C’était quand ta première fois avec Courtney ?
Violaine Schütz : En 1993, j'avais 13 ans. Ce fut d'abord un choc visuel. Une photo dans la presse. Elle portait une robe de babydoll, des babies et un cardigan troué. Son regard avait l'air perdu, ailleurs. Sa bouche trop rouge bravait les conventions ; un look qu'on appelle «kinderwhore» (très proche du style lolita, ndlr) et qu'elle a imaginé avec son amie Kat Djelland de Babes In Toyland. Il s'agissait de reprendre des éléments du vestiaire féminin clichés (barrettes, robes à col claudine, etc.) pour les pervertir par des détails beaucoup plus rock. C'était à la fois une critique des prom queens américaines et d'une féminité «premier degré». Il y avait aussi une idée d'innocence bafouée dans ce mix «pute-babydoll». Dès que j'ai écouté sa musique, j'ai eu confirmation. Cette allure fascinante renfermait une rage musicale captivante. Une musique qui mélangeait du punk sauvage à une verve mélodique assez mélancolique. Sa voix, entre suavité et colère qui beuglait (puis susurrait) des textes cinglants sur la violence faite aux femmes, l'image du corps, la beauté, le suicide, la prostitution et la féminité ont eu l'effet d'un uppercut sur l'adolescente en construction d'identité que j'étais.
courtney7799547Tu avais déjà eu un coup de foudre avant elle ?
J'étais très fan de Patti Smith, PJ Harvey, Björk, Ian Curtis, Kurt Cobain et des Beatles. Mais à part Marilyn Monroe quand j'étais enfant, puis Winona Ryder et Drew Barrymore, aucune figure féminine célèbre ne m'avait fait aussi forte impression.

Qu’est-ce que Courtney a changé dans ta vie ? Dans ta vision de femme ?
Je n'ai jamais été d'accord - et ce depuis l'enfance déjà - avec ce que la société demandait aux filles et aux femmes : être douce, mince, mignonne, minauder, ne pas crier, ne pas parler trop fort, ne pas dire de gros mots, masquer ses émotions... Courtney proposait quelque chose de différent. Elle jouait de la guitare en jupe et insultait ses collègues mâles en vociférant avec une bouche très rouge. Courtney Love est à la fois quelqu'un de très féminin et très viril. C'était une certaine forme de «gender fluidity» avant l'heure, moins normcore que celle de notre époque.


Dans ton rapport avec le sexe opposé ?

Courtney Love a prouvé qu'on n'était pas obligé de fermer sa gueule pour pécho le plus beau mec du lycée (Kurt Cobain). Dans les années 90, c'était l'ère des supermodels, où les femmes censées être séduisantes n'étaient que des corps, au point de surnommer l'une d'entre elles (Elle Macpherson) «The Body». En gros, le crédo c'était : «sois-belle et tais-toi». Love était un antidote sexy à cette hégémonie.
D’où t’est venue l’envie d’écrire sa biographie ? Dans quel but ? Pour la faire découvrir, ou c’était surtout un gros kiff personnel ?
L'envie de rendre hommage à une musicienne et une personnalité passionnante à qui on a reproché le fait d'être femme. Elle me fait penser à Yoko Ono. Yoko Ono est à l'origine de la pochette la plus célèbre de toute l'histoire de la musique : l'Album Blanc des Beatles, car elle faisait partie du mouvement Fluxus. Et tout le monde oublie qu'elle est artiste pour en faire une harpie assoiffée de célébrité venue bouffer le cerveau des musiciens de talent.

Tu as essayé de contacter Courtney, d'ailleurs ?

Non. 

Pourquoi ?
Pour être plus libre dans ce que je racontais. C'est une bio romancée, pas une autobiographie ;  je parle aussi de rumeurs et de choses déplaisantes dont Courtney ne veut pas forcément parler.

Pour écrire ton livre, tu as interrogé des fans ?
Non.

A-t-elle une grande fanbase ?
Elle a surtout une fanbase très dévouée et très présente sur Internet (Pinterest, Tumblr, Facebook, Instagram...). Comme un grand nombre de gens passent leur temps à l'insulter et à l'accuser d'un soi-disant meurtre de Kurt Cobain, ses fans sont prêts à la défendre et à monter au créneau. Ses morceaux ont touché et ému les gens. Ses paroles et son attitude ont sauvé la vie et l'adolescence de beaucoup de gens.
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Des concours de sosies ?
Chacun de ses concerts ressemble à un concours de sosies ! La moitié du public, ce sont des mecs gays. Un tiers, des filles habillés en chemises larges et Doc Marten's, et le dernier tiers des filles avec la panoplie de Love dans les 90's, de la bouche rouge à la robe à collerette trop courte.

Quelle est la chose la plus dingue qu’un fan ait fait pour Courtney ? A-t-elle des stalkers fous ?
Ses fans peuvent être assez fous, surtout en concert. Et il y a ce type qui fait tout son merchandising gratuitement. Dans une interview donnée en 2009 au maga­zine britan­nique Style, elle a aussi avoué avoir survécu grâce à la géné­ro­sité de ses fans, à un moment donné. Court­ney Love et sa fille, Frances Bean Cobain, ont vécu de la charité publique après le décès de Kurt Cobain car le patri­moine de la rockstar avait été piraté par des hackers, employés à l’ori­gine pour le gérer…

Est-ce que Courtney a une idole ?
Elle était fan de Patti Smith ado et de Stevie Nicks.

Pour toi, qui est la Courtney Love 2017 ? Courtney l’a dit elle-même, le rock’n’roll est presque mort.
Lana Del Rey, avec qui elle a tourné et dont elle est proche, pour le glamour, et Beth Ditto pour la rage salvatrice. Après, dans des groupes indé emmenés par des filles comme Cherry Glazer, Dum Dum Girls, Girlpool ou encore Bully, on sent une influence certaine de Hole. Sky Ferreira a confié être fan de Courtney, et Miley Cyrus vient de la copier dans son nouveau clip, Malibu, qui était aussi une chanson de Hole. Mais aucune chanteuse actuelle n'a son charisme dans le rock. La seule qui me la rappelle dans son mélange de virilité punk et d'ultra-féminité surjouée, c'est dans un tout autre domaine : Rihanna. Insultes publiques, vêtements courts et fumage de joints affiché, c'est l'attitude de Courtney remixée version R'n'B.


Qu’est-ce que tu voudrais faire avec elle si tout était possible ?
Réaliser un film dont elle serait l'héroïne, la patronne d'un gang de filles énervées, sexy et dangereuses. Une version punk de Boulevard de la Mort mâtinée de Bliss. Elle serait aussi très bien dans le rôle-titre d'un biopic sur Frances Farmer ou Stevie Nicks.

Et pour finir : 3 trucs que personne ne sait, ou presque, sur Courtney ?
Le père de Courtney Love, manager des Grateful Dead, lui a donné du LSD à 4 ans.
Elle a un temps étudié la philo et a été strip-teaseuse, notamment en Alaska.
À l'époque, Hole avait vendu plus de son premier album que Nirvana du sien. C'était avant la déferlante Nervermind.
Et bonus : Courtney Love a couché avec Kate Moss dans les années 90. Depuis, elles sont amies.

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Photo de une : Brian Killian.