Comment s'est passée ta tournée ?
Zola Jesus : C'était bien, mais c'est pas fini, j'en suis au milieu. Après je vais à Amsterdam, Bruxelles, puis Milan, ensuite Londres et je passe au Bestival pour enfin revenir à Paris le 28.

Maintenant qu'on a brisé la glace, tu nous dirais quelques mots sur ton enfance ?
Zola Jesus : J'ai grandi dans le Wisconsin, au Nord des États-Unis, à côté du Canada. Pour moi c'était normal de grandir là-bas, mais une fois que j'en suis sortie j'ai compris qu'il existait des choses différentes. Vu que j'étais à la campagne, il n'y avait pas beaucoup de gens qui m'entouraient, j'ai eu une enfance plutôt solitaire.


Zola Jesus - Seekir

Sans la musique, tu aurais été chasseuse comme ton père ?
Zola Jesus : Je n'ai jamais connu de vie sans musique, c'était tellement inné pour moi que je n'ai jamais réfléchi à un quelconque autre métier. C'est vraiment la seule chose que j'aie connue.

Zola Jesus, ça a été un groupe ou c'est toi toute seule depuis toujours ?
Zola Jesus : C'est seulement moi. Je n'ai jamais su comment travailler avec d'autres personnes. Zola Jesus pour moi, c'est une manière d'accomplir quelque chose de façon individuelle, de partir d'une vision que j'ai dans ma tête et d'en faire une réalité. Et quand tu te mets à plusieurs, cette vision est pervertie.

Tu n'as pas choisi le plus mince des héritages avec ce nom… Tu as une ambition démiurgique ?
Zola Jesus : Nooon… C'est juste que de grandir dans un endroit où j'étais si seule, qui était très conservateur.. Déjà personne ne sait qui est Émile Zola en Amérique. En revanche Jésus, tout le monde a sa propre relation avec, mais moi je n'en avais aucune donc je voulais attribuer ma propre signification à ce nom. Quant à Zola, que j'adore, je trouve que sa position dans le mouvement naturaliste est très intéressante, d'autant plus si mise en contraste avec Jésus qui est tellement spirituel.

Est ce que ça a créé un scandale ? Ça pourrait paraître trash pour certains d'associer les deux.
Zola Jesus : Pour les gens plus conservateurs, c'est difficile de prononcer mon nom. C'est un sacrilège que de l'utiliser en dehors du contexte religieux. Mais les gens ont appris à faire avec.



Jusqu'à récemment tu t'adressais plutôt à un public spé(cialisé) : style goth lo-fi, morceaux pas vraiment mélodiques.. Puis tu as participé à la soirée hommage à Gainsbourg  au Hollywood Ball de L.A., et Conatus est beaucoup plus accessible que The Spoils par exemple. Ton intention est de séduire un public plus large ou ce sont tes goûts qui changent ?
Zola Jesus : Je pense que mon sens créatif évolue en permanence. Je crois être venue à bout de ce que je pouvais faire dans ce créneau de musique lo-fi, salement enregistrée. Et quand j'en ai eu assez, j'ai commencé à avoir faim de bonne production. Je voulais apprendre comment faire de meilleurs disques. Je pense que tu as beaucoup à cacher quand tu te planques derrière toute cette déformation, et je voulais me prouver que moi je n'avais rien à cacher, que j'étais capable d'écrire une bonne chanson, qui sonne bien. Tous les musiciens ont un jour l'opportunité d'écrire une bonne chanson, c'est juste une question d'engagement pour y arriver. C'était un challenge qui m'enthousiasmait. Je pense qu'avant je laissais l'aspect bruyant compromettre la nature des chansons. En fait, j'ai toujours écrit des chansons pop, elles étaient juste cachées.

J'ai lu que tu voulais créer un opéra à partir de l'oeuvre de Philip K. Dick et inspiré par Stockhausen... Le mainstream, c'est quand même pas ton truc.
Zola Jesus : Le mainstream c'est intéressant parce que ça peut tout le temps changer. C'est une réflexion de ce que les gens peuvent supporter, ou sont prêts à aimer. Mais ça peut toujours évoluer et c'est constamment en mouvement, les gens sont de plus en plus acclimatés à entendre de nouveaux sons, par exemple la trance et électronique c'est maintenant de la pop, mais avant ça c'était une subculture, c'était super ésotérique. Et c'est cool, moi je pense qu'on a besoin de plus de gens dans la pop qui viennent d'une subculture différente, et qui apprennent aux masses que la pop peut être ce que tu as envie qu'elle soit. Ça peut être, par exemple, un opéra de Stockhausen, ce que tu veux…

Ça risque de prendre du temps quand même, selon toi les gens sont prêts à faire de Stockhausen ou Varèse des artistes populaires ?
Zola Jesus : Si ils en écoutent assez. Au début c'était difficile pour moi, mais une fois que tu as assez écouté, tu en veux plus, tu as besoin de plus, et je veux que les gens ressentent ça en écoutant de la musique électro-acoustique avant-gardiste du XXe.



Comment en es-tu venue à faire du lyrique et quelle a été ta formation ?
Zola Jesus : J'ai commencé quand j'étais vraiment toute petite, à neuf ans. J'avais déjà commencé à chanter avant mais je voulais apprendre à le faire correctement. Donc j'ai bossé et bossé pendant 10 ans et c'était un apprentissage intéressant mais vers la fin j'avais l'impression que ça me mettait beaucoup dans la retenue, donc je me suis beaucoup débattue, dans mes études en général en fait, et je me suis rendue compte que ça avait beaucoup déformé ma voix.

Comme les chanteuses d'opéra qui à force de technique finissent par avoir le même timbre et à être difficilement identifiables ?
Zola Jesus : Exactement, tu commences en voulant développer ta propre voix et tu finis par te rendre compte qu'elle a changé et est devenue un archétype. En fait tu peux être facilement remplacée, ou toi-même être doublure pour quelqu'un qui n'a rien à voir avec toi. Je trouve que c'est terrible, les gens doivent développer leur voix en fonction de ce qui leur est propre physiologiquement. Donc j'ai essayé de détruire cette technique et  de désapprendre tout ça, mais c'est impossible.

Cependant avoir une technique et un coffre comme les tiens c'est un atout, pour la scène par exemple..
Zola Jesus : Oui ça m'a aidée, mais je pense qu'aujourd'hui les chanteurs n'ont pas besoin de savoir chanter pour être aimés et être de bons artistes, David Byrne n'a aucune formation musicale mais je l'adore, pense à Björk, elle a une voix sublime sans l'avoir travaillée.. Quelquefois je me dis que j'ai passé dix ans à faire quelque chose dont je n'avais pas besoin, parce que la voix c'est tellement naturel et physique qu'on ne devrait pas la disséquer et la transformer.

Tu aurais pu rester interprète sans jamais composer ?
Zola Jesus : J'arrive pas à me faire à l'idée que tu puisses chanter une oeuvre dont tu n'es pas l'auteur. C'est pour ça que j'ai du mal avec les cover songs. Parce que quand tu chantes quelque chose, tu le proclames. Et proclamer ce qui ne t'appartient pas, c'est malhonnête. C'est pour ça que c'était très dur pour moi l'opéra parce que je me disais « la seule chose que tu vas faire pour le reste de ta vie c'est chanter la musique des autres ». Et je ne pourrais jamais me résoudre à faire ça. Bon à part à Los Angeles pour le tribute à Gainsbourg ! (rires)

Conatus, Valusia, Stridulum, tu aimes beaucoup la consonance latine on dirait. Plus un hommage à Jésus qu'à Zola ?
Zola Jesus : J'aime juste les mots auxquels je peux donner un sens qui m'est propre, mais qui ont l'air d'être latins, ou inventés pour les autres. Stridulum est un film. Quant à Valusia on voulait changer de nom de famille avec mon mari pour prendre celui-là. Et Conatus, c'est un mot latin qui veut dire aller de l'avant.

À ce propos, j'ai lu que tu adhérais à la pensée de Schopenhauer, ou de Kierkegaard. Plutôt dark comme trip. Pourtant la théorie spinoziste du conatus n'a rien à voir, si c'est à cela que le titre de l'album fait référence. Ça veut dire que ça va mieux ?
Zola Jesus : Pas vraiment. D'un point de vue Schopenhauerien, quand tu commences à penser à l'insignifiance de la vie, et à quel point tout y est accompli par égoïsme, par vanité etc., tu te dis en fait il n'y a rien, rien qui vaille la peine de vivre, on est tous des animaux, c'est terrible etc. Ce sont des pensées assez sombres mais en même temps elles peuvent te donner du pouvoir, parce que là-dessus tu peux faire tout ce que tu veux, tu te sens libéré de toute responsabilité. C'est ce que je me dis et ça me renforce : rien n'est important, je peux faire n'importe quoi, donc je vais faire n'importe quoi. Et je ferai tout ce que je veux dans les limites de ce que mon corps accepte.
Donc dans ce sens finalement, c'est plutôt optimiste comme philosophie.



Tes références sont musicales, littéraires, bibliques, cinématographiques, philosophiques et encore plein d'autres mots en -ique. Quelles sont celles qui représentent pour toi un idéal artistique ?
Zola Jesus : Je ne suis pas tellement attirée par des oeuvres en particulier, mais par l'intégrité de certains artistes, par la singularité de leur vision, même si ce n'est pas forcément ce que je voudrais imiter, ils m'inspirent. Il y a des gens qui créent des choses vraiment puissantes, qui sont foncièrement engagés dans leurs oeuvres, qui revendiquent des idées…
Je pense par exemple à l'actionnisme viennois, y avait ces mecs, Otto Muehl, Herman Nitsch, et quelques autres, et leur mouvement était vraiment extrême. Par exemple ils prenaient des carcasses de cochons, d'agneaux, ils les mettaient dans une chambre toute blanche, où il y avait des canevas, là-dessus plein de gens venaient, ils prenaient le sang et les organes des carcasses et les frottaient contre eux, puis se frottaient eux-mêmes aux canevas. Et ça c'est vraiment s'engager à une idée. J'ai beaucoup de respect pour ce genre de personnes, qui n'ont pas peur de provoquer la morale bien-pensante, de défier les normes de la décence.

Tu connais ce genre d'engagement dans la musique ?
Zola Jesus : Oh oui. Il y a beaucoup de musique actuelle que j'écoute et qui est complètement immorale. Surtout en Scandinavie, il y a une scène power electronics qui traite des thèmes les pires de la vie. Certains artistes sont plutôt nazis, d'autres versent dans la pornographie enfantine, d'autres dans le viol, l'abus sexuel, ils déblaient les sujets les plus vils dont personne n'a le courage de parler. Ils repoussent les frontières de la liberté d'expression et d'action. Je trouve ça intéressant, même si c'est très immoral, c'est important que certaines personnes fassent ça.

Mais leur musique est bien ou tu trouves seulement leur démarche artistique intéressante ?
Zola Jesus : Le truc avec leur musique c'est que quand tu l'écoutes, tu es complétement déstabilisé, et vraiment dégoûté d'être en train d'entendre ce genre de choses. En fait leur musique est une traduction acoustique des thèmes qu'ils abordent. Avec elle tu sais comment sonne un viol, et je te le dis, c'est affreux, terrifiant. Mais comme j'ai dit c'est vraiment intéressant, j'écoute ça et je me sens sale.

Ce qui t'intéresse c'est d'être un peu remuée par la musique ?
Zola Jesus : Oui, c'est vrai à tous les sens du terme, j'adore la dance par exemple, parce que ça te fait ressentir quelque chose de physique. Que ce soit bon ou mauvais, j'aime que ce soit extrême. Et de même, je veux que les gens qui écoutent ma musique l'éprouvent au vif, je m'en fous si ça leur fait du mal ou du bien, je veux une réaction puissante. Parce que la musique « plaisante », que tu peux écouter quand tu fais tes courses au centre commercial, je ne veux surtout pas en faire. Je veux qu'il y ait un poids à ce que je fais.

 
Zola Jesus est en concert le 28 septembre au Point FMR.

 


Par Soukaïna Qabbal // Photos: Angel Ceballos.