On va vous montrer des photos…
Debbie Harry : Et voir si on s’en souvient ? C’est une sorte de test ? Oh non…

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Chris Stein : Oh, quelle belle coiffure !
Debbie : Je crois que ça date du lycée. 

Debbie, vous avez grandi dans le New-Jersey, et à cette époque, je crois que vous chantiez dans une chorale, c’est ça ?
Debbie : Oui, à l’église, quand j’étais petite.
Chris : Si tu avais été dans une église baptiste de Noirs, probablement que tu y serais toujours.
Debbie : (Rires) C’est possible oui ! Mais j’ai arrêté la chorale à l’adolescence.

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La première date de 68…
Debbie : Ah oui, ça c’était avec les Wind in the Willows. Est-ce que vous pouvez vous douter que j’étais complètement défoncée sur cette photo ? Dé-fon-cée ! 

À quoi ?
Debbie : Oh, ça devait être de l’acide ou des champignons. J’étais vraiment, vraiment défoncée. 

OK, c’est donc ça le secret de ce regard… intense.
Debbie : J’aimais bien cette chemise. C’était une bonne chemise. 

Ce qui est impressionnant, c’est l’évolution entre cette photo et la deuxième où vous portez un slip en cuir, en l’espace de quelques années. C’est une véritable métamorphose.
Chris : Il doit y avoir une dizaine d’années entre la première et la dernière.
Debbie : Et la raison pour laquelle j’ai arrêté ça (désigne la première photo), c’est parce que c’est ça (désigne la dernière) que je voulais. Mes premières expériences, c’était en tant que choriste dans ce groupe. Je faisais les deuxièmes voix et les harmonies.
Chris : Il ne faut pas oublier que l’album du Velvet est sorti en 1967, c’était à peu près à la même période.
Debbie : Je voulais quelque chose de plus rock. The Wind in the Willows, c’était plutôt un groupe folk.
Chris : Oui, c’était de la musique psychédélique très commerciale.

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Quand vous étiez dans les Stilettoes, vous aviez déjà les cheveux décolorés ?
Chris : Non, elle avait les cheveux très courts, et elle devenue blonde seulement deux ans plus tard. 

Et ce flyer, il date de 74, c’est bien ça ? Chris, vous faisiez déjà partie du groupe ?
Chris : Tout à fait.
Debbie : En fait, c’est mon écriture, là !
Chris : Oui, c’est ton écriture, et je crois bien que c’est moi qui ai dessiné ça.
Debbie : Je crois que tu as dessiné la chaussure et que j’ai ajouté le couteau.
Chris : Et Mushroom, c’était le nom du club.
Debbie : C’était vraiment un bon club !
Chris : Je n’ai plus la moindre idée d’où il se situait…
Debbie : Mais si, c’était sur Broadway, au niveau de la 13ème rue, sur le côté ouest de la rue. C’était bien. 

Vous vous souvenez de ce concert ?
Debbie : Non, mais je me souviens très bien du club parce qu’on y a joué plus d’une fois. Mais ce concert en particulier, non. Il y en a eu trop ! 

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Debbie : Ces photos sont de Chris !
Chris : C’est cool ça, c’était Tish et Snookie ! (Membres de Blondie tout au début du groupe, ici en nonnes sur la première photo, ndlr)
Debbie : Elles étaient tellement drôles ! 

Et là sur la seconde photo, c’est un sifflet que vous avez à la bouche.
Chris : Oui, on ne sait pas trop si tout le monde nous regarde parce qu’elle faisait du boucan avec son sifflet, ou si c’est à cause de notre style. Mais ce mec-là ressemble sacrément à Matthew McConaughey dans Dallas Buyers Club ! En plus petit. 

Là, on se posait la question du style et de la transgression : est-ce qu’à l’époque, c’était plus facile de choquer les gens et d’être transgressif ?
Chris : Ouais, personne ne ressemblait à ça ; aujourd’hui tout le monde a ce style en ville, c’est tout à fait ordinaire de voir des gens habillés de la sorte. À l’époque, c’était inhabituel.
Debbie : C’est aussi à cause d’internet - on peut tout y trouver, plus personne n’est aussi isolé qu’on l’était à l’époque. Tout se passe de manière simultanée. 

Qu’est-ce qui faisait que vous étiez aussi différents ? Vous portiez ça en vous ?
Debbie : Oh, c’est juste les truc qui nous plaisaient.
Chris : Oui, on aimait bien ce style.
Debbie : Tout ce qu’on aimait bien musicalement, c’était des groupes des années 60 dans lesquels les gens s’habillaient un peu comme ça, des lignes plutôt slim. 

Où est-ce que vous achetiez vos vêtements ? Vous aviez des magasins favoris ?
Debbie : Non, la plupart du temps on allait dans les brocantes et les friperies.
Chris : Oui, dans les années 60 on trouvait encore tous ces trucs formidables dans les friperies ; maintenant, évidemment, ce n’est plus possible. Mais à l’époque, c’était facile : personne n’en voulait.

Et vous faisiez simplement ce qui vous chantait, ou vous aviez un véritable désir d’être provocants ?
Debbie : Bien sûr.
Chris : Sûrement un peu des deux.
Debbie : Ça faisait partie du jeu.
Chris : Avant de rencontrer Debbie, j’étais toujours très maquillé, j’aimais bien prendre le métro et sentir sur moi les regards outrés des gens.
Debbie : Oui, tu avais ces chaussures de maquereau, tu portais tout le temps des talons énormes.
Chris : Oui c’était un peu compliqué… C’était ma période Dolls (New York Dolls, ndlr).
Debbie : Chris était moitié maquereau, moitié Alice (Cooper, ndlr) !

Vous avez continué de ressentir cette envie de provoquer en vieillissant ou c’était plutôt un résidu d’adolescence ? Vous la ressentez toujours ?
Chris : Un peu ! Mais vous savez, physiquement c’est devenu plus dur, parce que tout le monde est stylé des pieds à la tête aujourd’hui. Je crois que je suis devenu plus conservateur dans mon style.
Debbie : Nous avons toujours été persuadés que les meilleurs groupes de rock étaient ceux qui avaient un style génial, un statement particulier qui se démarquait du reste, qu’il soit très élaboré ou très simple, mais c’était toujours très clair. Nous en étions conscients, et c’est toujours ce que nous avons essayé de faire pour notre groupe. 


Pour parler un peu de musique : au début, vous aviez un pedigree plutôt punk, c’est là que sont vos racines, mais vous avez été inspirés par des styles musicaux très variés. Maintenant que vous sortez un nouvel album, quels sont les styles ou les groupes qui vous inspirent aujourd’hui ?
Chris : Tout, vraiment tout - j’aime des trucs électroniques, j’aime bien Major Lazer, tout ça. 

Et vous êtes plus impliqués qu’avant dans la production ? Il y a tellement plus de possibilités aujourd’hui de travailler avec le son...
Chris : Oui, je m’amuse beaucoup à faire de la programmation chez moi. Mais pour cet album, on voulait quelque chose de plus rock’n’roll, quelque chose d’organique. 

Après dix albums, qu’est-ce qui vous donne envie de continuer et d’en faire un onzième ?
Chris : Je crois que c’est simplement une habitude. C’est difficile de se défaire d’une habitude.
Debbie : Chris veut faire un album tous les ans, il veut en faire le plus possible. Mais les tournées prennent un temps fou, c’est compliqué de trouver de l’espace pour se remettre à l’écriture.
Chris : Oui, le temps passe vite.

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18253822_10155174803967225_2132369315_nChris : Oh, c’est Giorgio et Fab Five Freddy et Lee (Quinones, ndlr). Je vois que vous suivez mon compte Instagram.
Debbie : Oh, mais oui, mon dieu, c’est Giorgio ! J’ai toujours voulu faire une chanson qui se serait appelée Womanizer ; maintenant que je vois cette photo, je me dis qu’il aurait vraiment fallu la faire avec lui. Mais finalement, c’est Britney Spears qui l’a faite. C’est une excellente chanson d’ailleurs.

Comment avez-vous rencontré Fab Five Freddy ?
Chris : Cette photo a été prise pendant le tournage de la vidéo de Rapture. Freddie, je crois bien qu’on l'a rencontré à une fête après une émission de télé un peu dégénérée.
Debbie : Je crois qu’il est descendu au CB (CBGB, ndlr).
Chris : Oui, mais je crois qu’on s’était déjà rencontrés avant. Son oncle, c’est Max Roach. Il a grandi dans une famille de jazzeux. Bref, en 1977, il nous a emmenés à Harlem, on a découvert le hip-hop, c’était fantastique. Et Lee était un très bon peintre - il l’est toujours d’ailleurs.
Debbie : On s’échange beaucoup de mails parce qu’il aime les bagnoles vintage. Il fait des courses, il est pilote. Donc on partage une passion en commun, parce que j’adore les voitures.

Ah bon !
Debbie : Ouais, et j’adore conduire, mais je ne fais pas de courses. Enfin parfois je roule trop vite, mais je ne fais pas de courses.

Vous collectionnez aussi les voitures ?
Debbie : Pas vraiment. Enfin, j’ai une vieille voiture depuis un certain nombre d’années. On nous avait volé une camionnette, alors comme un ami allait à une grande vente aux enchères en Pennsylvanie où l'on pouvait trouver des bagnoles pour une bouchée de pain, je lui ai dit : ramène-moi une caisse pas chère, dont personne ne veuille, n’importe quoi qui ait quatre roues. Et là, il est revenu avec cette voiture qu’il avait trouvée pour 2500$ et qui datait de 1973, en parfait état, une vraie voiture de collection, quoi ! (Elle crie) Bref, voilà, je voulais un truc discret, et je me retrouvais avec cette voiture sublime, que j’ai toujours.

Quel modèle ?
Debbie : C’est une Chevrolet Caprice Classic, avec un moteur énorme, et elle ressemble à un requin. Je la conduis partout, mais rarement en ville, parce qu’elle est trop grosse. 

Vous ne vivez plus en ville ?
Debbie : Je passe la majeure partie de mon temps dans le New-Jersey, même si j’ai encore un petit appart' en ville, parce que tous mes amis y vivent. Mais mon chien est devenu aveugle et je ne peux pas l’emmener en ville. Je ne peux pas l’abandonner.  

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Debbie : Joan ! Patti ! Grace ! Oh, j’adore cette robe ! Je la portais beaucoup. C’est une robe Sprouse, Stephen Sprouse. 

Voilà donc un certain nombre de femmes fortes des années 70 et 80. C’était comment, d’être une femme à cette époque ?
Debbie : (Éclate de rire) Inexcusable ! Et inévitable ! Enfin, ça allait. J’essayais de ne pas y prêter trop d’attention. Chris était mon compagnon à l’époque, alors en général on en m’embêtait pas, parce qu’il était là. Je n’étais pas dans la même position que Joan (Jett, ndlr). Vous savez, elle était un peu plus vulnérable. Elles (The Runaways, ndlr) étaient victimes de beaucoup d’abus verbaux de la part des critiques.

Ici, c’est le côté punk de cette ère ; là, il y a le côté disco.
Debbie : Oui oui, Grace, je l’adore. Elle est formidable!
Chris : On n’était pas très proches de Patti, même si on se croisait souvent.
Debbie : J’étais très proche de Joan. Je n’avais rien contre Grace et Patti, mais on n’était pas amies à proprement parler, on était plutôt des connaissances, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Mais je les admires énormément, toutes. On a toutes en commun de ne jamais s’être mis aucune restriction de style musical.
Chris : J’ai rencontré Patti avant qu’elle n’ait son groupe, quand elle faisait juste des trucs avec Lenny (Kaye, ndlr), tout au début, qu’elle lisait de la poésie et qu’il se pointait pour quelques chansons, et je trouvais ça fantastique.
Debbie : Oui, elle a toujours été géniale.

Vous, personnellement, vous n’avez jamais souffert des critiques ?
Chris : Pas autant que les Runaways, non. Elles s’en sont vraiment pris plein la gueule parce qu’elles étaient très jeunes.
Debbie : Et qu’elles n’avaient pas de manager.
Chris : Et qu’elles étaient trop sexy ; les critiques, qui étaient en majorité des hommes, avaient vraiment du mal avec ça.
Debbie : Alors qu’elles étaient magnifiques !
Chris : L’ironie, c’est que c’est à cause de ce style qu’on les trouve géniales aujourd’hui, alors que c’est précisément ce qui posait problème aux gens à l’époque. Le fait qu’elles soient jeunes et sexy, on trouve ça absolument charmant aujourd’hui, mais beaucoup de mecs ne comprenaient pas du tout. 

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Debbie : Oh ! C’est la campagne Paco Rabanne, et ça, c’était pendant la tournée. 

Vous étiez dans quel état à ce moment précis ?
Debbie : Oh, je n’avais pas pris de drogue. J’étais innocente. Lui, il était défoncé. Enfin non, en fait, il ne prenait pas de drogue pendant cette tournée.
Chris : Non, ils étaient plutôt professionnels. Pas de drogue pendant le concert.

Si quelqu’un vous avait dit à l’époque que plus tard vous feriez de la pub pour du parfum ensemble, qu’est-ce que vous auriez pensé ?
Debbie
 (Éclate de rire) J’aurais dit ouais ! Filez-moi l’argent !
Chris : Vous avez de la chance d’être en vie tous les deux ! Ce n’était pas forcément le scénario le plus vraisemblable à cette époque. Mais c’est bien qu’il en ait été ainsi. 

++ Pollinator, le nouvel album de Blondie, sort le 5 mai.

Par Anaïs Carayon & Marie Klock.