En fait, on n'a pas envie de quitter Bruno Gaccio. C'est d'ailleurs lui qui finit par dire «dis donc, ça fait deux heures qu'on discute». Sous-entendu : j'ai aussi un travail. Mais sous-entendu seulement, parce qu'en plus l'homme est poli. Très poli. Au point de couper son téléphone, mais de ne jamais couper la parole. Rare. Tellement rare. En janvier dernier, Bruno Gaccio a publié le faire-part de décès du PS, alors on s'est dit que ce serait sympa de parler politique avec lui (l'entretien a eu lieu avant le premier tour des élections, ndlr) ; ça tombe bien, c'est l'un de ses sujets favoris. C'est ainsi qu'on le retrouve dans son bureau de Canal Plus. Parce que oui, Bruno Gaccio travaille toujours pour Canal. Comme il dit : «Y'a pas de raison que ce soit moi qui parte».

Comme j'ai beaucoup enquêté sur vous, j'ai lu votre fiche Wikipédia. Elle dit : «Fils unique d'un maçon italien et d'une papetière, sa mère le fait engager comme apprenti typographe dans une imprimerie en 1973. Il y découvre la CGT et les auteurs anarchistes. Par insouciance et facilité, il devient vendeur de haschich de 16 à 17 ans, mais quand le trafic passe à l'héroïne, il s'enfuit dans la Drôme où il devient chevrier-fromager.» Tout est vrai ?
Bruno Gaccio :
 
Oui, et il y a une logique. Une histoire d'ado et de parcours. J'ai une incompatibilité avec le système de l'Éducation Nationale. Alors je vais bosser avec ma mère. Je rencontre un militaire, crâne rasé, qui revient de 18 mois à Berlin. Moi, j'ai les cheveux longs, alors il me demande si j'ai un réseau. Si j'ai à fumer. Quand je lui dis que je ne fume pas, il ne me croit pas. Six mois plus tard, il me dit : «j'ai un service à te demander». J'arrive chez lui et il y a un pain de shit à découper et à vendre. Ce qui me convainc, c'est que les clients qui viennent chez lui sont des jeunes filles pas très inhibées. Après, il passe à la coke et à l'héro ; là, les jeunes filles sont remplacées par des Mercedes, c'est moins fun. Le mec finit par tomber - je pense qu'il va me balancer, mais non. Rien. Alors, je vais garder des chèvres dans la Drôme pendant un an et demi. Et voilà, c'est la fin de mon histoire avec la drogue.

Depuis, plus rien ?
Non. Je ne bois pas, je ne fume pas. Je n'aime pas perdre le contrôle.

Si l'on googlise votre nom, il y a beaucoup de liens de presse people. Ça vous fait quoi ?
Rien. Je ne lis pas cette presse. J'ai fait la une de Voici je crois, pour la naissance de mon dernier enfant. On voyait ma femme sortir de la maternité avec la poussette et moi portant des journaux. Je ne vois pas l'intérêt. En plus, ils s'étaient trompés sur la date de naissance et sur le prénom. Les paparazzi m'avaient chopé avec Ségolène Royal en 2007. J'ai bossé avec elle six mois. Comme elle venait de se séparer de Hollande, ils voulaient savoir avec qui elle couchait. On est allé boire un thé un jour, ils ont pris une photo où nous sourions et ont titré «Ils ne se quittent plus» ! Si ça se trouve, c'est elle qui a orchestré ça. J'ai porté plainte pour «atteinte à la vie privée». J'ai gagné 10 000  € que j'ai laissés à mon avocat, comme je fais à chaque fois. Je ne touche pas à cet argent. Mais il ne faut jamais laisser passer.

Allez, parlons politique. Qu'est-ce que vous pensez de cette campagne ?
C'est l'une des plus intéressantes que j'ai suivies. La première, c'était en '74 avec un T-shirt «Giscard à la barre». On a trois projets de société qui s'affrontent. On a un projet qui propose de continuer ce qui existe. L'Europe c'est formidable, faut juste un peu réguler. Le libre marché c'est magnifique, on va juste faire un peu attention. C'est Macron et Fillon. Puis, on a un projet qui pense que le plus important, c'est de ne plus faire de mal à la planète. Que l'économie doit se partager sur de petits marchés, parce que les grandes entreprises pourrissent la Terre. Un projet qui pense que partager les richesses, c'est mieux que d'avoir huit personnes qui possèdent plus que la moitié de la population mondiale. C'est Hamon et Mélenchon. Et enfin, on a le projet de la France éternelle. Avec ses frontières. La France seule face au monde. Pour que ces projets s'affrontent réellement, il faudrait qu'ils aient chacun un seul candidat. Mais on a des binômes.

Giscard

Ces projets de sociétés s'opposent dans tous les pays. Aux États-Unis, on a un homme dérangé psychologiquement qui a réussi à être élu à la tête de la première puissance militaire et économique du monde. Démocratiquement en plus ! Et on a Bernie Sanders, qui vient de créer le parti «Our revolution» pour contrer Trump. Pour des démocrates plus radicaux. Pour une écologie plus propre, une finance plus propre... En France, c'est intéressant que François Fillon se présente. Le mec qui défend la France profonde, qui travaille. La France des châtaignes et des feux de bois... Alors que le mec est un margoulin avec un train de vie à 35.000 balles par mois. Et pour ça, il doit faire plein de magouilles légales, mais moches. Pour ce qui est illégal, la justice tranchera. On verra si Pénélope était même au courant de son emploi fictif. Quant à Macron, c'est un pur produit marketing. À Nouvelle Donne (parti politique cofondé par Bruno Gaccio en novembre 2013, ndlr) aussi, on avait des logiciels pour déterminer les sujets qui intéressaient les gens. Macron l'utilise pour dire ce que les gens veulent entendre.

On appelle cela le populisme. Mais Macron peut aussi se défendre en disant que c'est purement démocratique que de ne pas avoir de convictions et d'offrir au peuple ce qu'il veut.
Je vous renvoie aux enfants à ce moment-là : si on leur demande, ils veulent toujours manger des frites et des pizzas, mais ce n'est pas bon pour eux. Macron est juste le mec le plus manipulable pour les industriels.

C'est dur, tout de même, de comparer le peuple à des enfants.
La démocratie de Platon et Aristote, c'est un peuple éduqué et informé qui choisit son destin. Aujourd'hui, le peuple est éduqué et informé par la télé. Le peuple n'a pas une vision claire et argumentée.

Tout le monde parle de plus de démocratie. Mais dans les grands partis, ni le PS, ni Les Républicains ne soutiennent le candidat élu par le peuple des primaires. 
Les voix des partis suivent une courbe de Gauss. Les électeurs sont au centre. Centre-gauche ou centre-droit, ce que j'appellerais les électeurs un peu trouillards, mollasses. Le PS est un parti de gauche, mais s'il veut gouverner, il doit rassurer ces mollasses. Pareil à droite ; il faut aller chercher à droite, mais sans être trop extrême-droite, et aller chercher au centre sans perdre sa base électorale. Quand il y a les primaires, au moins, c'est clair. La gauche est vraiment à gauche, plus que la politique du PS. Et la droite est vraiment à droite, avec des gens qui pensent vraiment que les pauvres n'ont qu'à travailler. Mais ils font bien pareil - il y a eu plus de privatisations sous Jospin que sous Sarko. Bon, Sarkozy n'avait plus rien à privatiser de toute façon... En 2012, on a le roi de la synthèse qui a vu que Mélenchon allait faire 12 % et qui a fait le discours du Bourget... On est des millions à se sentir trahis. Le PS ne survivra pas. Il ne doit pas survivre. Il faut que Mélenchon et Hamon créent le parti de la planète. C'est la gauche. Ce n'est pas l'extrême-gauche de Poutou et Arthaud avec des systèmes populaires que je ne comprends pas bien.

L'écologie finira forcément par s'imposer face aux problèmes qui vont se présenter...
Bof, les problèmes sont déjà là, non ? On doit réagir ! Si l'on fait Paris-Marseille mais qu'on voit sur l'autoroute des panneaux "Lille", ça ne sert à rien de ralentir ; il faut prendre la première bretelle de sortie. Après, ça pose de nouveaux problèmes, c'est sûr. Est-ce que j'ai assez de carburant ? Assez d'argent ? Je suis fatigué ? On a des problèmes, mais on va dans la bonne direction. Remarque, la voiture, ce n'est pas le bon exemple... Plutôt un bus, tiens. Si t'es passager et que tu vois la mauvaise direction, tu dois prévenir les autres. Mais il y en a qui sont juste contents d'être dans le bus. Il faut une volonté du peuple - et des dirigeants. Parce que le chauffeur, il peut aussi refuser de sortir de l'autoroute. Et là, faut pas hésiter, il faut lui mettre un pain au chauffeur ! Pour la première fois, dans cette campagne, ce débat a été posé. Il y une autre première dans cette campagne, c'est que celui qui sera élu aura 75 % du peuple contre lui. Parce que pour la première fois, les candidats n'ont pas de réserve de voix. Sauf Mélenchon et Hamon, mais faudrait qu'un des deux passe le premier tour.

Vous avez fait des luttes syndicales, des associations, des collectifs, un parti politique... Finalement, est-ce que ce n'est pas par la fiction que vous avez le plus pesé ?
Si. Bien sûr. Avoir la parole quotidiennement, c'est un luxe. Un jour, j'étais au Théâtre de Bouvard et j'avais pas très envie de bosser. Et Coluche me dit : «À chaque fois qu'on te propose d'ouvrir ta gueule, fais-le, parce que d'autres ne peuvent pas». Aux Guignols, on avait des équipes super. La première, on avait un curé, un génie et un voyou. Après, elles ont évolué avec des gens plus politiques, mais supers drôles, et surtout qui savaient où ils étaient. Aux Guignols. Dans une fiction. Une fois, on a fait croire qu'on arrêtait. On disait qu'on avait trop de pouvoir, alors un vendredi soir, on fait dire aux marionnettes que Les Guignols s'arrêtent. Tout le week-end, ça a été la folie. On eu dit l'affaire Fillon ! Je pars dans le Sud, où j'avais un resto à l'époque. Les journalistes appellent tous nos proches. J'ai un ami qui leur dit «il ne peut pas répondre, il s'est cassé la jambe en faisant du skate à Marseille», et c'est repris dans les journaux. Lundi, quand on arrive au boulot, il y a des caméras partout. «Alors, vous allez démissionner ?». Ben non, c'est des marionnettes qui ont dit ça. C'est de la fiction. On a fait une démonstration par l'absurde. Très absurde.

Bon, alors, Chirac en 1995, c'est vous ou pas ?
Évidemment que c'est nous. Il est trop con pour être élu seul.

Un mot sur le collectif Roosevelt ? C'est fou de côtoyer des esprits comme Edgar Morin, Stéphane Hessel, Michel Rocard...
C'est d'abord né de l'incapacité du PS à pondre un programme en 2012. Ils ne l'avoueront jamais, mais ils étaient complètement secs. Ils étaient dans l'opposition depuis dix ans et ils n'avaient pas une idée : ils piquaient à droite, à gauche... Pierre Larrouturou m'invite chez Stéphane Hessel un jour. J'arrive, il y a plein de journalistes, des copains. Je me mets avec eux. On discute. Je vois quatre chaises, mais trois mecs : Pierre, Stéphane Hessel et Curtis Roosevelt. Là, Pierre me dit de venir m’asseoir avec eux. Je suis perdu. Les mecs parlent, c'est brillant. Curtis parle de son grand-père. Et à un moment, ils me disent, «Bruno, tu veux dire un mot ?». Ben, moi, comme mots j'ai «gouttière» ou «tong». Mais rien de mieux. Et je lâche un truc comme «faut qu'on les morde aux mollets». Et ça prend. Hessel le reprend. Après, j'ai animé des comités de quartier.

On a vu pas mal de politiques. On a vu Macron qui était secrétaire adjoint à l'Élysée. Il nous disait que le Président ne bougerait pas. Pierre (Larrouturou) allait à Matignon. Je lui ai dit «arrête - ou fais-toi embaucher, au moins tu seras payé pour leur filer nos idées» ! C'est là qu'on a créé Nouvelle Donne. On avait 550.000 soutiens et puis... Il y aurait beaucoup à dire sur le fonctionnement des partis et les gens qui les gèrent. À 10, c'est possible ; à 1.000, c'est difficile ; à 10.000, c'est impossible. Il faut une semaine pour décider d'acheter du papier...

Ce qui m'a fait le plus peur, c'est de rencontrer des politiques et de leur apprendre des choses. On va voir Jean-Pierre Jouyet, et Pierre Larrouturou lui dit : «tu sais que tu peux faire baisser la dette nationale de deux points et économiser des milliards ?». En fait, comme l'État n'a pas le droit d'emprunter à des organes publics - tels que la Banque Centrale Européenne -, il suffit que la Caisse des Dépôts et Consignations, dirigé par Jean-Pierre Jouyet, emprunte à la BCE à 0 % puis prête à l'État à 0,2 %. L'État fait des milliards d'économie et la Caisse fait un bénéfice. Jean-Pierre Jouyet nous a dit : «Tu peux me laisser ton papier, là ?». On en a parlé à Macron. Il connaissait le truc, mais il nous a dit que le Président ne voudrait jamais parce que ce serait une déclaration de guerre à l'Union Européenne.

Est-ce qu'on vous dit que votre discours de gauche est malvenu alors que vous bossez pour Bolloré ?
Non, mes amis me connaissent. Mais si Bolloré peut faire ça, c'est parce que le système le veut. Balladur en 1993 fait passer la loi Carignon - un mec qui ira en prison après - : la loi permet à un entrepreneur de détenir plus de 50 % d'un média. Moi, je suis comme un pompiste qui bosse chez Total.

Il est temps qu'on parle sérieusement. Vous êtes né à Saint-Étienne. Vous supportez l'ASSE ou vous êtes devenu un vrai Parisien ?
Il est fou, lui ! Les Verts, bien sûr. Les Verts et Barcelone. Barcelone parce qu'ils ont un jeu extraordinaire à regarder. Et Saint-Étienne parce que mon père m'a amené à Geoffroy Guichard à 6 ans. C'est ma madeleine. Quand je vois le maillot vert, il se passe vraiment un truc... Bon, quand je les vois jouer, il se passe aussi un truc : je me dis «meeeerde» !

Pour finir, on a calé cette date parce qu'après, vous partez en vacances. Vous partez où ?
Je vais en Espagne. Dans le Sud. Valence, Malaga. Je cherche une maison par là-bas, alors je vais prospecter. 325 jours de soleil par an. À mon âge, j'ai envie de soleil, d'un rythme plus cool.

Pas l'Italie ? Le pays de votre père ?
Moins de soleil. Et puis, au Sud, la mentalité est particulière. Et au Nord, d'où est originaire mon père, près de Turin, ils sont un peu... comment dire ? Un peu pesante, comme on dit là-bas. Un peu lourds.