Bon, on est un lendemain d’attentat (l'interview a eu lieu le 23 mai, après l'attentat de Manchester, ndlr), on vit avec une violence omniprésente et un sentiment de menace, j’imagine que ça vous touche peut-être aussi — alors est-ce que le choix que vous faites dans cet album d’aller vers des sonorités italo, des choses connues, donc, réconfortantes, qui ont une histoire, ça représente un refuge pour vous ?
Deck D'Arcy : C’est possible, c’est vrai que pas mal de gens nous ont dit qu’il y avait ce truc réconfortant. Mais c’était pas vraiment prévu à la base. Ça se passe de manière plus instinctive : d’un coup, Thomas s’est mis à chanter en italien, ça marchait bien, alors on a continué sur cette lancée. L’album parle pas mal d’un genre de paradis perdu, le fantasme de cette Italie qu’ont vécue les frères (Christian et Laurent, ndlr) quand ils étaient petits, une Italie qui n’existe pas, en fait. Tous les événements sont arrivés pendant la réalisation de l’album, et on a bien senti que ce qu’on faisait était en contraste avec cette atmosphère. On se dit forcément : ça sert à quoi de faire un album comme ça ? Mais on a continué sur notre lancée, indépendamment de ce qui se passait, parce qu’en fait, quand on fait un album, on ne pense pas vraiment aux gens. On pense surtout aux trois autres : on est quatre décisionnaires dans le groupe, c’est très démocratique, basé sur le véto, donc quand l’un n’aime pas, l’idée va à la poubelle. Mais on a du mal à conceptualiser ce qu’on va faire ; on aimerait bien, mais ça ne marche jamais.

D’accord, mais il y a quand même un moment où vous faites un choix esthétique conscient dans la manière d’arranger et de mixer. De base, vous aviez quand même déjà décidé que vous alliez mettre plus de synthés non ?
Deck : Alors oui mais ça a vachement à voir avec l’agencement du studio. Il y avait des claviers disposés d’une certaine manière, qu’on a utilisés comme ils étaient là, il se trouve qu’il y avait aussi une guitare, mais c’est une 12 cordes qui sonne un peu comme un synthé… Donc c’est vrai, oui, il sonne peut-être plus synthétique, on avait pas vraiment réalisé ça mais on nous l’a dit, et si on nous l’a dit, c’est que c’est peut-être vrai.

En fait tu attends que les journalistes viennent te dire quelle est votre esthétique, tu te fais pas chier.
Deck : On a du mal à l’analyser, c’est vrai. Ce que je peux te dire, c’est que ce album, on l’a enregistré tout d’un bloc, la mélodie, l’arrangement, tout. Avant, on enregistrait peu à peu, on désossait tout et on reconstruisait les choses un peu comme avec des pièces de mécanique. Mais on s’est rendu compte qu’on perdait beaucoup le charme du premier jet ; alors maintenant on improvise, et on garde les bouts où on estime que tout fonctionne. Tout est imbriqué quand tu improvises, une petite mélodie de synthé va interagir avec la voix, ce qui va faire réagir la guitare, et le tout sera influencé par la batterie qu’il y aura eu au début…
Christian : On faisait des choses beaucoup plus complexes avant, chaque chanson contenait 25 idées. Sur cet album, une idée = une chanson. Et ça c’était très dur à faire.

Il y a eu une volonté de restreindre le matériau ?
Christian Mazzalai : Oui, on avait pas envie de faire compliqué, on l’avait déjà fait, or on est toujours en rejet de l’album précédent. Se rebeller par rapport à l’album précédent, c’est un moyen de survie artistique. Un moyen de trouver le frisson, c’est d’aller ailleurs. Et pour aller ailleurs, on a laissé faire l’inconscient, puis on a commencé à travailler. On ne savait pas pourquoi on avait fait tout ça, mais on s’est dit qu’il fallait garder ce charme des premières émotions, du premier jet. Au fond, c’est une musique très candide qui est venue à nous, et on s’est dit que si on perdait ce charme, l’album s’écroulerait tout de suite. Tout l’album repose sur le charme. On a créé un système d’enregistrement qui enregistre tout. Toute la musique que tu entends dans le disque, ce sont des premières prises. On a enregistré des heures et des heures, puis on a construit en faisant des boucles. On n’a presque rien rejoué. Parfois on joue un peu mal, mais le moment trouve l’idée.

Vous avez retravaillé avec Philippe Zdar aussi ?
Christian : Il est venu trois ou quatre fois, mais trois ou quatre fois essentielles, parce qu’évidemment il avait beaucoup de recul. Donc il a eu peut-être même encore plus de pouvoir que d’habitude.

Et il vous a donné des idées structurelles ? Ou de quel ordre ?
Christian : De direction ; il disait qu’il fallait absolument garder ce côté-là, «jeté» il disait. Instantané, qu’on ait l’impression qu’on l’ait fait en une seconde. C’est là, comme un brouillon, pas travaillé. Alors qu’en fait on a beaucoup travaillé, évidemment. Le matériau de l’album, on l’avait à 95% il y a deux ans, trois ans. Les 5% restants, qui sont essentiels, et qui nous manquaient, c’était de trouver des idées pour transformer ce matériau brut en petites chansons qui ont l’air simples.

L’album est très référencé, que ce soit dans le son ou de manière assumée et explicite, vous mentionnez Battiato, Battisti, les Buzzcocks… Tu pourrais décrire cet univers de manière un peu plus détaillée ?
Deck : C’est un peu commun à ce qu’on faisait avant, mais on a poussé plus loin dans une espèce de mélancolie. On a analysé les grilles harmoniques de Battisti et il y a un accord qu’on appelle l’accord Lucio, c’est le 4ème Maj7 ; c’est sûrement ça, notre référence principale. On l’utilisait déjà un peu inconsciemment sur les albums précédents, souvent c’est un accord un peu exalté, mais seulement dans un certain contexte…

Attends, juste, quand tu dis 4 Maj7, ça correspond à ?
Deck : Fa Majeur 7 quand tu es en do, donc fa la do mi. Le mi, la septième, donne cette couleur un peu mélancolique qui est dans tout l’album. Il y avait déjà de la mélancolie avant, mais moins. On s’est rapprochés de la mélancolie.

Elle vient d’où, votre mélancolie ?
Deck : Je sais pas, ces trucs-là, ça se joue au foetus tu sais, il faudrait voir avec maman.

Merde, du coup c’est vos mères qu’il faudrait que j’interviewe, en fait.
Deck : Mais oui ! Enfin bon sans remonter au foetus, ça se joue quand même vachement dans les premières années, les chocs musicaux, jusqu’à l’adolescence. Finalement ce n’est pas si loin non plus de My Bloody Valentine, qui étaient nos dieux vivants quand on avait 15 ans et qu’on commençait à faire de la musique. Les grilles de My Bloody Valentine ressemblent un peu aux grilles de Battiato. Il y a souvent ce Maj7 qu’on adore. Enfin je veux pas rentrer dans la technique parce que ça fait toujours un peu blaireau.

Ah mais non vas-y, j’aime bien quand on va dans les détails. Et puis nos lecteurs sont des gens instruits qui ont tous fait du solfège. Mais j'aimerais revenir un peu sur l'Italie. L’imaginaire que vous convoquez, c’est la crème glacée, le soleil, les antiquités, tous les clichés, quoi. Mais tout cet autre pan de l'Italie, cette culture hyper contestataire, d’extrême-gauche, vénère, crade, ça ne vous parle pas du tout, ça ?
Deck : Si, ça nous parle, mais ça ne ressort pas forcément dans la musique. Déjà pour nous, la contestation, c’est mettre un double solo de saxo avec de la réverb'. On adore le punk, mais le punk, c’est pas juste mettre de la disto et jouer à 200 à l’heure. On joue plus avec les trucs un peu risqués. Il y a un rap blanc quand même sur notre album ! Le couplet de J-Boy, c’est du rap blanc, le truc interdit quoi. On avait l’impression de bosser tout le temps un peu à la limite, ça passe aussi par ce jeu avec les clichés. Le clip de If I Ever Feel Better est déjà influencé par Fellini et toute l’iconographie antique et compagnie, l’arrière de la pochette c’est la fontaine de Trevi tirée de La Dolce Vita, et on s’est mis dedans.
Christian : Mon frère et moi, on connaît la vraie Italie. Mais ce qui nous plaisait, c’était pas de parler de cette vraie Italie, mais de l’Italie vue de France, avec le Mont Blanc qui nous sépare. Tu vois, Fellini, il habitait très près de la Via Veneto, là où se déroule La Dolce Vita, mais il ne l’a pas tourné pour de vrai dans cette rue. Il a reconstitué la Via Veneto dans la Cinecittà ; pour traduire l’Italie, il en a fait une Italie rêvée. On suit un peu ce modèle-là. La réalité ne nous intéressait pas à la base ; c’est la distorsion qui nous intéresse.

Et dans ta vraie Italie à toi, alors, il y a quoi ? Musicalement, culturellement ?
Christian : Mon Italie à moi, c’est tous les étés de notre prime jeunesse. On écoutait la musique italienne populaire comme Celentano ou Mina, mais des morceaux du début des années 60, parce que mon père a quitté l’Italie pour l’Angleterre en 66. Donc comme j’écoutais ses disques, tout ce qu’il y a après 66, je ne connais pas. Et après, plus tard, on a redécouvert cette musique en tournée, à New-York, en achetant des disques chez Other Music, un des meilleurs magasins de disques à New-York qui a malheureusement fermé. Par exemple Lucio Battisti, qui est très connu en Italie, c’est ça l’Italie qu’on aime. Chez lui, une chanson peut être populaire, sensuelle, très simple au premier abord, mais en fait extrêmement élaborée, voire intellectuelle. Il travaillait avec un parolier qui s’appelle Mogol… j’invite vraiment les lecteurs de Brain à se plonger dans Lucio Battisti en se faisant un petit translate des paroles. Et de bien les lire, parce qu’au premier abord ça a l’air d’être des petites chansons naïves, et à chaque fois il y a un twist, un angle fantastique. C’est comme Battiato : il a fait des refrains qu’une grand-mère italienne connait, mais avec des paroles incroyables de sophistication, et toujours une simplicité dans les couplets, enfin ils ont l’air tout simples mais ils sont d’une grande inventivité musicale, pleins de modulations… c’est un expert, un musicologue.

On parlait des synthés avant, il y a quand même une débauche de synthés analogiques partout en ce moment, on entend les mêmes basses de Juno, les mêmes nappes de CS-80… qu’est-ce que vous vous avez utilisé, vous ?
Deck : On a un stock de synthés qu’on a accumulés depuis des années et qu’on fait tourner. On essaye d’avoir à chaque fois des instruments qu’on n’a pas encore utilisés, ou alors il y a très longtemps, et qu’on revoit d’une autre manière. Le CS-80 par exemple, il y en a sur Via Veneto, mais on ne l’avait pas utilisé depuis une dizaine d’années. Et pour la première fois il y a du Juno. On en a récupéré un par hasard, il était tout en haut de la pile des synthés, accessible uniquement avec la main droite, donc on a fait plein de petits gimmicks comme ça : tout ce qui est aigu, main droite sur le Juno, et pour les basses j’avais un autre synthé plus bas dans la pile que je jouais avec la main gauche. Donc finalement c’était le hasard de la disposition qui a fait qu’on a utilisé ces instruments. Le Juno on l’a utilisé pour les contre-chants mélodiques aigus. Et il a un super pitch bend qui a pas mal servi aussi. On a aussi utilisé un Arp Quadra pour les cordes, c’est génial. C’est la marque qui a fait l’Odyssey. Le Quadra c’est leur version du Trident, un synthé strings basse. Il y a 4 sections, il est assez gros, il est génial. D’ailleurs on utilisait un Trident avant. On a aussi utilisé le Multitrak, un Sequential. On a commencé à l’utiliser vers la fin, je pense qu’il sera plus présent sur le prochain album. C’est souvent comme ça, souvent on achète un synthé au début d’un album et il nous faut le temps de l’album pour apprendre à le connaître, alors on ne l’utilise pas et il finit par servir sur l’album suivant.

Merci pour tous ces détails. Comme ça, les gens pourront faire leur liste de courses pour faire du son comme Phoenix ! Et dis, est-ce que tu trouves que c’est encore possible aujourd’hui avec ces machines-là d’innover musicalement ?
Deck : Oui bien sûr ! Il y a tellement de combinaisons possibles que c’est illimité. Maintenant on a la chance de pouvoir les synchroniser tous ensemble, il suffit de combiner deux sons à chaque fois et tu obtiens tout une palette qui n’a plus rien à voir. Et puis on n’utilise pas que des vieux synthés, il y a aussi des plug-ins qui font des trucs tout chelous. Et de toute façon, on ne fait pas trop la différence entre analogique et digital. Bref, non, je n’ai pas de craintes face à ça.

Et l’autotune ?
Deck : L’autotune on s’en est servis sur une chanson ! Justement, déjà, il y a beaucoup plus de chorus sur l’album, et l’autotune on s’en est servis parce que au delà de l’Italie parmi les choses classiques classiques qui reviennent c’est qu’on a toujours été fascinés par le R’n’B. Mais bon les gens ne le voient pas du tout.

Ah ben oui, c’est surprenant, ça, dis donc.
Deck : Quand on a fait Alphabetical, on avait peur que ce soit une copie conforme de D’Angelo, mais finalement personne ne l’a remarqué. Mais c’est normal, on combine les influences. Bref, Thomas voulait avoir un son R’n’B sur J-Boy. D’où l’autotune.

Mais alors concrètement vous l’avez utilisé où ? Dans le refrain ?
Deck : Ouais ! Mais bon en fait personne ne l’a vu, et d’ailleurs je me demande pourquoi je te le dis… Peut-être parce que t’es musicienne. Alors voilà, oui, j’avoue, on a des influences R’n’B.

Ca aurait été amusant pour le clip de faire une sorte de mash-up de studio de variété italienne des années 80 avec un look torse nu, baggy et Timberland.
Deck : Ouais enfin c’est pas tellement ce côté là du R’n’B qu’on… mais… mais si, vraiment, il est quand même un peu R’n’B cet album ! Parce que, finalement, certain tempos sont plus lents… en fait, c’est notre album sexy. Je réalise ça en te le disant… Mais là je vais peut-être rendre le message un peu compliqué pour les lecteurs de Brain.

Oh je pense que ça leur plaira, ils sont férus de R’n’B tu sais.
Deck : Ah ben voilà, bien alors, super.

++ Ti Amo, le dernier album de Phoenix, est sorti le 9 juin. Vous pouvez l'écouter ici et le télécharger .