respect pour elle, ce côté vie pour la musique, elle vit comme un moine, c’est une machine de guerre.
Juliette : Et il y a cet album sublime, D’eux ; pour le coup, c’est Goldman qui a tout fait, il y a Pour que tu m’aimes encore, Regarde-moi, La mémoire d'Abraham
Flora : Est-ce qu’elle n'est pas incroyable au niveau mélodique, Pour que tu m’aimes encore ?
Juliette : Mais oui, ça défonce !
Flora : C’est de la balle ! (elle hurle) Merde !
Juliette : Cet été, je lisais une interview d’elle où elle disait qu’elle regardait souvent par sa fenêtre les couchers de soleil couleur lavande. J’aimerais bien voir les couchers de soleil que voit Céline Dion, parce que ça a l’air génial.

Tu adhères quoiqu’elle fasse ?
Juliette :
Non, pas quoi qu’elle fasse. Mais Ziggy, putain, c’est trop beau, c’est une chanson qui me bouleverse complètement. Ensuite il y a le gala pour René, elle est habillée en noir, la mort de René, l’enterrement de René…
Flora : Tu savais qu’elle a fait mouler sa main et qu’elle la touche avant chaque concert ?
Juliette : Quoi ??
Flora : Mais oui, Armanet, putain, elle a fait mouler la main de René !
Juliette : La main de René ! Mais alors elle a peut-être aussi fait mouler la bite à René ??
Flora : Ben depuis longtemps je suppose ! Depuis le temps qu’il pouvait plus s’en servir, elle avait peut-être prévu le truc.
Juliette : Et les voeux de bonne année de Céline ! Il y a presque un truc présidentiel, elle est présidentiable, Céline !
Flora : Elle a un pouvoir énorme ! Mais ça me fait penser à Jacques Brel qui disait qu’en vérité, on n’a aucun pouvoir, on ne peut rien changer avec une chanson, mais on est comme une aspirine qui va soulager pendant un moment.
Juliette : C’est ben vrai c’que tu dis là R’né. C’est comme une ‘spirine.

Pour finir, Juliette, est-ce que tu pourrais dessiner Flora comme une de tes Françaises ? Et toi Flora, pareil pour Juliette ?
Flora : Je sais pas dessiner.
Juliette : T’as un fusain au moins ?

Alors non, mais…
Flora : Alors stop, je t’arrête tout de suite, nous on ne dessine qu’au fusain.
Juliette : Léo aussi travaille uniquement au fusain. C’est la moindre des choses. Non, en vérité j’ai pas dessiné au fusain depuis mes cours d’arts plastique en 6ème2 avec monsieur Laroche. Il était hyper-sexy, il avait un petit jean Levi's qui lui moulait le paquet.
Flora : La meuf, elle avait 12 ans elle fantasmait déjà sur des profs, ça promet. Bravo.

Mais enfin, 12 ans, c’est exactement l’âge de ce genre de premiers émois !
Flora : Mais quand même ! Pas un prof !
Juliette : Ben si !

12 ans, c’est presque 13 ans, et 13 ans, c’est…
Juliette : C’est 13 ans.

(Flora se commande un troisième verre de vin et sort fumer pendant que Juliette entame son dessin avec application)

 

fish

arm

Juliette : J’ai réfléchi à une chanson qui pourrait réunir Fishbach et Armanet, ça serait une chanson de Jean-Marc Rivière qui fait : un petit poisson, un petit oiseau s’aimaient d’amour tendre, mais comment s’y prendre quand on est dans l’eau ? Je me suis dit ça hier, c’est notre chanson. Eh, il est pas mal, ton dessin ! Il y a un côté très… Jean-Michel Cocteau. Il y a une épuration dans la forme, c’est presque une pétale de rose, un pistil, une fleur, c’est rond…
Flora : Pour moi, dans ce sens-là, c’est clairement une bite.
Juliette : Je veux pas vraiment dire ça.
Flora : Mais si, avec la tête qui te sert de gland.
Juliette : Il y a clairement une sexualité dans ce dessin. J’adore. Jean-Michel Cocteau. Alors que moi, c’est plus Jean-Pierre Caricature.
Flora : Oh putain ! Tu m’as fait des boobs ! Avec des bonnes épaulettes, la clope, et une boucle d’oreille en clef de sol.
Juliette : Et là, c’est le poisson et l’oiseau.

Écoutez, merci.
Flora : Merci à toi pour cet exercice de style.
Juliette : Et bravo.


++ La page Facebook et le compte Soundcloud de Fishbach. À ta merci, son premier album, est disponible ici.
++ La page Facebook et le compte Soundcloud de Juliette Armanet. L'Amour en solitaire et Cavalier seule, ses premiers EP, sont disponibles ici. Son premier album sortira le 7 avril.