Brain décide de les rencontrer histoire d’être sûr qu’on a tout bien compris. Loin des Manu Chao et de la World qui rêve d’un autre monde (où la Terre serait plus ronde), trône Gang Gang Dance, des parangons de la pop "ubiquiste". Celle-là même qui a toujours le cul entre cinq continents, piochant partout mais n’atterrissant (jadis) nulle part. Vainqueur par K.O sur notre cervelet lors des premiers rounds, les New yorkais se lassent de semer les migraines avec des bandes sons de performances et se sont mis à écrire des chansons. Oui, des chansons. Vous pouvez désormais déclamer, voire bramer du Gang Gang Dance sous un abribus, dans une salle d’attente ou à un autre concert. C'est votre problème. C'est à dire qu'auparavant, le laisser-aller régnait au sein de GGD. Une nonchalance à s'en laisser choir au milieu de la route, comme si la gravité redoublait d'effet. Et bien que la perspicacité du journaliste l'eut déjà noté, Brian Degraw nous le confirme tout de go : "C'est la première fois que nous avons voulu écrire des chansons. Autrefois nous juxtaposions des extraits d'impros ensemble dans un style proche du collage" tout en précisant qu'ordonner un peu ce bordel "n'est pas une tentative de notre part d'être plus acceptable".
 
Et rassure-toi Brian, bien que beaucoup d'oreilles physionomistes vous accueillent désormais volontiers, ma grand mère, mon dentiste ou mon voisin, fidèles au top iTunes, qui n'ont pas fait LV2 pop chelou, ne te comprennent toujours pas. C'est vrai que c'est une langue à part Gang Gang Dance. Le genre qui communique avec les morts. Une espèce d'espéranto de la pop qui chope à tous les râteliers : le folklore asiatique, les OST de Bollywood ou de "films crétins" (selon leurs dires). Mais ici, nul besoin de sous-titres, le tout a été occidentalisé comme un kebab sauce gribiche, pour votre plus grand confort. Eye Contact n'a pas froid aux yeux (merde ai-je vraiment dis ça?). Eye Contact n'a pas l'œil dans la poche (putain je recommence) et pose sa pupille dilatée sur le monde depuis NYC. Mieux, Eye Contact, c'est NYC. A l'heure (Paris Madrid GMT) où l'on peut mater des films d'auteur de "Bidonslavie" en streaming ou écouter du folk hippie chic de 1936 à la demande, c'est toujours de la rue que s'imprègne Gang Gang Dance. "NYC est dans notre musique. On est inspirés par les gens, les rues, l'énergie… Bien qu'Internet ait accéléré beaucoup de choses dans notre processus créatif, là où j'habite (Chinatown, ndlr) je n'ai qu'à ouvrir la fenêtre pour m'imbiber du monde". Gang Gang Dance ne ressemble a aucun autre de ses contemporains, même les plus voyageurs (Afro-Wasp, Worldtronic, elecrosoukouss ou que sais-je), il a la gueule de sa ville. Ou de son métro aux heures de pointe : 150 cultures (chiffre contestable, j'ai compté sur mes doigts) moitement agglutinées dans un cadre urbain. (Par respect envers le lecteur nous n'avons procédé à aucune référence sur l'underground).


 
C'est bien, c'est beau mais ça ne vient pas de Brooklyn. Contrairement à la croyance populaire, surement induite par le coté foire d'art contemporain, Gang Gang Dance n'est pas un énième Brooklyn Band. Pur produit du Lower East Side et Chinatown, ils n'ont pas le genre à lire la Gazette Drouot mais avouent volontiers zoner dans les vernissages, "se sentent plus investis dans la scène artistique que musicale" et "fréquentent plus de lieux d'arts que de clubs".  Une caution arty/bibelot exotique attrape-branchés? Non, et bien que trouvable dans quelques rayons frais, l'absence de date de péremption aurait du vous mettre la puce à l'oreille. Gang Gang Dance aime l'art noble, celui au sang bleu (de Klein) et compose comme d'autres peignent. C'est ça le Eye Contact, un album qui se regarde, du choc chromatique et des harmonies troublant l'œil autant que l'oreille. "Tu sais, plus le temps passe et plus je considère la musique que nous produisons, à l'instar de celle que nous écoutons, comme de l'Art. Tu vois? Comme Brian Eno et sa Music for Airports. Pour nous c'est une œuvre d'Art (plastique, ndlr) majeure. Quand je compose un album, je l'inscris dans cette même dynamique". 

Les Gang Gang Dance entretiennent un certain mythe freaks autour d'eux, jouent sur un bateau pendant une éclipse, enregistrent ce dernier album dans le désert, voient en Alex Taylor (chanteur des Hot Chip) le nouveau Marvin Gaye ou considèrent la pop comme "de la musique de mariage"  tout en avouant s'être "surpris à apprécier la bonne facture de titres de Georges Michael". Hors compet' pour les podiums de Pitchfork, séparé par l'Hudson des peignes-culs de Brooklyn et trop XL pour les étiquettes (trop No Wave pour la No Wave) Gang Gang Dance a fabriqué un individu transgenre bon à scorer chez Almodovar. Un nouveau souffle dans le poumon cramé de NYC. 
  
 
Mathias Deshours.