Vous habitez actuellement à Londres, quand avez-vous quitté New York?
Kid Creole : Officiellement en 1995. Je suis parti parce que la vie à New York était devenue un calvaire. Je n’aimais plus cette ville. Elle a trop changé, elle est devenue trop stérile, trop propre, sa folie et son mordant ont disparu. Giuliani, l’ancien maire de New York, en est clairement responsable : il s’est comporté comme un shérif et il a nettoyé, stérilisé la ville (rires). Du coup, les prix ont flambé donc tous les artistes et les gens intéressants ont dû partir, et tous les gens chiants ont afflué parce qu’ils étaient les seuls à pouvoir se payer le luxe de vivre dans une ville aussi chère. Tout à coup, j’ai réalisé que tous les gens qui m’entouraient étaient ennuyeux et insipides. Ça m’a décidé à partir. Ça et les embouteillages…

Vous êtes né et avez grandi dans le Bronx des années 50…
Kid Creole : Oui. Je suis né dans le Bronx le 12 août 1950. Aujourd’hui, le Bronx a une mauvaise réputation…

Mais les années 50 ont été une belle décennie pour le Bronx ?
Kid Creole : Les années 50 étaient une décennie magnifique ! Merci! Il y avait un mélange incroyable, un véritable melting-pot, dans son sens le plus pur. Il y avait des immigrés Irlandais, des Italiens, des Portoricains, des Noirs, des Blancs, des Juifs, tout le monde. Et les gens vivaient les uns à côté des autres, sur le même palier, sans aucun conflit d’aucune sorte. C’était un quartier dur, oui, mais sans aucun rapport avec l’image à laquelle il a été associé par la suite, dans les années 70.

Comment expliquez-vous ce changement : les drogues, les politiques urbaines… ?
Kid Creole : La classe moyenne du Bronx s’est déplacée dans des quartiers plus riches pour fuir les effets grandissants de la drogue et protéger ses enfants. A sa place sont arrivés ceux qui n’avaient pas d’argent pour s’offrir mieux, amenant avec eux tout ce que la pauvreté peut engendrer : la drogue, l’alcool, la délinquance, les flingues… la musique bruyante (rires), tout cela faisant fuir encore plus la classe moyenne. Et voilà comment le quartier s’est quasiment changé en ghetto du jour au lendemain. Mais mon enfance n’a rien eu à voir avec tout ça. C’était un endroit vraiment plaisant. En même temps, quand t’es gamin, du moins à mon époque, ton quartier est le seul endroit que tu connais. Tu ne le compares pas à la banlieue ou à la vie en Californie : c’est ta seule référence.

Vous avez très tôt mélangé toutes sortes de styles musicaux dans votre musique : c’est le Bronx qui vous a donné goût à l’éclectisme musical ou votre environnement familial vous y avez déjà prédisposé ?
Kid Creole : Bien sûr, le Bronx a fait ce que je suis. Dans la rue, tu entendais de la salsa avec les Portoricains — Tito Puente chaque jour de la semaine —, en même temps, tu entendais Johnny Cash, du r’n’b, les Four Tops, Smokey Robinson, James Brown mais aussi les Beatles et toute la pop anglaise. Tu parcourais 3 blocks dans une rue du Bronx et tu entendais toutes les musiques du monde. Mais plus tard, ma découverte de l’Europe a été également essentielle dans mon fonctionnement musical. J’y suis allé pour la première fois alors que je m’approchais de la trentaine et j’y ai découvert un nouveau monde.

C’était lors de votre tournée promo avec votre premier groupe, Dr Buzzard’s Original Savannah Band ?
Kid Creole : Oui, tout à fait. Découvrir l’Europe fut incroyable. J’y ai découvert une toute autre façon de vivre, plus lente, tournée vers la recherche de la qualité de vie plutôt que la quête de l’argent. Ç'a été une révélation pour moi. Donc si le Bronx a fait de moi le musicien que je suis, la découverte d’une autre vie en dehors des Etats-Unis a également beaucoup compté.

Après avoir quitté Dr Buzzard, vous avez monté en 1980 le groupe Kid Creole & The Coconuts, dans lequel vous mélangiez merengue, jazz, rock, funk, reggae, calypso, etc. Est-ce que ce mélange musical fut quelque chose de planifié ou au contraire entièrement naturel ?
Kid Creole : Entièrement naturel. Mes parents écoutaient de tout et ils m’ont enseigné que toutes les musiques avaient la même valeur. C’était une leçon fondamentale parce que beaucoup de jeunes de mon âge refusaient d’écouter les Beatles, les Rolling Stones, Freddy and The Dreamers ou The Dave Clark Five parce que c’était pas hip. On se foutait de ta gueule si tu disais que t’aimais ces groupes : «C’est quoi ton problème mec, pourquoi t’écoutes cette merde ? ». Mais moi et mes frères étions des rebelles, on aimait être différents et dire à la terre entière : « Ouais mec, le nouveau Beatles est dingue ! ». Juste pour les faire chier et parce qu’on n’avait pas honte. Et puis parce que sans les Beatles, je n’aurais jamais écris des chansons, c’est eux qui m’ont donné envie de composer de la musique. Donc, j’ai grandi dans la diversité musicale. Mais ça ne suffit pas: la clé est de savoir mélanger les bons ingrédients. Une basse reggae, une batterie salsa, une guitare à la James Brown… On n'avait aucune idée de ce qu’on était en train de faire, mais par chance, on a réussi à créer quelque chose de magique. Rien n’était planifié, on aimait ce qu’on faisait, et on se disait que si on aimait, les autres aimeraient peut-être aussi. Et sans le savoir, nous avons inventé un son nouveau. Et on a connu le succès… Mais malgré ça, les radios américaines ne nous ont pas acceptés. Parce qu’on ne rentrait pas dans une case et que l’Amérique aime les cases. Et c’est pour cela que je suis tombé amoureux de l’Europe : parce que l’Europe n’est pas aussi concernée par les étiquettes que l’Amérique. La première fois que j’ai écouté la radio en France, j’étais ébahi : tu entendais de la musique world, et la minute d’après du Frank Sinatra, oh my god ! C’est notre succès en Europe qui nous a donné la motivation pour continuer.

J’ai lu dans une interview que vous avez donnée en 1981 que vous considériez que votre musique n’était pas pop. Pourquoi ?
Kid Creole : C’est vrai. Les Américains considéraient que ma musique n’était pas pop. Combien de fois j’ai lu dans des journaux américains que ma musique n’était pas pop parce qu’elle sonnait trop caribéenne, trop calypso… alors je le croyais, j’étais jeune. Mais maintenant que je suis adulte, je réalise que ma musique était complètement pop.

Considérez-vous que votre musique soit new-yorkaise ?
Kid Creole : Entièrement ! Seul un new-yorkais aurait pu faire notre musique ! Elle a une attitude, une fierté new-yorkaise, regarde-moi, I’m a wonderful thing baby (refrain du tube Wonderful Thing de Kid Creole & The Coconuts, ndlr - écouter ). Parce que quand tu parles musique, tu parles musique ET paroles, or toutes les paroles egotrip que j’ai pu écrire sont purement new-yorkaises, c’est de la pure vantardise ! En Europe, et particulièrement au Danemark que je connais bien, les gens sont éduqués dans l’idée que tout le monde est égal, que personne n’a le droit de se positionner au-dessus de l’autre, alors si j’avais grandi ici, jamais je n’aurais pu écrire un morceau disant « I’m a wonderful thing baby » (rires). Mais à New York, tu grandis en pensant que tu es meilleur que le mec d’à côté, que tu es le mec qui tue le plus au monde, alors qu’en Californie ou à Miami, cette façon de penser n’existe pas.

Vos textes étaient très humoristiques, et toute cette vantardise était clairement très second degré, pourtant beaucoup de gens en étaient choqués. Comme perceviez-vous toutes ces critiques ?
Kid Creole : Plus que second degré, je dirais que mes paroles étaient mensongères (rires). Enfin du moins, largement exagérées, et très moqueuses. Déjà avec Dr. Buzzard, on avait choqué les gens lorsqu’on a sorti le morceau Cherchez La Femme (écouter), dans lequel on disait « si tu cherches des ennuis, cherche une femme ». Beaucoup de gens ont pensé que c’était misogyne. Et on m’a emmerdé à cause des paroles du morceau There But For The Grace Of God Go I (écouter) que j’ai écrit et produit pour le groupe Machine : « Let’s find a place to stay, somewhere far away, with no blacks, no jews and no gay ».

Alors que dans ce morceau, vous vous moquez justement du discours d’une famille de la middle class américaine…
Kid Creole : Tout à fait ! Merci ! Il suffit d’un peu d’intelligence… Mais tout le monde n’en a pas… Donc, oui, j’ai souvent été mal compris au cours de ma carrière. Ça m’a rendu assez perplexe que les gens ne soient pas capables de comprendre que dans mes textes, je me mettais dans la peau de certains personnages et que c’était justement une façon de critiquer ces gens. C’est de la parodie, c’est amusant, et j’aime m’amuser ! En grandissant dans le Bronx, qui était malgré tout un quartier dur, je n’ai jamais compté sur mes poings pour m’en sortir, mais sur mon sens de l’humour. Et c’est grâce à ça que je ne me suis jamais battu de ma vie. Jamais. Mon sens de l’humour m’a sauvé des centaines de fois. Grâce à lui, je me suis tiré de situations où d’autres auraient dû en finir au poing, au couteau ou au flingue. Et j’en suis fier, parce que c’est bien plus facile de faire usage de la violence. C’est pour ça que je me suis mis à écrire des chansons : pour m’amuser, pour faire rire les gens, pour les divertir. Et au final, la phrase que j’ai écrite qui est restée la plus célèbre, c’est : « If I was in your blood, you would not be so ugly », du morceau Annie (écouter). Ça a tellement choqué les gens, et tellement fait rire ceux qui en ont compris l’humour…

Vous avez connu un très gros succès. A quoi ressemblait votre vie : boulot boulot boulot ou aussi fête fête fête ?
Kid Creole : Boulot boulot boulot, mais le boulot était une fête. C’est la meilleure réponse que je peux te donner. On vivait un truc fou, on connaissait un succès dingue, la maison de disques nous faisait confiance, on vivait la grande vie. Après avoir quitté le Savannah Band, j’étais enfin le leader et en plus on cartonnait ! On était les enfants chéris de l’Europe et on tournait 360 jours par an. Notre vie, c’était d’être en tournée. On gagnait un argent fou pour jouer dans des stades. Et chaque soir, on faisait la fête comme des dingues, tout en assurant le lendemain — ce que je serais incapable de faire aujourd’hui. C’était une période magique, édénique, et je suis heureux de l’avoir vécue, même si on ne vit qu’une fois quelque chose comme ça parce que c’est impossible à reproduire. Aujourd’hui, il ne reste plus que moi et Bongo Eddy du groupe originel, et c’est triste car nous ne sommes que deux à partager les souvenirs de cette époque…. On se marre ensemble en se rappelant Oslo en 1983… Je suis vraiment fier de nos live shows, c’est ce qui nous a maintenu en vie quand les ventes ont chuté et que les tubes ont disparu.

Pourquoi les Coconuts, vos trois choristes et danseuses, ne souriaient-elles jamais ?
Kid Creole : (Rires) C’était intentionnel. On voulait qu’elles aient l’air de venir d’une autre planète et qu’elles ne montrent aucun sentiment. C’est devenu un super gimmick pour nous car tout le monde se posait justement la même question que toi. Si elles avaient souri, elles auraient juste été trois filles type Las Vegas, mais parce qu’elles avaient l’air de s’ennuyer, ou plutôt l’air de s’en foutre et d’être relax sans être léthargiques pour autant, les gens se demandaient quel mystère cachaient ces filles. C’est devenu l’une de nos marques de fabrique.

Quelles étaient vos inspirations en matière de shows scéniques ?
Kid Creole : Oh my god : James Brown ! Mon idole. Je l’ai vu tellement de fois que je ne pourrais pas les compter. Quand j’étais à l’université à Long Island, à une heure de route d’Harlem, j’allais le voir à chaque fois qu’il passait à l’Apollo. A l’époque, il faisait 3 concerts par jour, et 4 le samedi ! C’était incroyable, d’autant plus qu’il donnait à chaque fois une énergie incroyable. Je restais pour chaque concert toute la journée, assis à l’admirer. J’ai toujours voulu que mes concerts aient la même énergie que les siens. Quand j’étais avec Savannah, je n’avais pas l’opportunité de faire ce que je voulais, parce que Stony était le leader et qu’il voulait un show relax type années 40 (voir). Avec Kid Creole, je voulais que nos concerts soient complètement fous, et qu’ils comportent la même intensité que ceux de James Brown parce que, pour moi, c’était du divertissement dans ce que ce mot comporte de meilleur : il était un danseur génial, un chanteur génial, un showman génial et sa section cuivre était incroyable. Donc James Brown numéro 1. Ensuite, Sly & The Family Stone, qui était funky et qui avait des chansons super bien écrites tout en ayant ce côté rock, et qui donc apportait quelque chose de vraiment nouveau pour l’époque. Après, pour le côté latin, il y avait Tito Puente, qui faisait des timbales un instrument divin tellement il était incroyable.

Vous évoquiez plus tôt le moment où votre carrière discographique s’est essoufflée. Ce fut un moment très dur pour vous de ne pas être capable de renouer avec le succès ?
Kid Creole : Mais tu sais ce qui m’a préparé à ce moment-là ? Avoir grandi dans le Bronx. Parce que j’y ai appris à ne rien prendre pour acquis. Et au fond, j’ai découvert ça très tôt dans ma carrière. Avec Savannah, on a connu le succès dès notre premier album : un tube et un disque d’or. Tu crois un moment que c’est facile, mais non, au contraire, ça devient plus compliqué. Notre deuxième album n’a pas vendu, et notre troisième album a fait un flop. Avec Kid Creole, le premier album n’a pas vendu, le deuxième non plus, et le troisième, Tropical Gangster, bingo : carton ! Donc, j’avais déjà connu les hauts et les bas, je n’étais pas surpris quand notre carrière s’est essoufflée. Je n’ai jamais pensé que j’étais fini, et la preuve : je suis actuellement encore en tournée avec une comédie musicale. Je ne suis jamais tombé dans la drogue, ni dans l’alcool, et je n’ai jamais fumé de cigarettes ou de marijuana. Par contre, je n’ai jamais été capable de garder une relation stable avec quiconque, et c’est sûrement ça mon drame...

Pourquoi ne pas avoir créé un nouveau groupe après Kid Creole ?
Kid Creole : J’ai été tenté à un moment de créer un groupe sous le nom d’August Darnell, mais je me suis dit que j’avais investi tellement d’énergie, de temps et d’amour dans Kid Creole que c’était Kid Creole ou rien. J’ai connu le succès, j’ai gagné de l’argent, j’ai voyagé à travers le monde, pourquoi répéter tout ça ? Le succès implique forcément une répétition... Au fond, est-ce que j’avais vraiment envie de vivre à nouveau le succès avec un autre groupe, avais-je envie de répéter ce que j’avais déjà vécu, avais-je envie de repartir en tournée 360 jours par an parce que c’est impossible de refuser un concert à 50 000 dollars…? Je me suis demandé quel était l’objectif de monter un autre groupe… Eventuellement revivre exactement la même chose que ce que j’avais déjà vécu, mais dans un format différent : aucun intérêt. Et pourtant, j’aime le succès. Personne ne l'aime autant que moi, mais je n’en suis pas dépendant.

Mais n’est-ce pas aussi tout simplement qu’à vos yeux Kid Creole & The Coconuts représentait la musique ultime ?
Kid Creole : C’est vrai. C’est une très bonne analyse. La preuve : je m’habille toujours pareil. Je n’ai jamais songé un seul instant à changer de style, tout comme je n’ai jamais eu envie l’espace d’un instant de faire une musique différente. Mon cœur n’a jamais eu envie de faire du rap ou quoique ce soit d’autre, et si ton cœur n’y est pas, alors ça ne sert à rien. Mon cœur est encore amoureux de Kid Creole & The Coconuts, c’est ainsi.

Clips

- Endicott 



 
- Stool Pigeon 



 


Going Places — The August Darnell Years 1974 — 1983 (Strut Records) actuellement dans les bacs. Merci Guido. 


Par Anaïs "Hairy Hair" Carayon // Photos: John Rynski.