Ce nouvel album s'appelle Impermanence. L'impermanence est une des notions fondamentales de la philosophie bouddhiste : tu es adepte de cette philosophie ?
Agoria: Oui d'ailleurs je vais aller pratiquer là (rires)… Je sais que c'est un titre un peu pompeux qui peut prêter à sourire… je ne me considère ni philosophe, ni intellectuel. C'est un titre qui s'est imposé à moi. Quand j'ai fini l'album j'en ai parlé avec celui qui m'a aidé à écrire la bio Heiko Hoffmann (Rédac chef du mag allemand Groove ndlr) et je lui expliquais que j'avais fait cet album en "appuyant sur pause", je m'étais calmé dans ma vie… Je voyais ce qu'il se passait autour, cette effervescence, cette rapidité depuis ma bulle intime. Et Impermanence reflète bien cette prise de recul. Le deuxième message que j'ai voulu faire passer en prenant ce titre (L'impermanence soulève aussi la notion de cycles ndlr) concerne l'aspect répétitif, cette notion de Perpetuum mobile initiée à la base par Steve Reich et qui selon moi, est à la base de la musique techno. Ces "loops" dans un morceau techno qui pour le non-initié semblent être identiques mais sont en réalité différents et constitue l'impermanence musicale qui caractérise notre mouvement.
 
Oui, tu en es à ton 3ème album,  environ dix ans de carrière derrière toi, plusieurs dizaines de podcast, une BOF, des centaines de dates… Tu te poses en quelque sorte, cette maturité te permet d'aborder ta musique avec plus de recul et cette sérénité se ressent dans l'album...
Agoria: Exactement. Bon, selon moi, il y a quand même une belle continuité entre mes 2 précédents albums et celui-là. Même si en effet, l'énergie y est différente…

Comment travailles-tu sur un album comme celui là ?
Agoria: La meilleure musique est celle qu'on fait quand on est soit "down", déprimé, au fond du gouffre ou soit lorsqu'on est dans une phase super positive, heureuse. C'est pour ça que je laisse mon studio allumé 24h/24h : je peux ne pas y entrer pendant 2 semaines et à l'opposé, comme cela a été le cas pour cet album, ne pas en sortir, ou rarement. Mais la monotonie entre ces deux états m'inquiète. Je dis pas que je vais essayer de sombrer dans la dépression pour obtenir un contenu intéressant (rires) mais je peux dire que je me conditionne pour produire de la musique.


Agoria - Impermanence (7.38 minutes Origami mish mash)  

Tu laisses tout allumer en permanence ?! Bonjour la facture, ah ah...
Agoria: En gros, il y a quelque chose d'intouchable et de mystique dans l'inspiration, voilà pourquoi tout est toujours branché dans mon studio en permanence. Si tu te galères à tout brancher alors que tu as une idée qui t'est venue subitement, et que comble du malheur, tu rencontres en plus un problème technique, c'est horrible, tu perds ton idée...
 
Tes productions s'inscrivent dans une certaine tradition techno tandis que tes mix reflètent davantage ton éclectisme musical (cf . mix Cute & Cult) : te sens-tu affilié à une seule famille musicale ou préfères-tu être assimilé à aucune famille et évoluer librement sans barrière ?
Agoria: Ca m'importe peu… Quand j'étais chez Pias inconsciemment j'avais envie de tendre vers des choses qui n'étaient pas forcément "moi". Ils ne me poussaient pas à faire une musique mais je m'y forçais inconsciemment… Aujourd'hui j'ai une réelle liberté de création. Compte tenu notamment de l'époque actuelle qui pousse les artistes à cette liberté : on sait que les gens n'achèteront pas le disque donc autant se faire plaisir et donc le côté chapelle et étiquettes, qui au final aident les gens à avoir des points de repère, à long terme ça sert à rien.
 
Oui c'est vrai que vu le nombre de sorties quotidiennes que ce soit les prods originales, les remix etc. les gens ont besoin d'être guidé.
Agoria: Les choses sont en train d'évoluer très vite. Ne serait-ce qu'il y a 2-3 ans mes collègues DJs chez Infiné me disaient "Mais pourquoi tu sors ça ?" Juste à cause de l'image, cette foutue image qu'on nous ressasse en permanence. Aujourd'hui ces même personnes me disent "Tiens, j'ai un projet un peu différent, ça pourrait te plaire"… Tout le monde change, donc c'est plutôt agréable.
 
Et le marketing dans tout ça ?
Agoria: Le côté marketing dans la musique m'emmerde royalement car c'est omniprésent. C'est important pour un label mais moi ça me fait chier. Je trouve qu'on est arrivé à un paroxysme : certains mecs sont devenus de véritables stars en faisant deux disques sans aucun contenu et puis voilà, ça fait un buzz énorme… ils sont très drôles, ils présentent bien, etc. Ils ont sans doute beaucoup de qualité pour en arriver là… Et après quoi ? Avec Infiné on bâtît plutôt notre histoire sur des choix artistiques et musicaux plus que sur une image de marque. Les labels référents pour moi sont des labels comme Domino ou Warp mais c'est un travail de longue haleine, et Infiné s'inscrit plutôt là dedans.
 
Compte tenu de ce que tu me disais au début, le fait que tu avais produit cet album en ayant plus de recul sur ton parcours,  et que justement, au début de ta carrière, tu avais failli prendre une voie dans le cinéma et non dans la musique, est ce quelque chose que tu regrettes aujourd'hui ?
Agoria: Pas du tout ! Peut-être qu'à 45 ans quand je serai sourd, fatigué et au bout du rouleau, je me dirais peut-être "Merde, qu'est ce que j'ai fait ?" mais là aujourd'hui je ne regrette rien (rires).
 

 
Tu es plutôt DJ set ou live ?
Agoria: Je suis plutôt DJ set… Par contre, il faut arrêter de parler de "live" en musique électronique. La plupart des gens qui disent faire des lives et utiliser Ableton "Live" utilisent en fait des sources de musique qu'ils mixent ensemble, c'est du Djing. Il y a peut être 15 personnes qui font de véritables lives en France.
 
Et toi tu préfères mixer…
Agoria: La seule incertitude quand tu joues sur Ableton Live ou un autre logiciel conçu comme Ableton Live c'est l'incertitude technique. Mais il n'y a pas d'incertitude artistique avec ce logiciel : tu as préparé à l'avance les morceaux qui seront dans la séquence d'une heure ou deux que tu vas jouer. Aller, tu vas peut-être doubler telle partie ou telle partie, mettre un effet par ci par là mais ce n'est pas du live à proprement parler. Et c'est ça qui m'emmerde : tu sais exactement ce que tu vas jouer, il n'y a pas de surprise. Moi j'adore mixer très longtemps, faire des "All night long" et construire mon mix sur plusieurs heures. C'est plus excitant selon moi et c'est aussi plus challenging.
 
Plus "challenging" ? Que veux-tu dire par là ?
Agoria: Créer une atmosphère sur plusieurs heures de set est beaucoup plus difficile que mettre le feu sur un set de 2h. Sur un set de 2h si tu balances les roulements de caisse clair au bon moment, 2-3 gimmicks, de grands breaks, tu lèves les mains, etc… ça me semble assez simple. Par contre, emporter les gens avec toi sur une nuit de DJ set est beaucoup moins facile.
 
Ah ah, certes.
Agoria: Et c'est en ça que je trouve que la musique électronique a mal évolué. Sans faire mon vieux con, il y a 10-15 ans en arrière, les gens ne savaient pas à l'avance qui allaient jouer, il n'y avait pas de "starification" du DJ comme aujourd'hui. C'était uniquement la musique, on était là uniquement pour ça… Aujourd'hui, c'est à celui qui fera le plus lever les bras en l'air.
 
Le format album en 2011 est un format de moins en moins courant, surtout pour les artistes techno. Comment analyses-tu cette tendance (surenchère de titres, de maxis, de mix) toi qui sort donc ton 3ème LP (sans compter la BOF Go Fast)?
Agoria: Le format album est un format daté, je suis entièrement d'accord avec ça. Mais il ne faut pas s'en inquiéter, c'est une évolution… C'est pas un mal en soit que la musique se dé-matérialise : c'est même une belle chose. Il y a beaucoup de choses qui sont en train d'évoluer très vite de ce côté là. Je reviens du Japon et j'y ai vu un truc  assez dingue : Vocaloïd. Ce sont des chanteurs virtuels, des hologrammes qui chantent ! A l'origine, tu as des mecs qui font des lignes de code et au final, un chanteur en 3D.  Alors bien sûr, sur scène on a du "vent", c'est des hologrammes ! Mais là bas, c'est en train de devenir énorme. J'ai été assez choqué quand j'ai vu une "nana" nommée Hatsune Miku jouer au Zénith devant 6 000 personnes en train de l'aduler comme des dingues ! Est-ce que c'est ça le futur de la musique ? Et en tant que DJ je me suis dit que ce serait intéressant d'ici quelques années de jouer par exemple des CD enfin ce sera du streaming à ce moment là, d'où émanera des hologrammes, de la vidéo et le son, l'univers du track quoi, cela pourrait être une alternative intéressante au DJing classique.
 
Tu n'es pas nostalgique de l'époque des vinyles?
Agoria: Mélancolique mais pas nostalgique. C'est une époque que j'adore : sortir son vinyle de l'étagère d'où il est rangé, se rappeler du jour où tu l'as acheté, et des réactions obtenues quand tu l'as joué en club… Le vinyle est un objet chargé d'histoire ce qui n'est pas le cas pour un fichier. Mais on ne va pas revenir à l'âge de pierre, c'est ainsi… Cela ne m'empêche pas pour autant de continuer à sortir des maxis en vinyle pour ma famille d'origine (le titre Speechless est sorti dans une version limitée - vinyle rouge ndlr). D'ailleurs, j'adore les magasins de disques, je voulais être vendeur de disques à l'origine, pas DJ ! Je trainais énormément dans ces magasins: j'étais devant le rideau fermé du magasin super tôt, les transporteurs laissaient les cartons devant la devanture, j'ouvrais les cartons avant l'ouverture, je mettais de côté ce qui m'intéressait. C'était mon truc.
 
Ah bon ? Et pourquoi tu as changé d'avis ?
Agoria: D'abord j'avais raison de pas le devenir, non (rires) ?! Puis il n'y avait pas de place. J'ai frappé à toutes les portes, j'avais 22 ans et rien à faire !
 
Et tu joues encore ponctuellement vinyle en club ?
Agoria: Non, car le problème majeur avec les vinyles c'est qu'on ne peut les plus jouer dans les clubs : les soundsystems sont réglés pour les sources numériques désormais. Quant tu joues un vinyle dans un club, le son est super lourd, il y a du "rumble" c'est pas possible. Les conditions techniques pour jouer du vinyle ne sont plus aujourd'hui réunies…. Sauf dans 4  clubs comme Fabric à Londres ou Panorama à Berlin, où tu as des mecs qui règlent le son en direct.
 
Et au Rex Club à Paris ?
Agoria: Au Rex Club, ça pourrait l'être, il suffirait que je demande. C'est un club qui a un excellent son et un historique donc oui, ça doit être possible….
 
Tu fais partie des rares DJs français à mixer régulièrement à l'étranger : comment est perçue la scène française à l'international ?
Agoria: La plupart du temps, les gens me demandent "Comment tu fais pour "supporter" la french touch ?!". Toute cette scène dont je fais partie avec The Hacker, Miss Kittin, etc. on a été relégué en 4-5 ans à un anonymat médiatique assez important. On continue à jouer régulièrement, pas de problème mais juste voilà, on est moins présent dans les médias. Il faut reconnaitre qu'ils ont été très forts de ce côté là avec la mise en avant de leur image… Cela ne m'empêche pas d'aimer pour autant les prod de Das Glow par exemple qui est selon moi un des artistes les plus intéressants du label Institubes.
 
Ah oui ? Tu vas quand même pas me dire que tu es fan de Justice ?
Agoria: Ah ah, tu te trompes ! J'ai été très marqué par le 1er EP de Justice Waters Of Nazareth, le titre Carpates est juste dingue ! Et même si je ne suis pas fan de leur esthétique rock, la musique de Justice me parle…
 
Quel est ton meilleur souvenir en club / festival ?
Agoria: Ce que j'ai préféré dernièrement c'était jouer dans un petit club à Tokyo, une cave de 40 personnes Dommune (http://dommune.com). Accessible uniquement sur réservation. Les soirées y sont filmées, C'est une sorte de TV underground et dispo sur le site du club. J'y ai joué avant un magnétiseur (!), il est resté concentré pendant une heure sur une petite cuillère qui s'est cassée à la fin ! Tous les japonais ont fait "Wooooowww" c'était extraordinaire, totalement excitant ! Et les 40 personnes qui sont là, ils savent pourquoi ils sont là, ils lâchent tout ! C'est dingue Et tu as 40 000 personnes qui regardent en direct.
 
Et le pire ?
Agoria: Quand j'ai joué au Sonar après Sebastian : je devais jouer après Richie Hawtin mais c'est finalement lui qui m'a précédé. Et à la fin de son live, j'ai commencé mon set devant 2 000 personnes portant un masque de Sebastian car il avait distribué des masques avant le concert ! Il a terminé sa prestation en fumant une clope, avec un sac de sport sur son épaule, dans une posture recherchée, très cynique et ça, plus les masques, ça m'avait marqué oui. Mais c'était pas le pire souvenir, le plus atypique oui, mais pas le pire...
 
Qu'est ce qui te fait vibrer en dehors de la musique aujourd'hui ?
 
Agoria: Ma femme en premier lieu. Ensuite la lecture : j'ai lu dernièrement un livre de Jean Echenoz extrêmement bien écrit "Des éclairs". C'est un livre inspiré de la vie de Nicolas Tesla (inventeur et ingénieur américain d'origine serbe). Sinon j'adore la cuisine, j'aimerais beaucoup faire un truc avec un cuisinier. Je pense notamment à un concept en live de mix et de cuisine ! Puis, je suis fan d'art contemporain. Dernier coup de cœur pour l'expo d'Anish Kapoor au Musée Guggenheim de Bilbao. Enfin, j'ai vu à Tokyo un film extraordinaire qui s'appelle Leonie réalisé par Hisako Matsui, il devrait je pense être adapté en France bientôt. Je te le conseille vivement !
 
 

Thomas Lesnier // Photos: Denis Rouvre.