Nous sommes en 2005 et Eminem, qui a vendu 60 millions de disques, révélé 50 cent et posé un Oscar sur sa cheminée (pour la chanson titre de 8 Miles), commence à surchauffer. Son album de fin 2004, Encore, est là pour en témoigner : quand il n'y reprend pas des gimmicks usés jusqu'à la corde, il pète ou rote dans à peu près un titre sur deux. Gênée, la critique regarde ailleurs pendant que l'album se vend deux fois moins que le précédent. Tout le monde souhaiterait en rester là, lui inclus. Mais il lui faut pourtant faire le tour de tous les stades du monde civilisé pour promouvoir le disque. Censée célébrer une toute-puissance commerciale qui commence à s'épuiser, cette tournée sera en fait la dernière de sa carrière. Quelques jours après son concert au Madison Square Garden, Eminem s'inscrira en désintox, avant de s'effacer de cette scène pop-rap dont il était le champion. Depuis, il a bien fait un feat avec Akon, mais aux dernières nouvelles, il serait obèse et se remettrait gentiment d'une pneumonie en jouant aux jeux vidéos dans son manoir de Detroit.

    Ce contexte particulier donne d'emblée une autre dimension à ce DVD anecdotique. Car à première vue, le concert n'a pas grand intérêt. Comme beaucoup de prestations de superstars, la scénographie tient plus de la célébration mégalo que du show musical, le son énorme écrase toutes les nuances des musiques et la set-list se résume à un zapping de morceaux, dont une bonne part de singles cramés (selon la célèbre formule « 1 couplet et un refrain par chanson », brevetée par les rappeurs US). C'est seulement quand on connaît la suite des évènements qu'on a envie de prêter attention à ce qui se passe sur scène. Et de ce côté-là, on est servi.

    Dès l'arrivée d'Eminem sur scène, on sent que quelque chose coince. Ce n'est pas tant son pas hésitant ou son playback approximatif qui sont inquiétants, non. C'est son regard. Les jeux de lumière et les enchaînements pétaradants peuvent faire illusion mais ses yeux ne trompent pas. Ce sont ceux d'un mec complètement absent. Il a beau bouger les bras et parcourir la scène de droite à gauche, ses paupières entrouvertes montrent que son énergie et sa conviction sont restées dans sa loge. Certaines fois, ses yeux s'animent un peu, mais c'est juste pour balayer les premiers rangs de manière inquiète, comme un novice qui chercherait son cousin dans la salle. Seulement, dans cette arène bondée, il n'y a qu'une foule de teenagers blondinets propres sur eux qui hurlent à pleins poumons. Et à en juger par l'expression de leur visage, s'ils braillent, c'est plus par réflexe pavlovien que par enthousiasme débordant pour le show qu'on leur propose. Passant plus de temps à reprendre son souffle qu'à frapper, Eminem n'a même pas un regard pour son acolyte et ami d'enfance, le rappeur Proof qui assure les backs, un pas derrière lui. Ce concert est l'une de leurs ultimes dates en commun. Huit mois plus tard, Proof se prendra trois balles dans le crâne, devant un club de Detroit.

    Le concert suit ainsi lentement son cours, rythmé par de multiples diversions (interludes vidéos, irruptions de seconds couteaux) jusqu'à un rappel sous assistance respiratoire qui signe la fin du désastre. Une fois le concert fini, chacun va pouvoir oublier ce mauvais souvenir et rentrer chez lui. Mais pas Eminem. Même pas soulagé, toujours hébété, il reste sur scène et donne l'impression qu'il pourrait continuer à enchaîner les playbacks sans même s'en rendre compte. Depuis ce jour donc, Eminem s'est quasiment désintégré. Il a bien assuré la promo des disques qu'Interscope lui demandait de sortir (un best-of et une compilation pour les fêtes de Noël) mais sinon, silence radio. Il a même coupé les ponts avec D12, son crew de faire-valoir. D'ailleurs, en ce moment, les membres du groupe, se vendent au plus offrant sur Internet (25 dollars pour une prod et 750 pour un couplet, si ça vous dit). Quant à son cinquième album, dont la sortie est sans cesse annoncée et chaque fois reportée, il rejoint lentement mais sûrement Detox de Dr Dre, l'album de réunion de NWA et la suite de Only Built For Cuban Linx … de Raekwon au club des Arlésiennes du hip hop.

    Alors qu'est-ce qu'il nous reste comme ultime témoignage d'Eminem, rappeur exemplaire, transformé en révolté préféré de MTV avant de finir en star aseptisée prisonnière d'un succès qui la dépasse ? Eh bien, c'est triste à dire, mais ce DVD. Comme s'il y avait plus de vérité dans les quelques appels au secours qu'il fait en morse avec ses paupières que dans tous les couplets qu'il pourrait enregistrer à l'avenir. Et finalement, en immortalisant ce point de non-retour dans sa carrière, ce DVD fait oeuvre utile. Il donne même envie de prêter un peu plus attention à tous ces moments où des icônes pop semblent se fissurent de l'intérieur, en temps réel et, le plus souvent, à la vue de tous.

    Un DVD disponible chez Eagle Rock Entertainment.

Par Yacine Badday // Photos: DR.