Très longue rencontre à l'occasion de la sortie de son nouvel album, One In Other.

 


Le premier live de One In Other se fera à l'occasion des Nuits Sonores. Comment envisages-tu cette grande première? Qu'en attends-tu?
Chloé :
Oui ce sera le premier live après la sortie. Ça se fera avec Transforma, des artistes visuels de Berlin. En fait, le projet du live a été travaillé intégralement avec eux. Ce live, c'est Chloé + Transforma, on va tourner ensemble, on fait tout ensemble. Généralement les VJs ne s'approprient pas spécialement la musique de l'artiste mais là, ils vont venir s'approprier mon univers aussi. Apporter des choses de leur univers à eux et s'approprier le mien pour être vraiment au plus proche.

Tu fais de la guitare. Pour tes lives, tu serais prête à en jouer sur scène et à chanter?
Chloé :
(rires) Je ne vois pas la musique comme ça à la base. Je n'ai pas ce côté... aussi pop. Disons que je n'ai jamais eu ce fantasme d'être un jour sur une scène avec les projecteurs braqués sur moi et de chanter avec ma guitare. J'utilise chaque instrument et chacun a sa place. Souvent dans mes morceaux la voix est venue en dernier parce que j'estimais que ça méritait une voix. Mais je ne me suis jamais dit "Tiens, je vais faire un morceau pop".

Mais par exemple Distant sonne très pop, on a l'impression que ça a été construit pour ça.
Chloé :
Je sais jouer de la guitare donc j'ai décidé d'amener des éléments de guitare. Mais je fabrique mes morceaux de façon plus électronique que quelqu'un qui fait de la pop. J'enregistre des samples de guitare et après je fais du traitement. Ce qui me plaît c'est d'amener des éléments plus organiques que je vais trafiquer par la suite. Le but n'est pas d'utiliser une guitare, c'est l'idée de la faire passer dans des effets et de la faire évoluer dans ces effets-là.

Tu utilises beaucoup ta voix mais avec une certaine économie de mots. Parfois on a l'impression que tu marmonnes mais est-ce que c'est juste des sons que tu exploites ou bien des mots que tu souhaites cacher?
Chloé :
Ca dépend des morceaux. Depuis mon premier maxi en 2001, Erosoft (Karat), j'ai toujours dit des mots. I Hate Dancing, c'est peu de mots mais c'est quand même suffisamment fort pour suggérer quelque chose. Ou dans mon premier album, il y un titre qui s'appelle I Want You. Pas besoin de le dire fort ou clairement. C'est une histoire de sensibilité. Et je suis plus sensible aux choses qui sont suggérées. Je n'aime pas que tout soit dit, je préfère faire jouer l'imaginaire de chacun.



Qu'est-ce qui  t'inspire? Quels artistes, quels états d'âme? Ta vie, un monde imaginaire?
Chloé :
C'est exactement ça, je me créé un monde imaginaire. Ce n'est pas un artiste ou un film, ce sont plein de choses qui m'inspirent. J'aime ce qui est sincère, ce qui me fait vibrer. Dans l'absolu, je me sers de tout. Tout est matière à inspiration. Le point commun, c'est le fait que ça passe par mon prisme, je m'approprie les choses et j'en fais autre chose. Je crois que c'est ce qui fait que j'ai mon univers.

L'imaginaire qu'inspire ta musique est souvent perçu comme angoissant et sombre, pourtant il y règne un calme assez doux et rassurant au fond. Tu te rends compte de l'effet que ta musique peut provoquer chez les gens? Toi, tu vis les choses de la même manière?                                       
Chloé : Oui, oui, bien sûr. Il y a des sons, des fréquences auxquels je suis vraiment sensible. C'est comme si le son devenait physique et me pénétrait. Et c'est quand ça me fait cet effet-là que je finalise vraiment un morceau, que j'en suis contente. Il faut que je le ressente vraiment. Sinon, je n'arrive pas à lâcher le morceau, je n'arrive pas à "voir", j'ai l'impression d'être perdue. Je serais sûrement nulle à essayer de faire différemment. J'ai besoin de vivre la musique. Comme en mix, depuis le début j'aime faire voyager les gens, mais moi ça me fait voyager aussi, je raconte quelque chose. Mais n'importe quel DJ te dira la même chose. Après, l'étape de la production, c'est encore différent. Je me suis vraiment servi de ça, du voyage, de l'imaginaire parce que c'est ça qui me fait vraiment partir et qui me fait vibrer. Ça me permet justement de pouvoir aller plus loin que le mix et de voyager, sans limite. Sans limite de rythme, sans obligation de faire danser. Après s'il y a des gens que ça dérange que je fasse des choses comme ça, franchement je m'en fous, je continuerai à mixer, je continuerai à faire de la musique. C'est mon truc et ça me fait plaisir. Si je ne faisais que mixer, je me ferais chier et j'arrêterais sûrement d'ailleurs. Des gens vont peut-être dire que je fais de la musique sombre, ok. Mais au final moi je me marre. Je me créé tout un truc, j'ai l'impression d'être dans un film! Pour moi la musique est en 3 dimensions, vraiment.
 
Si tu devais définir l'intention de One In Other en 3 sentiments, quels seraient-ils?
Chloé :
Hm, plus... Je ne sais pas si c'est des sentiments, j'ai envie de dire des mots. Plus... Plus direct, plus spontané, plus intuitif.

Plus alors?
Chloé :
Oui! Toujours plus! More... Ca aurait pu s'appeler More en fait. (rires) Non je rigole.

Qu'est-ce qui est le plus important pour toi? Avoir de bonnes réactions sur tes mixes ou tes albums?
Chloé :
Tu n'as pas le même retour quand il s'agit d'un mix ou de tes prods, donc c'est un peu délicat. En mix tu as le retour direct du public, tu vois tout de suite ce qui se passe. Tu racontes quelque chose mais c'est ce que les gens te donnent en retour qui fait que tu vas changer pour tel ou tel morceau. En prod, c'est un peu plus bizarre, je suis toute seule dans mon studio face à moi-même. Le principal je pense, c'est de rester à mon écoute. Après, tu ne peux pas contrôler ce que les gens disent ou ressentent. Je suis plutôt satisfaite si les gens ressentent ce que moi j'ai voulu donner et ce que j'ai ressenti au moment de le faire. Forcément, il y en aura qui seront déçus par ce deuxième album par rapport au premier ou d'autres qui adhèreront plus au contraire. Mais ça, je m'en fous, de toute façon c'est comme ça. Quand tu es artiste, tu es confronté à tout.

Tu réponds quoi à ceux qui te reprochent que ton album ne bouge pas assez?
Chloé :
Allez m'écoutez en mix ou en live, ça bougera plus (rires).

Tu doutes parfois?
Chloé :
Bien sûr! Et heureusement! C'est très bizarre d'ailleurs, j'ai un gros mélange de doute et de certitude. Je suis constamment entre les deux. Mais le doute fait avancer aussi. J'essaie d'avancer comme ça, en essayant d'être en équilibre entre les deux.

Et le succès, comment tu gères?
Chloé :
Je suis quand même bien entourée. Des gens que je connais depuis très longtemps, que j'ai rencontrés à travers le Pulp. Tous les gens avec qui je travaille encore aujourd'hui sont des gens que j'ai rencontré au Pulp et avec qui j'ai une histoire. On a juste prolongé cette histoire. Il n'y a rien eu de soudain ou de nouveau. Les fondations sont réelles et j'ai une totale confiance envers les gens avec qui je travaille. Kill The DJ au départ c'était une soirée, finalement on a créé le label. On s'est permis de prendre le risque de sortir nos propres disques sans se poser trop de questions, sans obligation marketing derrière à se dire des trucs du genre: "Tiens, en ce moment il faut absolument faire des choses en couleur!" Du coup on s'écoute complètement et on s'amuse bien.

 

C'est quoi pour toi un bon track electro?
Chloé :
Je ne sais pas. Peut-être les morceaux que tu peux réécouter des années plus tard, qui te rappellent vraiment une époque. Il y a des hits qu'on passait au Pulp comme Yes Sir, I Can Hardcore de Ferenc, à l'époque on découvrait Kompakt et tous ces sons-là. On n'arrêtait pas de le passer, aujourd'hui on l'a totalement oublié mais le rejouer ce serait marrant oui. Toute une génération ne connait pas du tout ce morceau et comme la musique est un éternel recommencement... Aujourd'hui c'est la house qui revient à la mode. A Berlin il y a deux ans ils jouaient encore tous de la minimale et maintenant ils mixent tous de la house, comme nous à Paris il y a dix ans. Va comprendre! (rires).

Ton artiste electro préféré du moment?
Chloé :
Des artistes que je suis forcément depuis longtemps donc Krikor, Danton Eeprom, Andrew Weatherall... Peut-être qu'on a tous comme point commun une même vision de la musique électronique. Un truc fusionnel.
{C} {C}
L'album qui t'as marqué en 2009?
Chloé :
C'était quand l'album de LCD Soundsystem déjà? C'était en 2009? Ah non je sais je vais dire Circlesquare! Songs About Dancing And Drugs.

Ta ville préférée?
Chloé :
Paris. Je suis une parisienne et j'adore Paris. Mais c'est trop cher.

Paris de jour ou Paris de nuit?
Chloé :
En ce moment Paris de nuit est un peu chiant donc Paris de jour. Mais j'espère que Paris de nuit va se bouger un peu plus. Qu'on va plus nous donner les moyens pour faire un vrai Paris de nuit. Le Paris de nuit des années Pulp, pour te situer l'époque, pas pour dire le Pulp, manque un petit peu. Avant on pouvait trouver des choses à faire, le mardi, le mercredi, le jeudi... Maintenant...

Ton meilleur souvenir de set?
Chloé :
Un des meilleurs c'était au festival Benicàssim il y a 3/4 ans. C'était en off du festival. J'étais invitée mais c'était pour la clôture et ils avaient organisé une soirée sur la plage, une espèce d'after Benicàssim. Je jouais avec Miss Kittin et on était face à un public, enfin le public était à 360 degrés autour de nous, sur la plage. Et j'ai eu la chance de jouer en deuxième partie, avec le lever du soleil, c'était MA-GI-QUE! Totalement magique, vraiment un de mes meilleurs souvenirs.

Et le pire?
Chloé :
Peut-être au Macumba de Saint-Julien, genre il y a 7/8 ans. Quand tu ne connais pas le Macumba et que tu débarques là-bas pour la première fois... C'est pas mal... J'ai fait le set le plus court de ma vie je crois. Il y avait des lasers... Mais il faut connaître le Macumba pour comprendre, franchement...

Oui je connais en fait. Tu étais dans la salle avec des aliens fluos accrochés au plafond?
Chloé :
Oui! Alors tu vois le truc! Le mec devait jouer, sans exagérer, à 140 bpm. Je ne peux pas dire que c'était du hardcore, c'était une espèce de trance. Enfin je ne sais pas ce que c'était mais... Il y a des trucs bien en trance mais alors là je n'avais jamais entendu ça nulle part ailleurs. Alors va jouer derrière ça, avec en plus l'annonce "And now DJ Chloé" avec la voix électronique et tout. Là je passe UN disque, un mec vient me voir et me dit "Merci". Et hop, c'était le dernier disque donc. Je n'ai jamais compris pourquoi ils m'avaient bookée. Enfin si, je pense qu'ils m'ont bookée juste parce que j'étais une fille. Et ça leur a donné une bonne leçon. Ça fait partie des choses qui m'ont énervée parfois dans mon parcours. On te booke avec d'autres DJ filles par exemple, ok, super. Mais musicalement on n'a rien à voir les unes avec les autres. Le seul point commun, c'est notre genre. Ca fait venir des gens, soi-disant, mais musicalement, c'est nul. En tout cas c'est incohérent.

Le meilleur club à Paris?
Chloé :
Le Rex. Mais les meilleures soirées sont les soirées itinérantes. Par exemple les soirées Kill The DJ au Point Ephémère, on s'approprie l'endroit et on se sent bien. Mais bon je ne suis pas trop au courant de tout ce qui se passe non plus.

Le meilleur club au monde?
Chloé :
Le Robert Johnson à Francfort.

Le diner à 15000 euros avec toi proposé par Kill The DJ a-t-il trouvé preneur?
Chloé :
(rires) Non, on n'a pas eu de retour. Heureusement d'ailleurs. Je me demande si quelqu'un avait mis son numéro de carte si les 15000 euros allaient être débités. C'était la seule chose qui m'angoissait. Ça part d'une blague mais s'il y en a un qui s'amuse vraiment à le faire... On a mis sold out du coup.

5 albums qui ont marqué ta vie?
Chloé :
Quand tu es jeune tu as des albums que tout le monde va citer, qui sont intemporels, Pink Floyd, Brian Eno... Du classique, Debussy, Schubert, ou les années 80, Wham! J'ai grandi dans les années 80, alors forcément cette génération... Après il y a mes parents qui ont amené leur culture 60/70, plus black, plus rock. Et puis moi en me construisant j'ai affiné, j'ai cherché ailleurs. Mais te donner 5 albums non, c'est impossible.

Le mot de la fin avant de faire un track by track de ton album. Tu te souhaites quoi pour l'avenir?
Chloé :
Je souhaite vraiment être heureuse, et continuer à l'être. C'est le principal. J'espère... Croisons les doigts.

 


One In Other - Track by Track

Word For Word
J'aimais bien le titre parce que c'est un morceau où il n'y a pas du tout de voix. J'aimais bien ce contraste pour commencer. C'est peut-être le morceau qui représente le plus l'univers de cet album aussi. Dès le premier titre on comprend l'intention de tout l'album.

Diva
J'ai toujours voulu faire un morceau avec des voix lyriques. Depuis très, très longtemps. Peut-être parce que plus jeune j'étais attirée par des films de science-fiction des années 40, 50 où il y avait cette espèce de voix qui rappelait un peu les voix de sirènes, une voix lointaine. J'aime raconter des histoires et j'aime avoir des sources aussi. En l'occurrence quand on parle des sirènes on pense à la légende des sirènes, à Ulysse, tout ça. Pour moi ce morceau c'est vraiment le chant des sirènes. C'est un chant de séduction. Sauf que ces sirènes attirent leurs proies pour finalement les dévorer. Au final c'est un peu ça. Toute la construction a été faite dans ce sens-là. Une sirène ça fait un peu ce que ça veut, d'où les changements de tempo par exemple. Il y a des mélanges de samples que j'ai travaillés et par dessus ça, Etyl, Eglantine Hermand, qui est une amie que je connais depuis très longtemps est venue apporter sa voix. C'est assez marrant on a commencé la musique électronique à peu près au même moment, on se suit un peu. Elle a une formation de chanteuse lyrique donc pour moi rien ne me semblait plus évident que de lui demander de faire des prises de voix. C'est ce qui me permet d'accentuer le côté plus spatial de certains passages.

Distant
Que te dire? Distant... Peut-être un des morceaux les plus pop, batterie, guitare, voix. Mais comme je disais, j'ai gardé une structure électronique. J'ai voulu garder le côté psychédélique de la musique électronique.

The Glow
Au départ ça faisait partie d'une collaboration. J'ai fait la musique d'un court-métrage un peu expérimental de Lucas Mancione, le projet s'appelle Greend. Et voilà, c'est un passage de la musique que j'ai faite pour ça.

One in Other
J'avais toujours voulu faire un slow. J'aimais bien les slows. Ca manque et je suis un peu nostalgique donc j'ai voulu en faire un à ma sauce. Au départ je n'avais pas spécialement prévu de faire une voix. Elle est venue en tout dernier. J'ai fait le morceau un peu à l'envers. Mais je construis souvent à l'envers et finalement ça marche très bien comme ça aussi.

You (feat. Chris Garneau)
Pour You j'avais une idée précise depuis super longtemps, bien avant même de la faire. J'avais envie d'une espèce d'interlude, un dialogue intérieur. J'ai pensé à Chris pour ça mais je ne voulais pas faire du Chris Garneau, ce n'était pas l'idée. Je voulais avoir sa voix et lui qui raconte. Lui faire faire aussi quelque chose qu'il ne faisait pas d'habitude. C'était peut-être une façon de me l'approprier. Et je crois que ça l'a pas mal amusé d'ailleurs. Il m'a dit que ça lui avait fait peur mais qu'il avait trouvé ça très excitant, ça m'a fait rire. Et plaisir. Je lui avais envoyé le morceau alors qu'il était en tournée en Asie et je ne pensais vraiment pas qu'il aurait le temps. Mais il a été emballé et en 2 jours c'était réglé. Je lui avais envoyé un texte en lui disant d'en faire ce qu'il voulait, il m'a renvoyé les voix et voilà. C'est assez chouette quand ça se passe comme ça.

One Ring Circus
C'est un morceau que j'ai fait rapidement après mon premier album. C'est lent mais ça peut être un morceau club tout aussi bien qu'un morceau album.

Fair Game
J'ai fait ce morceau-ci à l'époque de mon premier live, dans le côté improvisé du live justement. Il y a ça qui a fini par en sortir. Je l'ai construit, fini et mis dans l'album, voilà.

Slow Lane
Je voulais un morceau avec de la rythmique hyper lente. Quelque chose de lourd qui avance et ne s'arrête jamais. Avec des éléments qui rentrent et sortent tout le temps pour accentuer cette impression.

Herselves
J'aimais l'idée de n'avoir que des harmonies. Peut-être que ça rejoint un petit peu le live aussi parce que j'y utilise pas mal d'harmonies. En tout cas plus qu'avant. Peut-être même que c'est le point commun qu'il y a entre tous les morceaux de cet album. J'y ai utilisé beaucoup d'harmonies pour faire certaines mélodies ou appuyer certains passages.

Ways Ahead
Celui-là il ne pouvait être qu'à la fin. C'est un parfait morceau de fin avec un coté assez nostalgique. Voilà.
 

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Hortense de Rouvre // Photos: Bruno Staub & Krikor.