Pour essayer de comprendre le phénomène, exit les portraits Technimagickuptibles. Priorité : causer d’abord avec Feadz (Fabien Pianta) pour avoir sa version de l’histoire. Lui qui est à l’origine de tout et l’a aimée et connue quand Uffie n’était encore qu’Anna-Catherine Hartley. Il accepte avec la gentillesse qui le caractérise de rembobiner le film de leur duo. Tout commence en 2004, dès après son dernier maxi sur Bpitch Control : il a alors juste envie de faire de la musique avec sa copine, comme tout le monde . "Je n’aurais pas pu faire de la musique avec une autre chanteuse, il y a pas de chanteuses qui traînent autour de moi." Quelques essais, et rapidement : Pop the Glock. D’abord sorti en 45 tours sur Arcade Mode.
A l’époque, Ed Banger n’est qu’un autocollant un peu moche dans certains bars parisiens. Mais Pedro Winter et Fabien ont la même idée : "Je dis à Pedro que je fais un morceau avec ma copine, il me dit que lui aussi en fait un pour la sienne, donc on a décidé de faire un split EP." Split, pas comme split amoureux hein. Quoique. L’EP ne se fera pas, mais Pop the Glock sort déjà du lot : "J’avais le sentiment de sortir le maxi le plus frais qui soit." La fraîcheur, et le bon moment : celui du premier pic de MySpace – souvenez-vous, quand il y avait des êtres humains encore sur ce réseau. 10 000 ventes physiques du single, mais 9 786 543 765 122 219 898 234 plays.
Le grand écart et le grand saut, direct pour tous les deux : de la chambre où Fabien entasse sa platine et son Logic, au Monde tout entier, sans passer par la case maturité – surtout pour Anna, sommée par le système de grandir, et vite. En 2/2, le succès, et une tournée US "surmal organisée, sur la foi d’un seul maxi, dans des rades à Jacksonville où personne avait eu le vinyle." Tous les deux seuls en tournée et sur scène, ensemble dans la vie "juste le plus beau truc que tu puisses imaginer."

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Préhistoire

Et tout ça en un clic. Enfin en plusieurs millions de clics. Il faut dire que dans Pop the Glock, sa party girl, son DJ, tout sonne comme la B.O parfaite de l’explosion des réseaux sociaux : jeunesse, violence douce, dépendance technologique, exposition éclair. Mais avec cette beauté innocente que les musiciens cherchent parfois toute une vie en vain. Le morceau et l’interprète de rêve pour tous les néo-esclaves des réseaux sociaux en plein boum : avoir sa page unique à soi, comme tout le monde, être libre et cool, comme tous les autres.
La Préhistoire : Uffie n’a que 22 ans aujourd’hui, et pourtant quand elle a commencé à attirer l’attention, Facebook n’existait pas. En quelques mois, le duo vit tout en mode shuffle, et jouit à fond de la hype, terme qu’ils détestent tous deux – et on les comprend, car c’est l’autre nom du vieillissement accéléré. En effet, que faire après ? L’album tout de suite, en toute logique…
Et pourtant : "J’ai attendu si longtemps", criait-elle sur scène hier. Quatre ans. Soit vingt en années numériques. Après l’euphorie de 2006-2007, pour schématiser, Fabien veut faire de la musique, elle veut sortir. Un deuxième maxi dur à sortir, un troisième, et puis un grand break. Musical et amoureux. Nouveau mec, nouvelle vie, et bientôt un enfant. Une période de dureté et de conflits où la faisabilité du disque paraît compromise : "On a failli laisser tomber plein de fois". Fabien a alors envie de composer des morceaux qui parlent de revanche, d’amour, de séparation, d’égoïsme. Elle veut chroniquer sa jeunesse, comme si elle était déjà finie. Fabien veut qu’elle chante un "her", elle veut chanter un "him". Le séances studio sont compliquées. Mais ces quatre ans ne sont pas dûs qu’à des questions relationnelles, tout autant à des questions esthétiques : "Les premiers morceaux ont marché, mais on tâtonnait dans la façon de travailler avec l’autre personne, ça venait du cœur". Le carton à tâton, dur à digérer, surtout si l’on refuse par ailleurs la voie aisée du mimétisme tubesque : "No way qu’on ait refait un Pop the Glock. On n'est pas des Américains, on est pas dans la recette, genre Ke$ha". Surtout ne pas refaire la même chose, malgré un retour de hype typique des excitations numériques : "L’intégrité c’est un truc qui me poursuit. Chez Ed Banger, Quentin Dupieux et moi on nous appelle les nazis parce qu’on est toujours contre tout (rires)".
Car pendant l’éternité qui sépare Pop the Glock de l’album, le son Ed Banger est devenu une vulgate. Pour Fabien, "ce son avait une originalité évidente au début, mais a imposé une norme de l’énergie maximale, où tout est super saturé et compressé, où t’en prends plein la gueule tout le temps". Mirwaïs, latecomer de prestige sur le projet Uffie, surrenchérit : "En 2006, tout le monde l’attendait. Entre temps le son s’est popularisé, a été utilisé dans des trucs plus commerciaux. Feadz et deux/trois autres d’Ed Banger sont à l’origine d’un son que tout le monde pompe". Pompe dans tous les sens du terme, à commencer par Ke$ha, clone  mainstream d'Uffie, qui contacta aussi Mirwaïs il y a deux ans. L’album se voudra donc varié et ouvert aux contributions extérieures au duo et au son originel : "L'album a comme principale qualité d'être très varié et de contenir des 'tentatives' : ces morceaux un peu hasardeux qui n'essaient pas forcément d'amadouer le chaland", en dit ainsi Quentin Dupieux.

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"Je n'ai pas vu Anna une seule fois"

Mr Oizo, qui signe quelques morceaux du disque, est un compagnon de route depuis que son remix de Ready to Uff est devenu l’instru définitive du morceau, car Fabien le préférait à l’original. Mr Oizo et son investissement et ses intentions différentes de celles de Feadz : "Ma participation à l'album d'Uffie s'inscrit simplement dans mon envie de faire une multitude de choses le plus vite possible, sans me soucier du lendemain." Une dimension affective peut-être ? "Pas vraiment. Je n'ai pas vu Anna une seule fois. J'ai tout fait à distance. Mais je suis très  heureux de partager ce disque avec elle et Fabien, je les aime." Par excellence, la musique électronique d’aujourd’hui, l’enfant des courriels et des disques durs externes. Feadz passe de temps en temps sélectionner des boucles chez Quentin, et les ramène pour construire des morceaux. A l’inverse, il lui fournit des a cappela chiadés issus d’un travail pointilliste sur les prises chaotiques d’Anna, sur lesquels Quentin construit des instrus. Comme dans la tradition du rap dira-t-on. Mais poussée ici à son paroxysme : composition, références, samples, direction artistique, tout fonctionne de manière décentralisée et réticulaire. Quentin Dupieux précise : "Le disque n'a pas été réalisé comme on réalise les produits standards, ça restera un objet hybride et un peu bâtard. Je ne cautionne pas du tout le clip de Pop the Glock qui essaie de prouver le contraire."
Indépendemment de la qualité de la musique produite, son mode de production fascine, car elle est l’inverse du modèle classique (et tragique) de l’enregistrement d’un album pop ou rock : unité de temps, de lieu et de drogue. Apports de tous les côtés, via mail, via Internet – Pharrell, qui apparaît en featuring sur le disque, ne sera ainsi rencontré qu’au stade du clip. Uffie n’est pas une artiste au sens classique, comme elle le dit d’ailleurs elle même au début de Our Song, elle agit comme éponge, comme un catalyseur de productions et d’inspirations. Elle n’a pas de vision propre, on voit en elle. Exemple type : Uffie ne connaît pas le morceau qui a servi à Mr Oizo pour bâtir entièrement Art of Uff (Moments in Love d’Art of noise). Le disque s’est construit, à partir du noyau initial, par sédimentation. Quand Mirwaïs est arrivé sur le projet, Fabien avait déjà fini ses morceaux.

Le résultat final du disque reflète ce mode de production : gorgé de citations, d’emprunts, de reprises, de samples, clearés ou pas. Un carrefour de références qui ravissent le web 2.0 : immédiatement tous les samples de MCs Can Kiss ont été grillés sur le net (Roxanne Shanté et Giorgio Moroder), avant même la sortie du disque. Un album écrit, effacé, réécrit, sur un texte préexistant. Un palimpseste, au risque de choquer nos lecteurs twittos. C’est ainsi Mirwaïs, qui, après l’échec de la clearance sur le master d’un morceau du Velvet (samplé originellement sur le morceau titre Sex Dreams and Denim Jeans), doit faire rejouer toutes les parties. C’est aussi par excellence l’album de la fusion entre composition et production, dont Feadz est la figure paradigmatique et inspirée. Le musicien de l’époque : home studiste, sampleur car compositeur, musicien car DJ, et tout inversement. En nous faisant écouter l’album un soir de mars sur sa platine, il ne pouvait d’ailleurs pas s’empêcher de le rejouer, le repitcher, de le faire passer à travers les effets de sa Pioneer, l’effectrixer à nouveau s’il pouvait. C’est comme ça que l’album vivra le mieux sans doute, pas comme simple disque.

1Frankenstein

Même s’il est vendu comme tel, est-ce d’ailleurs réellement un album au sens classique du terme ? Fabien aurait très bien pu imaginer des maxis éparpillés ça et là : "Ç'aurait été une toute autre Uffie". Mais il est aussi conscient de la demande/pression pour un long format, venant du label, et du public. Il reconnaît d’ailleurs l’intérioriser. Tout en ayant peur de l’incohérence au final, notamment quand Mirwaïs est arrivé sur le projet et a amené d’autres couleurs que le dyptique hip hop/electro originel. Un Mirwaïs conscient de son apport : "Qu’est-ce que j’allais faire ? Du sous-Feadz ? Mon idée, c’était d’ouvrir un peu plus son registre, elle en avait envie d’ailleurs. Amener quelque chose de plus rock et plus simple, d’ouvrir à un public plus général. Elle me disait que parfois la musique prenait le dessus sur la voix, avec moi c’est toujours le contraire." Un apport pas forcément du goût des autres producteurs du disque au départ : Feadz reconnaît avoir été très surpris, puis avoir apprécié. Oizo est plus lapidaire : "La reprise de Siouxsie and the Banshees est très gênante, je n'ai pas pu écouter plus d'une minute."
Dans cet ensemble hétéroclite, dont personne ne cherche à dissimuler les sutures, y a-t-il néanmoins quelque chose qui tient le tout ensemble ? "C’est un truc un peu Frankenstein, mais c’est son innocence, sa faiblesse qui fait son charme originel, et qui rassemble le tout, qui fait que c’est une même personne tout au long du disque". Comme toutes les Miss France, la plus grande qualité d’Uffie est aussi son plus grand défaut : la faiblesse. Et d’abord la faiblesse de sa voix, qui est un peu au chant lyrique ce que la Dictée Magique est au roman classique. "I can’t even sing, you know", dit-elle dans Our Song. Feadz s’étonna d’ailleurs de l’intérêt initial de Mirwaïs, alors qu’Uffie n’est pas une chanteuse : "Quand je l’ai rencontrée elle n’avait pas le statut de chanteuse, moi je dis que c’en est une", raconte le producteur de la chanteuse Madonna.
A quel prix ? Toute la panoplie du recalage studio et l’entièreté des plugs Antares, couplés à Melodyne et à tous les vocoders dispos sur le marché. Il s’agit, à partir d’un défaut, de faire une qualité : "Les contraintes de la voix d’Uffie nous ont permis d’expérimenter, de pousser la technologie. On avait besoin de l’Autotune et d’autres trucs, pour que la voix soit intéressante", dit Fabien. Mais pour Mirwaïs, pionnier du traitement des voix dès 1998, l’Autotune en soi est un faux problème : "L’Autotune ne change pas le grain de la voix. Si, comme par hasard l’Autotune marche bien sur elle, c’est parce que sa voix est intéressante".
D’accord, mais à l’intérieur de l’armure numérique d’Iron Girl, il y a quoi ? Qu’est-ce qui la rend "unique" comme aime à le répéter Feadz ?
Et si sa personnalité réelle importait peu au fond ? Et si ce qui comptait était la construction que les musiciens qui gravitent autour d’elle surajoutent ? Pour Mirwaïs, arrivé sur le projet à un moment où il sentait que le disque n’arrivait pas à se terminer, la lecture est assurément différente. Séduit au départ par Pop the Glock, puis par son innocence trash dans notre interview de 2007, il voit en elle la représentante d’une génération entière : "C’est le bébé-chat ultime, parfois elle a 12, 15, ou 19 ans. Si tu enlèves les paroles trash, la nuit et l'alcool, c’est quelqu’un de très timide et introverti". Ok. Mais que dit-elle alors pour lui ? "Elle parle d’une génération paumée dans l’hédonisme. Elle avait un petit fond de commerce au niveau des paroles, mais elle a un peu bougé. Elle est dark en fait, contrairement à l’image colorée : elle parle de désespérance de la jeunesse. C’est un mélange d’énergie et paresse, qui fait assez gratuitement les choses, sans plan de carrière. C’est bien qu’une fille de 20-21 ans parle de schizophrénie, de chute." Mirwaïs voit en elle une anarcho-libertaire qui s’ignore, dont le pouvoir subversif réside dans un mélange de désinvolture et d’inconscience. Star malgré elle, parce que le Zeitgeist l’a décidé, pour un moment. "Ça me fait marrer quand on dit qu’elle n’a pas de talent. Si elle est là, c’est en vertu d’une justifcation interne au système culturel, elle correspond à quelque chose, les gens n’émergent pas par hasard."
Uffie est fonctionnelle, comme représentation de la vie que nous n’avons pas eue ces cinq dernières années, heureusement, malheureusement – vous choisirez. Un Flat Eric qui chante et désire, mais avec une petite spécificité, selon Oizo le poète : "La taille de l'orifice qui permet de mettre le bras est différente. Uffie se manipule moins bien, mais c'est finalement plus agréable d'être dedans.
 

Cyril 2Real  // Photos: Ysa Perez & DR.
 

*Lire l'interview d'Uffie, septembre 2007: Uffie - Brand New Life.

*Lire l'interview de Mirwais: Mirwais - Retour vers le Futur

*Lire l'interview de Oizo par Diplo, Kid Sister, Brodinski & d'autres: Mr Oizo - Interview Public.