Vous êtes attendus au tournant avec cet album, vous en êtes conscients?

Grand Marnier : On n'a pas vraiment ressenti de pression extérieure car on a notre propre label maintenant, Recreation Center. Du coup il n'y avait pas de question de timing, on a pris notre temps. On a tourné pendant trois ans non stop, on a mis un an pour le faire, on ne s'est pas laissés aller. Après j'avoue qu'il y a toujours le doute avec soi-même, quand au bout de deux mois l'inspiration ne vient pas.
Yelle : On n'est pas dans une ville qui nous pressurise, on est toujours basés en Bretagne du coup on ne se sent pas en compétition avec les groupes aux alentours.
 
Vous ne trouvez pas que Paris est une ville stimulante pour des musiciens ?
Yelle : Nous on est heureux d'être en Bretagne, on a besoin de calme pour travailler. Et en plus à Saint Brieuc on peut se permettre d'avoir un beau studio chez nous.
Tepr : Moi je viens de déménager à Paris, j'aime beaucoup mais je compte bien retourner en Bretagne un jour. Je pense que pour un DJ ça doit être stimulant d'être à Paris, chaque semaine au Rex ou au Social Club il se passe des choses intéressantes. Mais pour nous c'est une dynamique différente : on puise notre énergie dans les autres membres du  groupe.
 
Quel a été le point de départ pour ce second album ?
Grand Marnier : Après notre  tournée qui a duré  trois ans, non stop, on a pris quelques mois off, puis on est allés dans un gite perdu en plein milieu de la Bretagne pour donner un point de départ officiel  à la composition de ce nouvel album. L'inspiration a tout simplement été ce qu'on a vécu, ces trois ans de fête et le petit coup de « down » qui vient logiquement après. Le disque est un mélange d'énergie et de  mélancolie.
 

 
Oui on sent la mélancolie mais aussi l'innocence, la naïveté au niveau des paroles…
Grand Marnier : Oui à la première écoute mais il y a un double sens, même au niveau de la musique. Il y a deux lectures, c'est comme un malabar bi-goût si tu veux. C'est quelque chose qu'on fait  naturellement, après je pense qu'il y a l'interprétation de Julie qui dégage ce truc léger et naïf, mais c'est d'autant plus intéressant d'avoir des paroles un peu mélancoliques derrière cette façade joyeuse. On avait déjà initié le truc sur le premier album avec Tristesse/Joie qui parle de la mort sur un beat assez joyeux. On se dirige vers ce genre de choses assez naturellement.
 
Vous évoquiez la dualité entre des textes mélancoliques et des rythmiques très dansantes, s'il y a bien une chanteuse qui réussit à combiner ça parfaitement c'est Robyn. Vous avez repris sa chanson Who's that Girl que vous avez traduit en français, est-ce que c'est une artiste dont le parcours vous inspire ?
Grand Marnier : Oui j'aime à penser qu'il y a même une similarité dans nos parcours. Elle aussi a créé son propre label assez rapidement (après plus de 10 ans de carrière tout de même, ndlr), elle est très forte et arrive  à rester super autonome. En plus physiquement c'est pas vraiment une méga bombe, c'est pas une Rihanna quoi, et son talent la porte vraiment et la rend super authentique.
Yelle : Il y a des morceaux de dingue sur les trois derniers mini albums qu'elle a sorti l'année dernière, on l'aime beaucoup. Elle a du charisme, de l'allure. Quand elle a repris Bjork à la cérémonie du prix Nobel c'était hyper intense. Bjork était d'ailleurs dans la salle et elle pleurait. (voir la vidéo)
 
Comment vous expliquez votre succès immédiat aux États-Unis, avec un seul album à votre actif et des textes uniquement en Français ?
Grand Marnier : Ça ne s'explique pas. On a eu la chance d'être dans la période charnière de Myspace, où on a eu la possibilité  d'être accessible à tous. Si on était nés 20 ans plus tôt, un label Américain ne nous aurait jamais signés. Ça a débloqué quelque chose, les vannes se sont ouvertes. Quand les gens ont découvert Yelle, ils ont été séduits par l'énergie avant tout, et puis on a une culture musicale assez anglo-saxonne, donc a des références musicales qui peuvent parler à pas mal de monde au final. Et surtout c'est le live qui a fait boule de neige, on a joué à Coachella en 2008 qui est un festival assez énorme, et on a senti qu'il s'est passé quelque chose. Il y a eu un bouche-à-oreille très positif. Et on est heureux car on a bossé à fond sur ces shows, on est solides en live, c'est pas du vent.
 

 
Vous voudriez qu'on dise quoi de cet album ?
Grand Marnier : Cet album est important pour nous dans le sens où tout ce qu'on a dit sur nous au moment du premier album est assez erroné, on n'est pas fluokids, cette étiquette ne nous correspond pas.
Tepr : On ne renie rien de qu'on a fait avant, c'est même pour nous une suite logique de Pop up (le 1er album ndlr).
Grand Marnier : Ah c'est clair, on ne renie rien, que ça soit le duo avec Mikael Youn ou le clip avec les danseurs de tecktonik, on assume complètement.
 
Est-ce que la décision de bosser avec Siriusmo (sur 3 titres dont Unillusion) s'est faite dans la volonté de garder un pied dans l'underground malgré votre succès mainstream ?
Grand Marnier : Non, on adore le mec, on est fasciné par sa composition. Il avait déjà remixé Les Femmes pour nous sur le 1er album (écouter). C'est purement musical, on s'est jamais dit « oh ça va être bon pour les chébran ». Le fait qu'il se soit vraiment impliqué dans le projet nous a beaucoup touchés.
Yelle : Il a vraiment travaillé pour nous, il avait des prod qui nous étaient vraiment dédiées, il n'était pas question de vieux fonds de tiroirs dont il ne savait pas quoi faire. (lire notre interview de Siruismo ici).
 
Est-ce qu'à un moment donné vous avez été dépassés par votre succès, notamment aux États-Unis ?
Yelle : On n'a pas ces caractères-là, et puis on n'a pas l'environnement qui facilite le pétage de plombs quoi. Nos vies sont assez simples.
Tepr : Je pense qu'on n'a pas encore assez de légitimité pour péter les plombs ! On a encore plein de choses à prouver. Le succès est très relatif aujourd'hui, aujourd'hui être beaucoup vu à la télé ne change pas ton train de vie de façon royale. 

 

Votre public c'est qui, des branchés, des kids ?
Grand Marnier : C'est des gens intelligents et beaux ! Ça dépend, il y a des gens qui connaissent Yelle par les remixes et qui viennent aux concerts juste pour danser. Il y a des gens qui connaissent Yelle pour les paroles, à l'époque plein de rappeurs avaient dit du bien du texte de Ce Jeu. Il y a aussi des gens attirés par le côté visuel et mode, donc on a un public assez large.
Yelle : On voit généralement des gens de 15 à 40 ans. Sur la tournée Pop Up, il y avait des soirs où on voyait la salle se dessiner très clairement, il y avait des minettes au premier rang, aux angles il y avait des danseurs de tecktonik, il y avait des parents au fond. Et on a même vu quelques métalleux !
Grand Marnier : Au fond, les gens sont attirés par l'énergie de nos sets.
 
Vous évoquez le succès du morceau Ce Jeu auprès des rappeurs, quelles sont à ce jour vos relations avec Cuizinier ?
Yelle : Elles sont inexistantes.
 
Vous avez regretté d'avoir porté atteinte à sa virilité (cf le morceau qui a révélé Yelle Je Veux te Voir)?
Grand Marnier : On a surtout regretté qu'il l'ait pris de cette manière.
Tepr : On n'a pas compris pourquoi il l'a autant pris au sérieux, c'est rien d'autre que la culture du clash propre au rap.
Grand Marnier : Sauf qu'ici c'est du rap game version bisounours. Les premières personnes qui ont écouté ce morceau c'était Para one, Teki Latex, et ils l'ont tous « validé ». A partir du moment où ça s'est propagé sur le net, il a commencé à flipper. Mais après, les gens qui connaissent notre morceau et qui connaissent aussi Cuizinier doivent être à hauteur de 1%. Les gens en général écoutent une chanson sans y  chercher forcément un sens. Toi-même tu dois écouter plein de morceaux qui font écho à des gens que tu ne connais pas forcément et t'iras pas nécessairement chercher la signification derrière tout ça.
 
Ah mais si, je suis journaliste je vous rappelle.
Grand Marnier : Ah oui t'es sans doute pas le meilleur exemple. On lui a quand même proposé d'apparaître dans le clip de Je Veux te Voir, il aurait pu rebondir là dessus, ça l'aurait mis en avant à fond. C'est dommage.
Yelle : Institubes aurait carrément pu tirer la couverture à eux, ils ont raté le coche avec cette histoire je pense. Mais encore une fois, on a fait ce morceau de manière très spontanée, et naïve, on ne pensait pas qu'il y aurait une telle réaction. Mais bon je peux aussi comprendre que ça l'ait saoulé. 
 
Vous écoutez quoi en ce moment ?
Grand Marnier : Yelle !
 
Et à part Yelle ?
Yelle : Non mais plus sérieusement on prépare le live donc on travaille, on triture nos morceaux toute la journée. Sinon en ce moment on écoute Robyn, Siriusmo, et Miike Snow.
 
Et Katy Perry vous l'écoutez ? Vous allez faire sa première partie sur sa tournée au Royaume-Uni...
Yelle : On l'écoute… à la radio  (rires)
Grand Marnier : Son intérêt pour nous date de plusieurs années. Au début de Yelle elle nous suivait déjà.
Tepr : En 2008 je me souviens qu'il y avait toute une émission qui lui était consacrée sur MTV, elle parlait de ses coups de coeur et dedans il y avait Je Veux te Voir. Elle nous avait aussi demandé un remix, c'est plutôt touchant l'attention qu'elle nous porte.
Grand Marnier : Après elle a porté des robes Castelbajac comme Julie, elle a aussi fait appel à Yoann (Lemoine ndlr) qui a réalisé pour nous le clip de Ce Jeu pour qu'il réalise Teenage Dream.
 


C'est votre copycat quoi..
Grand Marnier : Non non on ne bitch pas sur elle parce que ces détails là ne justifient pas son succès non plus, avec ou sans robe Castelbajac elle aurait explosé. C'est un bulldozer cette fille, une machine de guerre.
Yelle : Elle nous a aussi proposé de la suivre sur toute sa tournée européenne mais ça faisait un peu beaucoup étant donné qu'on veut aussi tourner pour notre album. Mais on a dit oui pour l'Angleterre car ca reste un territoire mystère pour nous.
 
Est-ce que la France reste un marché que vous voulez conquérir ou c'est devenu accessoire pour vous ?
Yelle : Bien sûr que oui ! C'est notre pays, il y a une priorité sentimentale.
Grand Marnier : Force est de constater qu'on a une demande très forte aux États-Unis, en Scandinavie, en Amérique Latine, ça serait dommage de ne pas y aller. Je sonne peut-être comme un prof d'éco mais on ne fait que répondre à une demande.
Yelle : On va à l'étranger car on s'est fait une bonne réputation sur notre premier album et les gens, même s'ils ne l'ont pas forcément écouté, nous font désormais confiance. En France c'est plus lent, les gens ont besoin d'écouter l'album, ils  ont besoin de savoir ce que les médias en pensent.
Grand Marnier : Il y a un truc un peu frileux en France. L'année de  la sortie de Pop Up, on a fait des trucs cool, les Vieilles Charrues, tout ca, mais les festivals Français, avant de te booker, veulent voir tout un tas de vidéos.  « Est-ce que c'est cool  si on passe ça ? », ils réfléchissent trop.
Tepr : Il y a un côté un peu peureux  ici, où on se regarde les uns les autres, les gens ont peur de passer pour des vendus.
Grand Marnier : Yelle en France c'est un peu flou, les gens ont pas capté les trucs qu'on a fait à côté. Il y a un malentendu sur Yelle, certaines choses ont été mises en avant alors qu'elles ne sont pas représentatives de ce qu'on est réellement. Quand on est six semaines numéro un avec Parle à ma Main ça nous fait une pub d'enfer mais en même temps ça cache un peu notre album. Les gens nous  connaissent mais pas forcément pour les bonnes raisons.
 
Votre succès direct aux États-Unis et votre relation sincère et spontanée avec les fans là-bas est peut-être aussi due au fait qu'ils ne savent pas ce qu'est la Tecktonik et qui est Michael Youn, non ?
Tepr : Oui peut être, mais dans leur culture ça marche aussi comme ça. Snoop Dogg qui fait une pub pour du poulet frit tout le monde trouve ça cool. En France, pendant les 5 premières années on te juge, on t'attend au tournant et après on te fait confiance, ou pas. Quand les Français deviennent fans après ça roule, il n'y a plus de questionnement. Je me rappelle du cas Phoenix, en 2000 leur musique ne correspondait pas du tout à ce qui se faisait, tout le monde se disait que c'était un groupe de pédés, et dix ans plus tard il n'est plus du tout question de ça.
 
En même temps il n'y a pas non plus de gros avis négatifs sur Yelle ?
Grand Marnier : On a droit aux deux extrêmes, on a des gros haters par exemple. On est un groupe du web, on a commencé par balancer nos premiers morceaux  sur MySpace et sur les forums, et sur les forums il peut y avoir des commentaires super violents. Sur Internet il y a un anonymat donc les gens se sentent totalement protégés et se lâchent pour dire n'importe quoi….
Yelle : Oui je peux te dire que des commentaires hyper haineux signés « anonymous »  on en a eu des tonnes !
Tepr : C'est toujours pareil, il peut y avoir 15 commentaires positifs et un commentaire où il y a écrit « Yelle la pute » et c'est celui-là que tu gardes en tête.
Yelle : Au début t'as envie de répondre et puis après tu te dis que si tu réponds tu vas vouloir attendre la réponse du mec en face, c'est un cercle vicieux qui n'en finit pas donc on préfère laisser couler.
 
Au fait, vous avez toujours votre compte MySpace ?
Grand Marnier : Oui, on ne veut pas le virer car c'est historique. On l'a laissé en friche là mais on va le garder. C'est hyper chiant à mettre à jour.
Tepr : Le player met trois plombes à se mettre en marche, c'est pas hyper ludique comme site. Ils se sont un peu tirés une balle dans le pied je crois.
 
Sarah Dahan // Photos : Grégoire Alexandre.