Ton premier EP sous le nom de Serpentwithfeet est sorti l’année dernière et a été plutôt bien reçu…
Josiah Wise (Serpentwithfeet) : (Il coupe) Oui, et ça a été une énorme surprise. C’était la première fois que je sortais un projet en solo et je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. C’est forcément encourageant de savoir que ton travail est apprécié par plusieurs types de personnes.

En dehors des médias, tu as eu de bons retours de la part de ton entourage ? Un truc genre «ah ouais, tu es vraiment talentueux en fait !» ?
(Rires) C’est un peu ça, oui. Cela dit, mes proches m’ont toujours encouragé à faire ce que je voulais, je n’ai pas trop à me plaindre de ce point de vue-là.


Tu aurais continué à faire de la musique si tu n’avais pas eu ces compliments ?
Tu sais, j’ai fait de la musique toutes ces années sans que personne n’y prête attention, donc je pense que ça ne m’arrêterait pas ! (Rires) Je crée avant tout pour moi-même et parce que j’en ai besoin.

Tu as 28 ans aujourd’hui. Qu’est-ce qui a fini par te faire comprendre que tu pouvais vivre de ta musique ?
C’est difficile à dire parce que le rêve a toujours été de pouvoir vivre de mon art. Je pense que ça a toujours été dans un coin de ma tête, mais que j’ai décidé d’intensifier un peu plus ma démarche depuis trois ou quatre ans. En fait pile au moment où j’ai choisi de faire de la musique en solo sous le pseudonyme de Serpentwithfeet, dont le nom m’a été inspiré par le narrateur d’un livre de Dostoïeski, Les carnets du sous-sol.

Tu emploies le mot «art» plutôt que «musique» pour définir ce que tu fais. Tu te vois plus comme un artiste que comme un musicien ?
Oui, et c’est important pour moi dans le sens où je m’intéresse à bien plus qu’à la simple mélodie. Je veux inscrire mon travail dans un mouvement global, je suis inspiré par tout un tas de formes artistiques différentes et j’aspire sincèrement à toucher le plus de monde possible. J’aime l’expérimentation, mais j’ai besoin d’être le plus clair possible, qu’il n’y ait rien de confus ou de complexe dans ce que je propose. Et ça, cette volonté d’être accessible, je pense que ça dépasse le simple cadre du musicien jouant sa musique devant quelques spectateurs.

Avant de te rencontrer, je me disais que tu étais le genre d’artiste à théâtraliser les choses. Je ne me suis pas trompé, en fait...
Non, tu as tout à fait raison. Je pense que ça apporte beaucoup de positivité d’appréhender la vie ainsi, ça la rend nettement plus magique. J’ai toujours aspiré à vivre de cette façon, et c’est pour ça que j’ai été assez déçu par l’enseignement prôné en école d’Art à Philadelphie. J’avais l’impression que l’on ne comprenait pas ce que je cherchais à faire. Pour eux, ça leur semblait incompréhensible de mélanger les mondes classiques et expérimentaux.

Tu penses être inadapté à la vie traditionnelle ?

Il y a sans doute un peu de ça, ouais. Je pense surtout que c’est de plus en plus difficile d’affirmer ses envies les plus intimes.

Après, tu es quand même conscient que ce n’est pas courant de voir un mec donner une interview avec une poupée dans les bras.
Ah, tu l’as repéré… Ça peut peut-être en étonner, oui, mais que veux-tu que je te dise ? C’est ma poupée, et elle m’accompagne partout, en voyage ou même sur scène. Je l’ai toujours à mes côtés.

Elle n’est pas en très bon état pourtant. Il lui manque un bras et un pied, notamment...
C’est l’inconvénient de la trimballer avec moi depuis plusieurs années. Elle subit un peu mal les nombreux trajets ! (Rires)

Du coup, tu es le genre de type à avoir une collection de poupées à la maison ?
Je n’ai que deux poupées pour le moment, donc c’est une petite collection. Mais j’aimerais en avoir plus.

Cette poupée renvoie forcément à l’enfance. C’était comment pour toi de grandir à Baltimore ?
C’était une enfance très apaisante, très tranquille. Ma famille m’a toujours encouragé à explorer les passions que je pouvais avoir, si bien que je n’ai jamais été limité à un moule particulier. Ça peut d’ailleurs paraître assez étrange, sachant que mes parents sont assez stricts et très religieux, mais ils ont toujours cherché à ce que je m’épanouisse dans des domaines très variés. J’ai fait du football, du tennis, je pouvais partir en week-end avec des potes, etc. Pareil, quand j’ai voulu évoluer au sein d’une communauté artistique, ils ne m’ont pas mis de barrières et m’ont laissé filer à Philadelphie. Ça a été une enfance et une adolescence assez libre.


Quand on pense à Baltimore aujourd’hui, on songe immédiatement à The Wire. Ça n’a pas du tout été ton cas, visiblement.
Malheureusement si... Ma famille était assez pauvre, et ça n’a pas été facile tous les jours sur le plan financier. Mais je pense qu’il faut savoir s’élever au-dessus de ça et faire en sorte que toutes ces restrictions stimulent l’imagination. Après tout, je pense que toutes les grandes villes renferment des quartiers comme celui montré dans The Wire. Paris en a, New-York et Londres aussi. Il faut savoir transgresser la pauvreté.

Tu vis à Brooklyn depuis 2010. Un départ de Baltimore était nécessaire pour ton épanouissement ?
Le truc avec Brooklyn, c’est que c’est un peu comme Los Angeles : tout le monde a envie de s’y installer. C’est comme si on pouvait tout accomplir et tout partager ici. Ça ne remet pas en cause l’amour que je porte à Baltimore, mais j’avais besoin de voir autre chose, d’explorer d’autres facettes de ma créativité. Bon, c’est très cher de vivre ici, mais je ne peux pas m’imaginer vivre autre part actuellement.

Tu as appris le jazz, tu as fait partie d’une troupe de théâtre et tu as été chanteur d’opéra. Tu penses que tous ces apprentissages t’ont aidé à t’ouvrir l’esprit ?
Ce qui est sûr, c’est que ça m’a aidé à m’affirmer, en faveur ou non de ces domaines artistiques. Ça m’a fait également découvrir la musique classique, et notamment Schubert, dont l’écriture et la façon d’orchestrer les partitions me rendent complètement dingue.

Les mots tatoués sur ton front, «Suicide» et «Heaven», c’est une réaction à l’éducation religieuse de tes parents ?
C’est difficile à dire. Ma mère, c’est sûr, était très stricte : elle n’aimait que la musique classique et m’obligeait à aller à l’église chaque dimanche. Cela dit, je pense que ces tatouages sont davantage l’expression de mon rapport à la mort et au deuil, que je tente de questionner dans mon travail. Plutôt que de les écrire sur des carnets de notes, j’aime parfois prendre un mot et le noter sur mon corps.

Quand même, ça en dit long sur ton rapport ambigu à la religion... Tu crois en Dieu ?
Non, je crois en moi-même et en l’Humain. Ce que je n’aime pas dans la religion, c’est que ça te dicte ce dont tu as besoin. Je comprends que certains éprouvent la nécessité d’être guidés, mais ce n’est pas mon cas. Pareil : j’ai longtemps chanté des morceaux de gospel, j’en trouvais certains très beaux, mais j’ai fini par ne plus m’y retrouver.

Tu penses que c’est impossible de se définir comme queer et de suivre les préceptes d’une religion ?
Oui, parce que la religion est assez restrictive de ce point de vue-là. Personnellement, je ne veux pas me limiter. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il y a encore beaucoup de choses à explorer dans l’inconscient de l’être humain.


Selon toi, c’est important qu’un homme ose explorer une partie de sa féminité ?
Selon moi, il faut être ce que l’on souhaite incarner, sans se soucier du concept de masculinité ou de féminité. Il faut être honnête avec soi-même et ne pas s’interdire de faire quelque chose sous prétexte que cela va être mal vu, que ce soit par la religion ou par les normes créées par les individus eux-mêmes.

Musicalement, beaucoup te comparent à Frank Ocean ou Anohni. Ça te convient ?
C’est forcément flatteur. Non pas parce que ce sont des artistes qui ont osé revendiquer leur féminité, mais parce qu’ils expérimentent vachement la mélodie et leur approche de la composition est orginale. 

Il paraît que tu es fan de Faith Evans et de Boyz II Men
Pour être honnête, je suis nettement plus accro à Faith Evans qu'à Boyz II Men… Tout se joue dans la voix, celle de Faith est absolument magnifique. Aujourd’hui encore, elle me fait un effet hyper-intense.

Tu aimerais que les gens retiennent quoi de ton premier EP, Blisters ?
Que tout a été enregistré avec honnêteté et générosité. Je veux que tout le monde puisse ressentir l’envie et l’énergie que j’ai lorsque je compose ou lorsque je suis en studio. S’ils ne l’entendent pas sur Blisters, je suis persuadé que ce sera le cas à l’écoute de mes prochaines productions.

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++ Son premier EP, Blisters, est disponible ici.