Ce n’est pas trop difficile de travailler en couple depuis des années ?
Amadou Bagayoko (Amadou) : Pour nous c’est très facile, parce qu’on a la même passion : la musique. Et comme on est toujours ensemble, c’est plus simple de se retrouver pour jouer.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Amadou : Au milieu des années 70, je jouais dans plusieurs orchestres, notamment les Ambassadeurs. En tant que musicien professionnel, on m’a confié la direction musicale de l’Institut des Jeunes Aveugles au Mali. C’est là que j’ai rencontré Mariam qui y chantait pour les autres et y donnait des cours de musique.
Mariam Doumbia (Mariam) : Tout le monde nous disait qu’on ferait un beau couple !


Votre musique jette des ponts entre héritage malien et pop anglo-saxonne. Qu’est-ce que vous écoutiez quand vous étiez jeunes ?
Amadou : On écoutait de la musique très variée parce qu’il n’y avait pas de discographie malienne. Il n’y avait encore aucun studio là-bas. J’aimais beaucoup les grands guitaristes : Jimi Hendrix, Jimmy Page (Led Zeppelin), David Gilmour (Pink Floyd)… Et dans les différents orchestres dans lesquels j’ai officié, on jouait beaucoup de musique cubaine.
Mariam : Quand j’étais enfant, je passais tout mon temps à côté de la radio de mon père à écouter de la variété française : Sheila, Nana Mouskouri, Nicoletta, Sylvie Vartan… Mon surnom, c’était Sheila. Tout le monde m’appelait comme ça. Encore aujourd’hui, certains de mes anciens amis ont gardé l'appellation... Et depuis, j’ai eu l’occasion de dîner avec elle !

Amadou, ton premier instrument était la guitare... 
Amadou : Oui, j’ai commencé avec une guitare acoustique parce que c’est un instrument qui peut remplacer l'instrument à cordes traditionnel que les griots utilisent chez nous (probablement les harpes-luths maliennes type kora, ndlr). C’est aussi l’instrument le plus facile à avoir. Un piano, c’est un peu cher et l’entretien pose problème. Tous les orchestres jouaient avec des guitares - les claviers sont arrivés après.
a@mVous avez enregistré votre première cassette en Côte d’Ivoire, parce que l’industrie de la musique n’était pas encore assez développée au Mali. Depuis lors, comment avez-vous vu la situation évoluer dans le pays ?
Mariam : En effet, il n’y avait à l’époque ni studio, ni producteur, ni distributeur au Mali. C’est pour cela qu’on est parti en Côte d’Ivoire, qui était alors un carrefour musical. Tout le monde se retrouvait là-bas pour enregistrer. On y a fait notre première cassette, qui a très bien marché à l'époque.
Amadou : Et puis à partir de ce moment là, on a commencé à voir les choses évoluer petit à petit au Mali. Il y a eu des premiers vendeurs de disques, dont Mali Cassettes. Maintenant, il y a une prolifération des studios là-bas ! C’est devenu plus facile avec l’ordinateur. Les gens n’ont plus forcément besoin d’un producteur. L’industrie musicale ne vend plus de disques ni de cassettes, le piratage a tout ravagé sur son chemin... Alors les gens font de la musique par plaisir ; ils enregistrent à l’arrache sur une carte-son et publient leur morceaux sur Internet.

Qu’est-ce qui vous a décidé à vous expatrier en France ?
Mariam : Un producteur africain nous a fait venir en décembre 1994. Il tenait un restaurant huppé dans la rue Quincampoix qui s’appelait Farafina. C’était là que jouaient les grands artistes africains. Les politiciens de l’époque allaient faire des réceptions là-bas. C’est là qu’on a rencontré Marc-Antoine Moreau, qui était à ce moment-là le directeur artistique des éditions Universal. C'est lui qui nous a permis d’enregistrer un premier album chez Polygram, en 1996. Dessus, il y avait Mon amour, ma chérie (Je pense à toi, ndlr) qui a cartonné en France et a lancé notre carrière mondiale.
Amadou : Je me souviens que quand je suis arrivé ici en studio, on m’a demandé si je préférais une Gibson ou une Fender. Je n’étais pas habitué à ça parce que dans les orchestres maliens, les guitares électriques et les claviers n’appartiennent pas aux musiciens... Ils sont prêtés par les municipalités et les communes.

Depuis, vous avez collaboré avec une belle brochette de musiciens (Damon Albarn de Gorillaz, Pink Floyd, Coldplay, U2, Stevie Wonder…). Y a-t-il une collaboration qui vous a particulièrement marqués ?
Amadou : Il y en a beaucoup ! Mais je retiendrai celle avec Herbert Grönemeyer (chanteur populaire allemand, ndlr) pour la Coupe du Monde. On a été les premiers à toucher la Coupe, avant les joueurs.
Mariam : On est vraiment très heureux d’avoir pu jouer avec tous ces artistes ! On ne pensait même pas avoir l’occasion de les voir un jour sur scène...


On vous considère souvent comme les ambassadeurs de la musique malienne à l’international. Comment vivez-vous ce statut officieux ?
Amadou : On en est très fiers.
Mariam : Avec notre musique, on a fait le tour du globe. On a même joué devant Barack Obama

Comment était-il ?
Mariam : Il est venu nous parler lors de la cérémonie du Prix Nobel à Oslo, où nous jouions. On ne parle pas très bien anglais, mais on a compris qu’il nous a dit qu’il aimait beaucoup la musique du Mali et qu’il connaissait ce qu’on faisait. Ça nous a fait plaisir.

Vous revenez avec un single mâtiné de disco et de funk. Par quels artistes est-il inspiré ?
Amadou : Comme je le disais auparavant, on bénéficiait d'un réseau d’écoute très large quand on était jeunes. Et on aimait beaucoup le disco : Donna Summer, Boney M…

Le morceau annonce un album titré Confusion. En référence à la situation politique actuelle ?
Mariam : Oui, parce qu’en ce moment, le monde est un bordel ! Il y a la guerre partout...
Amadou : Il y a beaucoup de conflits et d’incompréhension partout. On ne sait plus où donner de la tête. Le single Bofou Safou est dansant, mais il transmet aussi un message : ne pas rester sans rien faire...
Mariam : Un “Bofou Safou” en bambara, c’est quelqu’un qui ne veut pas travailler, qui dépend des autres, qui n’est pas courageux. Il est né ainsi et il va mourir ainsi.
Amadou : La chanson est un appel à stimuler les gens, et leur donner envie de se rendre utile à la société. De ne pas rester les bras croisés, et de poser des actes dans la vie.

Et vous, quels accomplissements la musique vous a-t-elle permis de réaliser ?
Amadou : D’abord, ça nous fait plaisir, et ça transmet des émotions positives aux autres. Plus prosaïquement, ça nous permet de donner du travail aux musiciens qui nous accompagnent sur scène. Mais surtout, on est en quelque sorte des ambassadeurs de la culture africaine.
Mariam : On essaie de transmettre les bons côtés du continent, parce que de l’extérieur, les gens n'en perçoivent souvent que les mauvais.
Amadou : Or dans toute chose, il y a des bons et des mauvais aspects. Par exemple en Afrique, il n’y a pas de sécurité sociale, mais il y a une vraie chaîne de solidarité. On nourrit et on paye les ordonnances médicales de nos frères et sœurs. Ce sont des choses comme ça qu’on souhaite transmettre...

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