Ce soir, tu vas donc faire un DJ set d'une heure chez Agnès B, tu vas jouer quoi?
Ema :
Ouais, ça me rend nerveuse, je suis pas DJ moi... Qu'est-ce que je vais jouer? Des choses très éclectiques. Un morceau de Zounds, qui est un vieux groupe du label Crass, une demo de Today Was A Good Day d'Ice Cube, Creedence Clea Water Revival, Danzig, un track de la compilation Dark Disco. Je suis hyper nerveuse, j'ai fait ma sélection dans le van en arrivant de Liège.

Tu as grandi dans le South Dakota, il y a quoi là-bas à part le Mont Rushmore?
Ema :
Pas grand chose... Il y a un grand rallye moto. C'est un endroit sans intérêt. C'était le dernier endroit où il était possible de "Homstead", c'est à dire d'obtenir des terres gratuitement parce qu'en hiver il fait -90°C, et que c'était donc le dernier endroit aux Etats-Unis où les gens voulaient vivre. Les seuls à accepter d'y vivre étaient des Scandinaves. C'est un état conservateur mais en même temps il y a plein de freaks et d'alcooliques.

Est-ce que le fait de grandir dans le trou du cul du monde a fait de toi une adolescente américaine typique: prendre des drogues à 12 ans + faire des choses qu'on pourrait qualifier de sales avec des garçons ET des filles?
Ema :
(Rires) Oui. (Rires). C'est un truc typique d'ado américain ?

Disons que c'est un truc typique d'ado américain qui a grandi dans le trou du cul du monde, oui.
Ema :
(Rires) Mais oui, c'est vrai. 


Je vais dire un truc sexiste mais je suis une fille alors j'ai le droit. Les mecs font de la musique pour pécho des meufs. Pourquoi une fille se met à faire de la musique ? Pourquoi tu as fait de la musique ?
Ema :
J'étais le clown de ma classe. Je m'ennuyais beaucoup. J'avais un truc à prouver, je voulais être une dure, je cherchais un challenge, je voulais faire un truc bizarre. Dans la ville où j'ai grandi, personne n'avait jamais monté un groupe, et je pense que depuis que je suis parti, aucun autre groupe ne s'est jamais monté.

Tes parents s'intéressaient à la musique ?
Ema :
Ils en écoutaient, c'est tout. Des choses classiques, du rock surtout, et ma mère écoutait Tchaïkovski et Vivaldi. Pour ma part, j'écoutais de la pop et beaucoup de guitares à la radio. J'avais une guitare, mais je savais pas comment jouer de la guitare alors j'utilisais des synthés pour créer des symphonies à base de guitares.   

Justement, tu es guitariste et tu compose sur Pro Tools. Tu as commencé par la musique électronique ou par la guitare ?
Ema :
Par la guitare, et j'étais nulle. Je mettais le son à fond et je faisais juste du bruit avec ma guitare. Je faisais aussi des vidéos expérimentales, donc j'apprenais à faire du montage. Quand j'ai acheté un Pro Tools, le système de fonctionnement était assez similaire au montage: prendre des parties et les placer ailleurs. Au départ, je ne savais pas m'en servir du tout mais ça me fascinait alors j'ai passé des heures et des heures à jouer avec. J'ai tout appris seule en fait.

Tu as déménagé à Los Angeles quand tu avais 18 ans. Pourquoi L.A et pas New York ? Habitant au milieu des Etats-Unis, ça pouvait vraiment être l'un ou l'autre...
Ema :
Oui, tout à fait. Tout le monde pensait que j'étais folle d'aller en Californie, mais New York ça aurait été pire. Personne ne déménage à New York quand tu viens du South Dakota. Personne. New York est une ville horrible et méchante, et tu vas finir assassiné dans un coin. C'est ça l'image que les gens du Midwest ont de New York. Si tu vas à New York, tu es juste un malade. Alors que la Californie, au moins il y a Disneyland et des plages - la Californie est très douée pour se marketer. Et puis il y avait eu Welcome To The Jungle des Guns'n'Roses, je me disais que les gens écrivaient des bonnes chansons en Californie. En vrai, je préférais la musique de New York mais j'étais trop intimidée pour aller là-bas. Alors j'ai choisi L.A.



L'une des tes chansons commencent par "Fuck California". Tu détestes la Californie donc ?
Ema :
Mmm, disons que ce "fuck you" s'adresse plus aux mecs que j'ai rencontré là-bas... D'ailleurs, aujourd'hui, je vis à Portland.

Tes héros musicaux ?
Ema :
Des trucs de classique rock comme Creedence Clea Water Revival. Et puis lorsque j'ai découvert Laurie Anderson ou Meredith Monk, j'ai été complètement bouleversée, c'est un autre niveau.

T'aimes le rap aussi j'ai cru comprendre ?
Ema :
Pendant longtemps, je ne comprenais pas le rap. Disons que dans le Midwest, le rap est inexistant. J'ai découvert le rap récemment à West Oakland, où j'étais prof vacataire. Là-bas, chaque fenêtre, chaque voiture crache du rap. J'ai découvert notamment Kanye, que je trouve fantastique. Donc en fait j'écoute que du rap mainstream, mais je trouve que la production est juste incroyable. C'est cool. J'aime leur attitude, j'aime qu'ils parlent de sexe et d'attitude, des thèmes qu'on retrouve très peu dans la musique indie. Le rap innove plus que les autres musiques.

Tu as vécu à Los Angeles et dans le Midwest. Tu penses que ta musique est plus à l'image du Midwest ou de L.A ?
Ema :
Les deux. Je pense que le dernier disque de mon ancien groupe, Gowns, était influencé par la géographie du Midwest, les grands espaces. Ce nouvel album ressemble plus à un combat entre l'industrialisation et la crise de l'industrialisation - car West Oakland est en crise - et en parallèle la douceur du climat, et les paysages qui vont avec.

Ta musique est très influencée par des images ?
Ema :
Oui. Quand  je compose, je demande à mes musiciens de jouer telle couleur, que la basse soit une brique, que tel son ressemble à pierre.

Ah. Et tes musiciens comprennent ?
Ema :
Heu... Pas vraiment... Souvent, je vais dire "c'est trop rouge, ça devrait être plus vert", et là mes musiciens me regardent bizarrement...
C'est pour ça que je fais tout moi-même au final.

Ton album est un mélange de jolies mélodies et de bruits bruyants, pourquoi ce combat incessant ?
Ema :
Quelqu'un m'a dit un jour: "si tu fais un film et qu'il se passe quelque chose de très beau, il faut placer cette scène dans une rue sombre et pluvieuse. Si tu veux filmer une bataille, filme là un jour magnifique de printemps." Il faut toujours avoir une balance pour que les choses soient intéressantes. Mais je trouve que c'est joli aussi ce mélange. J'ai l'impression d'avoir fait un disque pop, mais personne n'est d'accord avec moi.

Ca veut dire quoi faire un disque de pop ?
Ema :
Ça veut juste dire que j'ai mis les voix en avant. Et que j'avais le sentiment que c'était ok de chanter des chansons. Beaucoup de gens trouvent que j'ai composé plus de chansons qu'auparavant, que mes morceaux ressemblent plus à des chansons. D'autres ne voient que du bruit et des choses sombres. Mais au fond, c'est juste de la musique. Quand les gens n'arrivent pas à décrire quelque chose, ou quand ils décrivent la même chose de plusieurs façons très différentes, ça veut juste dire que c'est de la musique, et la musique est difficile à décrire.

Comment tu le prends quand on te compare à d'autres artistes ? Tu sais de qui je veux parler, Cat Power et PJ Harvey en tête...
Ema : Les gens connaissent juste 5 musiciennes. Oui ma musique ressemble peut être parfois un peu à Cat Power, mais pourquoi pas à John Fusciante ? Parce que je suis une fille, on doit me comparer à une fille. Donc je serai toujours comparée à seulement 5 autres artistes femmes: Cat Power, PJ Harvey, The Breeders.... Mais bon, ça pourrait être pire hein.


L'album d'Ema, Past Life Martyred, est sorti le 6 juin (Souterrain Transmissions).