Quelle était l’idée derrière Belong, votre second album ?
Kip : Alors l'idée n’est définitivement pas de raconter notre vie sur la route ! Tu sais tous ces groupes sortent des albums en mode "hard life on the road" (rires), nous nos vies sur la route sont bien trop chiantes pour qu’on puisse en faire des chansons. Par contre, les tournées nous ont permis de savoir quelles chansons étaient populaires et lesquelles ne l’étaient pas. Donc on a pu écrire en connaissance de cause. Pour cet album, l’idée était de faire un truc immédiat. On voulait écrire des chansons très spontanées, sans forcément prendre de recul. Sur le premier album, on se basait beaucoup sur le passé, on avait donc le temps de tout rationaliser, de réécrire les histoires et d’avoir le beau rôle dans celles-ci. Cet album est beaucoup moins intellectualisé, il est plus instinctif. Il est plus honnête aussi sans doute.

Tu dis que les tournées ont permis de savoir quelles chansons fonctionnent et lesquelles ne fonctionnent pas, ça veut dire que vous écrivez des morceaux en fonction de ce que les gens demandent ?
Kip : Non ,mais on a réalisé qu’il y avait un décalage entre les chansons qui sont techniquement agréables à jouer et celles qui sont techniquement agréables à écouter. Ca ne veut pas dire que certaines sont meilleures que d’autres. Et en fait, je ne vois pas ce qu’il y a de mal à vouloir écrire des chansons que les gens veulent entendre. On se voit comme un groupe de pop donc bien sûr qu’on veut que les gens écoutent nos chansons et les aiment, sinon on resterait à jouer dans notre chambre.

Qui écrit les paroles ?
Kip : C’est moi, mais je les soumets au groupe. Je trouve que c’est trop compliqué de partager les visions de chacun dans des paroles. En tous cas, nous on écoute des groupes qui fonctionnent comme nous. C’est difficile d’avoir de bonnes paroles tu sais, il y a celles qui sont évidemment magnifiques comme celles de Leonard Cohen, mais des paroles plus abstraites peuvent aussi très ben fonctionner. Après tu peux avoir des paroles à la con du genre "let’s have a picnic and ride a bicycle after watching porn" mais c’est pas trop notre truc, c’est très typique des groupes indés des 90’s qui n'ont pas marché. En plus ça ne peut pas s’appliquer à nous car Peggy ne sait pas faire de vélo.

 

Vous prêtez attention aux critiques ?
Peggy : Moi j‘y prêtais attention au début mais maintenant je laisse ça de côté. Une fois que tu en as lu quelques-unes tu vois ce que les gens pensent en général, pas besoin de s’infliger toutes les critiques.
Kip : Moi ça m’intéresse car si je sors un disque c’est pour que les gens l’écoutent et l’apprécient sinon je jouerais pour moi dans ma chambre. Mais il faut savoir adopter un certain recul, si tu prends ça trop à cœur tu deviens fou. On voit trop de groupes autour de nous qui s’arrêtent de vivre dès qu’une nouvelle critique apparaît. Ca peut être déprimant. Je respecte à fond le travail de critique musical, car si je ne faisais pas de musique et bien j’aimerais être à ta place et poser des questions à des groupes. J’ai un vrai intérêt pour les groupes et les histoires qui les entourent. Quand tu es passionné de musique ça paraît naturel. J’adore lire les bios d’artistes, j’adore Please Kill Me ou Our Band Could be Your Life de Michael Azerrad qui raconte la vie des groupes indés Américains dans les années 80. La vie des musiciens indés à cette époque me semble beaucoup plus dure que la notre, ils n’arrivaient pas à joindre les deux bouts, ils ne traversaient pas l’Atlantique pour chanter leurs chansons. Nous on est à Paris, on fait des interviews dans des beaux bureaux. Leurs vies étaient dures et brutales, rien à voir avec les nôtres.

Vous vous sentez donc forcément chanceux de pouvoir jouer dans le monde entier ?
Peggy : Carrément. Sachant qu’on a commencé ce groupe de manière très relax, on se sent super chanceux oui. On s’est jamais dit "faisons un groupe et devenons des stars". Même nos premières répétitions étaient de grosses blagues, on jouait une demie heure et puis après on allait dans ma chambre écouter des disques.
Kip : Je pense que les gens connaissent nos intentions, notre amour de la musique et notre intégrité.

Vous comprenez qu’on vous assimile à la scène shoegaze ?
Peggy : Non, pas vraiment….
Kip : Non on ne pense pas être un groupe de shoegaze mais en même temps on ne peut pas contrôler ce que les gens ressentent à l’écoute de notre musique. Si ils nous voient comme un groupe shoegaze, ainsi soit-il. Je pense surtout que si les gens s’attendent à un son shoegaze en nous écoutant, ils seraient déçus, on ne joue pas fort, on ne repousse pas les limites du mur du son, on n'a pas des techniques de guitares de dingue, rien de tout ça.
Nos chansons sont pop, rien de plus, elles sont immédiates, j’aime à penser qu’au bout de 20 secondes tu sauras si tu aimes la chanson ou pas. Pour moi le shoegaze c’est très technique alors que chez nous c’est très primitif, c’est de la pop, tu réagis instinctivement. C’est une structure classique de trois minutes dans lesquelles tu veux faire plaisir à l’auditeur. On est pop quoi. Peut être noisy pop je te l’accorde. Mais on aime les groupes shoegaze, j’ai une grande passion pour Ride. En tant qu’amateur de musique j’aime tous ces grands groupes affiliés au mouvement, j’adore aussi le rock indé américain des années 90, et puis aussi Sonic Youth et Nirvana.
 

Pourtant votre nom vous rapproche d’autant plus des groupes shoegaze qui portent des noms assez dramatiques : The Jesus and Mary Chain, My Bloody Valentine, A Place to Bury Strangers… Vous n’aviez pas peur que les gens vous prennent pour un groupe Emo avec un nom pareil ?
Kip : J’aime l’idée que ça soit un peu "extrême". Notre nom veut dire quelque chose en même temps. Quand tu vois tellement de groupes avec des noms débiles genre "table", ou "chaise" ou des conneries comme ça, moi ça me déprime. Ce nom était une évidence pour nous, il nous représente bien, on l’avait avant même d’avoir formé le groupe.

Vous êtes donc purs ?
Kip : Heuuuu… NON ! (rires) Mais on aime l’image que ça représente et le message que ça renvoie. C’est un nom un peu extrême qui représente notre engagement à la musique, on se donne totalement, on ne fait pas dans la demi mesure, on ne veut pas faire de chansons "moyennes". Et avec un nom pareil, tu ne peux pas te permettre de faire les choses à moitié. Mais on peut aussi dire qu’on est purs voire naïfs car notre nom est trop long pour être posé sur des t-shirts ou des posters, donc point de vue marketing on est nuls.
Peggy : Moi j’aimerais gagner des fans au sein de la population Emo ! Je pense que tout le monde peut être attiré par de la pop mélodique, c’est universel.

Quelle est la prochaine étape ? Jouer dans des stades ?
Kip : Être populaire sera déjà un premier pas ! (rires)

Est-ce pour cela que vous avez fait appel à Alan Moulder qui est une machine de guerre des studios ?
Kip : Notre motivation ne s’est pas faite en fonction du marketing, parce qu’il faut se l’avouer, quoi que l’on fasse aux États-Unis, on sera toujours perçus comme un groupe marginal. On a voulu travailler avec lui car il a lui même travaillé sur des albums qui nous ont marqués, comme ceux de Ride, de Jesus and Mary Chain ou des Smashing Pumpkins. Il a accompli tellement de choses, tu regardes son cv et tu hallucines. Il a bossé sur Siamese Dreams des Smashing Pumpkins, l’un de mes albums préférés !

Comment ça s’est passé ? Vous êtes allés vers lui ou c’est l’inverse ?
Kip : En fait il avait écouté notre premier album et l’avait aimé, je ne sais pas trop pourquoi (rires). Il n’a pas exprimé le désir de travailler avec nous sur le moment car il est tout le temps super occupé, le mec est une vraie star ! Il lui manquait toujours du temps pour s’investir avec nous mais il bosse étroitement avec Flood. Ils sont tous les deux mariés de leur côté mais moi je pense qu’ils devraient se marier ensemble, ils passent tout leur temps ensemble, c’est dingue. Bref au moment où on a commencé à bosser sur le second album il était occupé mais il a demandé à Flood si ça l’intéressait de produire notre album. Ça sonne tellement fou, un groupe de notre niveau ne peut pas avoir accès à ça ! Alan l’a ensuite mixé. Je suis content qu’on ait pu bosser avec ces gars là, ça ne sonnerait pas comme ça sinon. Les gens ne savent pas que c’est un travail d’équipe, ce n’est pas que le groupe qui crée un album. Ma mère aime à dire que derrière un grand écrivain il y a un grand éditeur et bien là c’est pareil.

Vous venez de Brooklyn et depuis quelques années déjà on nous bassine avec la "scène de Brooklyn", je voulais donc avoir votre avis là dessus ?
Peggy : Hahaha mais quand est-ce que ça va s’arrêter ? Je dois dire que ça nous a un peu saoulés à un moment donné car certaines interviews n’étaient anglées que sur ça. Beaucoup de groupes sont installés à Brooklyn mais je ne pense pas qu’on puisse parler d’une "scène". Mais c’est vrai que c’est assez excitant d’y vivre, de nouveaux groupes apparaissent sans cesse, c’est inspirant.
Kip : Il y beaucoup de bons groupes à Brooklyn, on se croise régulièrement, on se respecte, il n’y a pas de compétitivité et parfois on devient même amis.
Peggy : Si on m’avait dit quand j’étais au lycée que je jouerai dans un groupe et que je vivrai à Brooklyn, entourée de gens trop cool qui aiment le groupe Orange Juice comme moi, je n’y aurais jamais cru ! (rires) J’ai grandi dans une ville où je n’avais pas beaucoup d’amis, les gens me trouvaient bizarre. Du coup j’en étais réduite à me faire des amis sur Internet (Peggy est toujours aussi geek aujourd’hui, elle travaille pour le site Buzzfeed, ndlr). Je vis un rêve éveillé à l’heure actuelle, c’est fabuleux.

Vous avez du mentionner le mot "pop" à peu près 1517 fois depuis le début de cette interview mais il y a presque autant de sortes de pop différentes. Vous aimez la pop "mainstream" ?
Peggy : J’adore Robyn !

Oui moi aussi, mais je voulais plus parler de quelqu’un comme Katy Perry…
Kip : Katy Perry a de très bonnes chansons !

Un thème qui vous est cher est l’adolescence, que pensez vous de sa chanson Teenage Dream ?

Kip : Apparemment elle est plus douée que nous pour en parler.

Pourquoi ?
Kip : Parce que tout le monde aime sa chanson ! Elle passe tout le temps à la radio, elle est super catchy. Ce que j’aime dans la pop c’est que c’est immédiat, tu n’as pas besoin de justifier pourquoi tu aimes cette chanson. Il n’y a pas besoin de rationaliser, c’est instinctif. Je pense qu’on peut trouver de bonnes chansons pop partout, pour moi une chanson est bonne lorsque tu la joues seulement avec une guitare et qu’elle te reste en tête après. Et je suis sûr que Teenage Dream en acoustique doit très bien sonner, c’est une très bonne chanson !
 

Sarah Dahan // Photos: Pavla Kopecna.