Question bête, mais pourquoi avoir mis six ans à publier ton troisième album ? C’est plutôt rare chez les artistes électro.
Pierre-Alexandre Busson (Yuksek) :
C’est sûr que c’est assez long, d’autant que j’avais publié les deux premiers albums en à peine deux ans. Mais ce rythme était trop speed, ça m’a fait enchaîner les tournées à travers le monde entre 2008 et 2013. Forcément, j’ai fini par en avoir un peu marre de tout ça. J’avais l’impression d’être allé au bout d’un truc avec Living On The Edge Of Time, que j’avais réalisé seul, et il était temps que je m’essaye à autre chose, que je bosse de nouveau avec d’autres artistes. D’où la création de mon label, Partyfine, la production de quelques albums et les collaborations avec d’autres musiciens, venus de divers univers. C’est dans ce long processus qu’est né Nous Horizon, sans pression et sans précipitation. 

Ce n’est pas un peu dangereux de se dire qu’on prend son temps sans avoir de délai imposé ?
Ça pourrait l’être, mais j’ai assez de confiance en moi - du moins, musicalement - pour savoir que je ne vais pas tourner autour du pot pendant cinq ans. Je sais où je vais, donc je n’ai aucune raison de paniquer ou de me laisser aller. 

Nous Horizon est un album très réussi, bravo. Tu nous racontes un peu sa genèse ?
Tu sais, c’est toujours un peu pareil. Je passe toutes mes journées en studio, j’écris, je passe du temps sur mes synthés, je bricole, je cherche des boucles, des idées et, au bout d’un moment, j’ai une masse de musiques que je bidouille et assemble selon mon humeur. Au final, ça fait un album. C’est aussi simple que ça.

Souvent, les producteurs électro se projettent dans le futur. Toi, tu as l’air d’être retourné vers le passé avec un son très disco…
Pour tout dire, je ne suis pas excessivement excité par les sons futuristes proposés actuellement par les musiques électroniques. Je ne m’y retrouve pas. Du moins, pas en ce moment. Ces derniers temps, je suis davantage fasciné par les sons joyeux, solaires, lumineux. Je ne sais pas pourquoi, mais le disco m’attire. Après tout, c’est l’essence de la musique de danse, ça renvoie aux racines de la house et de la techno. 

C’est un concept assez passéiste, finalement ?
Non, ça n’a rien de conceptuel. C’est juste une envie, quelque chose qui se met en place selon mon humeur, je n’y réfléchis pas vraiment. Et ça n’a rien de passéiste non plus, dans le sens où ma façon de produire et de mettre en forme n’est pas classique. Le seul truc passéiste dans Nous Horizon, ce sont tous ces synthés vintage que j’ai dans mon studio et qui correspondent à l’âge d’or du disco, entre 1976 et 1982. 

Quasiment tous les titres sont chantés. Les textes sont de toi ?
Non, très peu sur celui-ci. À vrai dire, tous les artistes présents ont écrits leurs propres textes, quitte à m’en écrire certains également, comme celui de Make It Happen, écrit par Jean-Sylvain Le Gouic de Juveniles. Mais les textes, sans négliger le travail des différents artistes présents, jouent un rôle mineur sur Nous Horizon. Je n’ai jamais eu l’intention d’écrire des chansons à textes. Ce que je cherchais ici, c’était d’utiliser la voix comme un instrument, un vecteur d’émotions et de mélodies.

Si je devine comment sont nées les collaborations avec Her ou Juveniles, peux-tu me dire comment sont nés les titres avec Monika et Roman Rappak (Breton) ?
Pour Monika, la collaboration est née d’une envie personnelle. Je voulais qu’un ou deux titres de l’album soient chantés par une femme. Mais je voulais un truc singulier, qui ne soit pas trop actuel, policé et autotuné, comme la majorité des chansons que l’on peut entendre actuellement. En fait, je voulais quelque chose d’androgyne. Alors, quand j’ai entendu le single Secret In The Dark de Monika pour la première fois, ça m’a paru évident, sa voix collait parfaitement à ce que je voulais faire. Le plus marrant, c’est que ses voix avaient été enregistrées pour un autre morceau, finalement confié à un autre artiste. Comme ça ne me convenait pas, je suis reparti de zéro et ça a fini par donner Make It Easy. Et ça s’est tellement bien passé qu’on a créé Break My Heart dans la foulée… Quant à Roman, disons que c’est simplement l’aboutissement d’une envie commune vieille de plusieurs années. Ça fait quelque temps que l’on se croise en tournée, que l’on s’apprécie mutuellement et que l’on se dit qu’il faudrait faire un morceau ensemble. Ça a fini par se concrétiser ici.

J’ai lu que tu étais déçu de ne pas pouvoir jouer tes morceaux en DJ-set. C’est la pire des frustrations pour un DJ ?
Non, du tout. Disons que c’est surtout une frustration pour les gens qui viennent me voir et me demandent souvent si j’ai prévu de passer un de mes morceaux ou non. Moi, honnêtement, je peux complètement m’en passer : je connais mes morceaux, je n’ai pas besoin de les entendre. Et puis ça entre dans une certaine logique : mes DJ-sets étant moins pop que mes albums, ça ne collerait pas forcément à l’ambiance. Heureusement que je réalise des édits de tous mes morceaux, ça me permet de les incorporer à un set si jamais je sens une forte demande.

Faire danser les gens, ce n’est finalement plus ce qui t’intéresse en premier lieu ?
Disons que, pour Nous Horizon, j’avais encore envie de faire un disque de chansons.

De toute façon, qui a envie d’un album dansant du début à la fin ? En plus, c’est hyper casse-gueule à réussir, non ?
Carrément ! Il y a plein d’artistes house et techno que j’adore mais dont je n’écoute pas les albums. C’est souvent long, un peu indigeste. Attention, ce n’est pas du tout une question de qualité, c’est juste que ce genre de sons n’est pas forcément adapté au format album. Ça prend en revanche tout son sens dans le cadre d’un DJ-set.

De ton côté, est-ce que tu ne te sens pas un peu perdu à force de bouger dans tous les sens ?
Franchement, le live n’a jamais été ma culture, je me considère davantage comme un musicien de studio. D’autant que je n’ai jamais eu le fantasme de la rockstar et que je ne me sens pas forcément à l’aise sur scène. Il faut dire aussi que c’est hyper-fatigant…

C’est-à-dire ?
Je sais que c’est toujours difficile d’assumer un discours où l'on se plaint parce que, finalement, c’est un métier hyper-cool, mais c’est quand même méga relou d’être continuellement sur la route. Tu pars à 9h, tu manges à midi, tu fais tes balances l’aprèm', tu glandes jusqu’au concert et tu repars pour une autre date, soit dans la foulée, soit le lendemain matin très tôt. C’est très répétitif, pas très enrichissant et ça bouffe la vie. Pour te donner un exemple, ça m’est arrivé de ne pas faire de musique pendant deux ans, juste parce que j’enchaînais les concerts. C’est aussi pour ça que je privilégie les DJ-sets, c’est un dispositif plus confortable.

C'est quoi le truc le plus surprenant qu'on t'ait déjà demandé en soirée ?
Le truc, c’est qu’on ne vient pas trop me voir. Le fait que je ne lève pas les bras et que je n’harangue pas le public me donne un air assez hautain et, je pense, pas hyper-sympa. Du coup, ça crée une distance.

De plus en plus de producteurs s’essayent au hip-hop. Ça ne t’a jamais tenté ?
Je sais que c’est un sacrilège de dire ça en 2017, à une époque où tout le monde en écoute, mais ce n’est pas ma musique, ce n’est pas ce qui me touche. Je suis un inconditionnel de N.W.A., d’A Tribe Called Quest ou de Public Enemy, mais le rap codéiné actuel n’est pas mon truc. Je pense que je n’ai pas ma place au sein de cette tendance. 

Brodinski, lui, s’y est clairement investi. Tu es toujours en contact avec lui ?
Un peu moins ces derniers temps, malheureusement. Sans le savoir, on s’est retrouvé côte à côte dans le train il y a quelques semaines, ça nous a donné l’occasion de parler, mais c’est vrai qu’on s’est un peu perdu de vue. Par la force des choses, finalement. À l’époque, on était sur le même label, Savoir-Faire, et on habitait dans la même ville. Aujourd’hui, il n’habite plus Reims, moi si. Il est toujours sur Savoir-Faire, moi non. C’est la vie.

Tu n’as pas l’impression de passer pour l’intello de la scène rémoise, non pas parce que tu ne t’essayes pas au hip-hop, mais parce que, au-delà de tes albums, tu as composé des bandes originales pour le cinéma (Marguerite & Julien de Valérie Donzelli) et le théâtre (Une histoire d’âme de Bénédicte Acolas) ?
Intello, ce n’est peut-être pas le mot, mais j’assume clairement ce côté un peu snob ou autre. Tu sais, j’ai toujours souhaité m’enrichir de diverses expériences, et c’est sans doute pour ça que mes disques sont tous différents. Je passe un temps fou à travailler mes morceaux, à expérimenter, histoire d’élargir mes horizons. Mais, comme je le disais tout à l’heure, je fonctionne surtout à l’humeur. Par exemple, j’étais blasé du DJ-ing et de la culture club il y a encore peu de temps, alors que j’y reviens dernièrement. La musique, c’est par périodes, finalement. 

Lorsqu’on écoute les artistes de Partyfine, on sent clairement ton influence sur les prods. Tu penses que les mecs du label t’influencent également pour tes propres sons ?
Oui, totalement. On passe beaucoup de temps ensemble. Get A Room et Jean Tonique, par exemple, sont beaucoup plus jeunes que moi, mais ils ont une grosse culture et j’apprends sans cesse à leurs côtés. C’était d’ailleurs l’idée lorsque j’ai créé le label : faire en sorte que tout le monde puisse s’enrichir de tout le monde, et ne pas tomber dans un truc pyramidal où tous les artistes seraient à ma botte. Sur Partyfine, on fonctionne selon un principe de licence, ce qui veut dire que personne n’est signé et que personne n’est retenu contre son gré. On bosse ensemble, on collabore, mais si l’une des deux parties n’y trouve plus son compte, on arrête. C’est aussi simple que ça, et ça me permet de ne pas promettre des choses irréalisables. 

Et c’est vrai ce qu’on dit, sinon ? Que c’est réellement galère, un label indépendant...
Ce n’est pas galère en soi, mais tu ne fais que perdre de l’argent… Partyfine, pour tout dire, ne me rapporte rien et ne me coûte rien depuis son lancement il y a trois ans et demi. Les ventes permettent de rentrer dans nos frais et de pouvoir multiplier les séances en studio pour l’amour de l’art, et non en quête d’un album calibré pour le succès ou produit pour correspondre à une esthétique typiquement «Partyfine». 

Tu penses que les gens se foutent de savoir si tel disque est sorti sur Partyfine ou un autre label ?
Il y en a certainement pour qui ça compte, mais je pense que la majorité des auditeurs n’y prêtent pas attention. Sur iTunes ou Spotify, c’est d’ailleurs presque impossible de trouver le label… De toute façon, je préfère ne pas savoir si ça compte ou non pour les auditeurs : avoir trop conscience de soi-même, c’est le meilleur moyen de se satisfaire de peu.

++ Retrouvez Yuksek sur Facebook, Twitter, Instagram, Soundcloudun peu partout en France et en concert à Paris le 12 avril.
++ Son nouvel album, Nous Horizon, est depuis hier disponible ici, en streaming sur Spotify et en écoute intégrale sur Deezer.

Crédit photo : Axel Morin.